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Full text of "L'économie nouvelle: Économie, morale, religion"

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Braed by Pi^sr/sîion N3-i 199 



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GEORGES VALOIS 



L'ÉCONOMIE NOUVELLE 



LES SYSTÈMES ÉCONOMIQUES DÉCHUS 

CRITIQUE DES PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L'ÉCONOMIE LIBÉRALE 

CRITIQUE DE LA THÉORIE DE LA LUTTE DES CLASSES 

ET DES DOCTRINES SOCIALISTES MARXISTES. 

L'ÉCONOMIE NOUVELLE 

LE TRAVAIL — LES FACTEURS DE LA PRODUCTION — LA VALEUR 
LES SALAIRES — LES PRIX — LE CAPITAL 

LA NOUVELLE ORGANISATION ÉCONOMIQUE 

LA CONTRAINTE MUTUELLE — LES GROUPES ÉCONOMIQUES 

LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION 

LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DE LA PRODUCTION 

QUESTIONS PRATIQUES : LA VIE CHÈRE 







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PARIS 
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE 

3, PLACE DU PANTHÉON, 3 



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L'ÉCONOMIE NOUVELLE 



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OUVRAGES DU MË^E AUTEUR 

nnu qui vUnl. Philosophie de l'autorité. (Couronné 
l'Académie française). 

tnarckie et la cloise onvriire. La Révolution sociale 
B Roi. Lea résultats d'une enquête. Nouvelle édition 
mentée d'une préface inédite. Les enseignements de 
jans: 1909-1914. 
re. Philosophie de la Famille. 

levai de Troie. Réflexion^ sur la philosophie et sur 
jonduite de la guerre. 
'forme économique elsoeiate. 

LLABORATION AVEC FRANÇOIS HEMIÉ. 

lanaeli tcolaires. Ëtudes sur la religion des pri- 



GEORGES VALOIS 



L'ÉCONOMIE NOUVEI 



La vicloire, en chsnU 



PARIS 
VELLE LIBR;A1RIE NATIONALE 

3, PLACE DU PANTHÉON, 3 






xïdactJDII H d'wUpUtùia rûarïji pour ton* ptjt. 



■ais, ami ou adversaire de 
jotonlés communes, qui ne 
Ire nom en tête de ce livre, 
à vous offrir l'hommage de 
il de r après- guerre. Je vous 
ance que doivent les soldats 
lis à l'auteur de l' Avant- 
su reconnaître la prépara- 
yas le masqae des entreprises 
les, à l'homme qui, après la 
2, le premier, compris que 
''rance cette guerre d'arrière- 
'.lait abattre notre volonté de 
xnu l'ennemi à l'intérieur; 
us l'avez empêché de nous 

ictoire militaire eût été im- 
lit d'abord gagné la guerre 
re action, engagée et pour- 
t infiniment plus périlleuses 
nous autres combattants. 



mt 



6 DÉDICACE. 

// ne m'appartient pa^ de vous dire l'étendue de la 
reconnaissance que vous doivent les Français, Uaccla- 
mation populaire le dira. Mais il m'est permis de 
vous exprimer la reconnaissance personnelle d'un soldat 
qui a combattu sans angoisse parce qu'il savait que, 
avec Maurras, vous veilliez à l'intérieur. 

Il m'est également permis de vous dire l'affectueuse 
et profonde gratitude d'un homme que votre amitié 
reprit à la mort qui le saisissait déjà, ce jour ou vos 
prières obtinrent du grand Cazin qu'il tentât ce que 
nul n^ osait tenter pour sauver une existence, et que son 
art, sa science et sa bonté firent réussir. 

G. V. 



^ijihr.^ 




S'3 ^ ^1 1 



LA SALUTATION A LA PAIX 



La Victoirey en chantant... 



Nous avons travaillé, avant idiU, dans l'attente 
\ de la guerre. Depuis 1914, nous avons combattu 

pour la paix. Sommes-nous satisfaits, camarades? 

m 

Recevons-nous des messieurs en redingote la paix 
^ que nous avions imaginée sous nos capotes 

boueuses? Non. Nous voulions que la victoire et 
i la paix apportassent à la France et à ses enfants le 

paiement de leurs souffrances, de leurs pertes, de 
^ leurs ruines. Nous avons conquis la gloire. Mais 

) les biens qui devraient raccompagner nous 

échappent. Sommes-nous déçus, camarades? Non. 

Car si nous avons souvent rêvé à la douceur d'une 

paix digne de nos sacrifices, nous savions bien 

que les idées au nom desquelles on disait nous 
onduire au combat nous priveraient, notre pays 

tt nous, des biens que nous conquérions. Notre 
aison, depuis le 2 août 191U, rHa cessé de nous 

^appeler que la signature de la paix ne serait pas -iN 



8 l'économib nouvelle. 

le signal du repoSy et que la paix serait aussi dure 
que la guerre. 

Nous avons combattu sans illusions. Nous 
entrons dans la paix sans déception. Pendant ces 
longues années de guerre, dont chaque jour, dont 
chaque événement confirmait V avertissement du 
premier jour, nous avons conquis des biens que nul 
ne pourra nous ravir et qui seront notre salut. 
Nous avons amassé au ciel de France d'immenses 
trésors que ne peuvent atteindre ni le porteur de 
torches ni le porteur de chèques. Nous avons con- 
quis la victoire, camarades! L'esprit de la victoire 
est désormais avec nous. C'est sous le signe de la 
victoire que nous nous mettons au travail. Nous 
entrons avec la victoire dans le monde nouveau 
créé par la guerre. Aucune force ne prévaudra 
contre celle qui nous possède et que nous possédons. 

Avec le secours de cette force, nous pouvons 
allègrement faire front contre les deux barbaries 
qui nous menacent : la barbarie phutocratique et 
la barbarie marxiste. Il se trouvera des cœurs 

mm 

lâches pour^ se donner à l'une par terreur de 
r autre; des cœurs troublés pour se donner à la 
seconde par haine de la première. Mais il y a, en 
France, des nobles, des bourgeois, des ouvriers et 
des intellectuels, combattants de V avant-guerre et 



Grande Guerre pour lutter 
: vaincre. Au surplus, les deux 
qu'une : fruits, Vane et l'autre, 
arit, du tuirfalte des passions 
t des appétits, la barbarie 
barbarie bolcheviste sont filles 
orrompu. Sceurs ennemies et 
, possédée par les biens du 
vre, envieuse des richesses de 
t l'autre également agitées par 
et par le désir d'échapper à la 
• et l'autre vivant de rapines 

agissant au coin des banques, 
: rues, elles se jalousent, se 
ttttent en se ménageant, s'ap- 
autre et se servent l'une de 
' contre le fer et le sang, ses 
i barbarie ploutocratique four- 
bar ie bolcheviste, qui le reçoit 
ÎC5 chejs du vrai travail. Que 
mphe, et les peuples sont disso- 
ion de l'or oa par le déchaîne- 
Débout, camaradet de combat! 

de travail', contre la double 
urs de paix, oà le monde fête 
'larie germanique, rappelons- 
is nous sommes battus ! Que 



lo l'économie nouvelle. 



d'autres s'abandonnent devant t apparente exploi- 
tation de la paix par la barbarie riche, devant les 
hurlements de la barbarie pauvre, nous, soldats et 
travailleurs, nous serons fidèles aux serments que 
nous avons faits devant les Croix de bois. Fils de 
la France des camps et des champs, guerre à la 
barbarie. Vive Proudhon contre Marx! (( Il faut 
que r homme travaille », il faut que V homme 
combatte. Le fer à la main, pour creuser la terre^ 
pour façonner les matériaux, comme pour dé- 
\ fendre l'Esprit qui anime notre race, unissons- 
nous : au travail, et nous vaincrons! Frères, la 
victoire est notre richesse, la victoire nous donne 
l'avenir ! 

Au travail! Il y a, en France, dans la profonde 
transformation qui s'opère sous nos yeux, une 
admirable fièvre de création. C'est ce qu'un bar- 
bare a discerné dans ce qu'il a nommé « l'empoi- 
sonnement de la victoire ». Les chefs d'entreprise, 
à part quelques-uns, gorgés d'or par tes profits de 
la guerre, les chefs d'entreprise se sont mis au 
travail avec une ardeur magnifique. Fait remar- 
quable, les menaces révolutionnaires ne les font 
plus trembler; ils ne se défendent plus; ils tra- 
vaillent, ils agissent, ils créent. Que Vappât des 
bénéfices futurs les entraîne, c'est possible, et il 



LA SALVJTATTON A LA PAIX. H 

faut que cela soit: Mais f affirme k^ue cest chez 
eux une considération secondaire. Dans la crise 
où nous sommes, ils sont possédés par la volonté 
de surmonter les immenses difficultés qui leur sont 
opposées. Voilà le plus puissant moteur des Fran- 
çais aujourd'hui. Ils ont gagné la guerre; ils 
veulent gagner la paix, afin de montrer au monde 
que ceux qui ont triomphé sur la Marne et à 
Verdun sont aussi courageux au travail quau 
combat. C'est T esprit de victoire qui les anime. 

Leurs collaborateurs, ouvriers et employés, à 
part ceux qui ont délibérément échappé aux 
risques de la guerre, ou, les ayant subis, ont 
tremblé devant la Face terrible, leurs collabora- 
teurs, eux aussi, sont soulevés par une ardeur nou- 
velle. Éclairés par la guerre sur eux-mêmes, 
conscients de leur Jorce et de leur valeur, ils sont 
devenus plus ardents dans V expression de leurs 
volontés et ils veulent avoir des chefs dignes d'eux, 
capables de les conduire à la prospérité. Mais 
rappel aux passions révolutionnaires ne fait plus 
que les effleurer ; il ne les touche pas au cœur ; il 
atteint à peine leur esprit. La victoire les a vac- 
cinés contre la fièvre révolutionnaire. Eux aussi 
sont saisis par la volonté de créer ; ils savent qu'ils 
appartiennent à un peuple-chef Ils ont été dans la 
guerre à la tête de tous les peuples de la terre; ils 



12 L lêcONOMIE NOUVELLE. 

veulent coasejroei' cette primauté par le travail. 
C'est Vesprit de victoire qui les anime. 

Fondons notre confiance sur la connaissance de 
ces profondes réalités. C'est par elles que nous 
serons sauvés dans la paix comme nous l'avons été 
dans la guerre. Ce sont elles qui vont ordonner le 
monde nouveau oh nous entrons. Le système capita- 
liste, qui a régenté notre économie pendant plus 
d'un siècle, est désormais une chose morte. Il 
avait séparé la nation en cla^sses ennemies. La 
nation a retrouvé, dans la guerre, sa loi et le sens 
de ses destinées. Le cycle de ses erreurs, ouvert 
par la guerre, se ferme par la guerre. C'est en 
combattant que le peuple français découvre l'erreur 
qui l'avait jeté dans un système militaire et social 
absurde et redécouvre les liens qui unissent, au 
travail comme au combat, les chefs et les soldats. 
Il a compris que l'or est le pire et le plus faux 
des maîtres. Sur le champ de bataille comme à 
l'usina, ce qui compte, ce qui commande, ce n'est 
pas rOr, c'est la valeur humaine, c'est le chef, 
c'est l'homme. L'un commande. Vautre obéit, tous 
sont soumis à la loi du salut commun, les uns et 
les autres sont unis, par-dessus les différences de 
commandement, par le dévouement à une même 
œuvre. Sur ces souvenirs, sur cette connaissance 



LA 8AI.1."AT10> A tA PAIV 



' écae des conditions du la vie et de l'action, 
l'ordre da salut pahlic s'éluhlira. Aoh sur la basse 
soumission au chef. M. lis sur la confiance dans le 
chef. Chacan voulant ."V, dû,. Non par envie, non 
par récrimination, masi selon la connaissance de 
sa valeur et selon l'honneur. Car, — c'est encore 
une chose que ne comprend pas le barbare qai dit 
le pays empoisonné par la victoire, — an grand 
sentiment rentre dans la vin nationale, le senti- 
ment de l'honneur. Betroavé dans les combals. 
r honneur reprend sa place dans le travail. 
L'homme qui travaille ne se présentera plis 
devant son patron dans l'attitude humble de celui 
qui est devant son protecteur ; il viendra la /(■'-■ 
haute, le regard droit, comme le soldat devant son 
chef. Le même sentiment de l'honneur le méat. 
S'il est là, c'est parce qu'il veut vivre en traoait- 
lant comme il était prêt à mourir en combattant. 
Ta as raison, barbare, c'est bien la victoire qui 
ordonne les actes des Français. C'est bien elle qui 
et les conduit à la conquête de 
'.n elle qai va ordonner leurs créa- 
uî va féconder leur travail. Au 
l ! Nous vaincrons ! 



PREMIÈRE PARTIE 



LES DOCTRINES 



L'ÉCONOMIE NOUVELLE 



CHAPITRE PREMIER 



AU COMMENCEMENT EST JLE VERBE 



Au commencement de toutes choses est le 
verbe. L'action prend la direction que lui donne 
Tespiit, qui projette ses pensées et ses images 
devant les désirs, les passions et l'énergie de 
rhomme. Vous voulez refaire un Etat, restaurer 
une nationP Faites appel aux puissances de l'es- 
prit. Vous voulez utiliser la victoire, mettre de 
Tordre dans la maison, intensifier la production, 
doubler, tripler la force économique de la France ? 
Faites d'abord appel aux mêmes puissances, à 
rintelligence, qui analyse et éclaire le monde, 
à l'imagination, qui crée des formes, à la volonté, 
qui engendre l'action. , 

Rien n'est plus faux que cette conception 
matérialiste de l'histoire que Marx et ses disciples 
ont introduite dans la pensée socialiste. Ce n'est 





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i6 


L ÉCONOMIE NOUVELLE 



1 



pas, comme le croyait Marx, le mode de produc- 
tion qui détermine les formes de la vie morale, 
politique et intellectuelle : c'est la vie intellec- 
tuelle morale et politique qui détermine les 
formes de la vie économique. C'est la pensée, 
e»*est ridée que nous nous faisons de la produc- 
tion et de son objet qui nous donnent les direc- 
tions de notre action. 

Nous voici au seuil d'une vie nouvelle. La 
guerre a révélé aux Français, d'un même coup, 
et leur impréparation économique d'avant- 
guerre, et leur force, et leurs étonnantes res- 
sources. Il s'agit maintenant de tirer parti de 
nos découvertes. Quelles directions allons-nous 
prendre? D'excellents esprits nous conseillent de 
nous « organiser » , de nous donner à nous-mêmes 
une organisation qui dépasse Torganisation alle- 
mande. Fort bien. Mais selon quelles méthodes, 
et en vue de quoi? Comment vous organiserez- 
vous, comment lierez-vous les efiForts de tous si 
vous n'appuyez pas ce travail sur une doctrine 
qui fournisse un joint d'ensemble? Et si vous 
avez une doctrine et des méthodes, comment 
vous en servirez-vous si une vue ou une vision 
d'avenir ne vous meuvent pas? 

Le secret de l'activité économique de l'Alle- 
magne, que certains ont cru être le génie de 






\ 



AU COMMENCEMENT ^T LE VERBE. 17 

l'oi^anisation, n'est pas uiie chose bien mysté- 
rieuse : c'est une doctrine, une méthode de tra- 
vail (nous pouvons faire beaucoup mieux en 
France), et, Jpar-dessus tout, une idée, celle de 
l'Allemagne conductrice et dominatrice des 
peuples. Voilà ce qui animait les laboratoires, les 
usines et les bureaux de la Germanie. Le peuple 
de pillards d'outre-Rhin travaillait depuis près 
d'un siècle sous le commandement d'une idée. 
Idée monstrueuse, mais idée. Au commence- 
ment de toutes choses sont les créations de 
l'esprit. 

La première question est de savoir si ces 
forces spirituelles animent la France. Si elles ne 
soufflent pas sur ce pays, lois, décrets, projets 
d'organisation, plans et méthodes demeureront 
inefficaces à modeler une pâte sans levain. Il ne 
nous resterait plus qu'à nous admirer dans notre 
grandeur passée et à attendre, dans une inquié- 
tude grandissante, le jour où une Allemagne 
qui n'a point perdu sa force d'expansion (et qui 
pourra l'employer tant qu'elle sera une) partirait 
de nouveau à la conquête du monde. 

Avons-nous donc le goût de l'action, le sens 
de la grandeur de la France, le sens du rôle 
qu'elle peut jouer dans le monde, l'idée des 

Valois. Économie. 3 



yicnuM 



i8 hicOvicktlB NOUVELLE. 

bienfaits qu'elle peut répandre sur la planète? Si 
nous l'avons» mettons-nous au travail hardiment. 
Le reste nous sera donné par surcroît. 

Ce serait faire une violente injure à la plupart 
des Français que de douter un seul instant de 
leur volonté de préparer un avenir glorieux à la 
France. Avant la guerre et pendant la guerre, il 
y a eu che^ nous autre chose que la seule volonté 
de ne pas mourir pour conserver ce qui est déjà 
acquis. On a voulu vaincre en vue de l'avenir, 
en vue de donner à la France une grandeur nou- 
velle, non dans cette pensée de domination 
universelle qui était celle de l'Allemagne, mais 
dans cette conception de l'équilibre des foyers 
de la* civilisation où la France rivalise avec les 
plus élevées des nations dans les arts de la paix. 

Mais cette volonté est-elle générale? Existe- 
t-elle dans ces parties de la nation où l'on a tant 
douté de la France, des Français et de leurs 
vertus, où l'on prenait une sorte de plaisir à 
s'avouer inférieurs, tantôt aux Anglo-Saxons, 
tantôt aux Allemands? On aurait pu hésiter à 
répondre il y a quelques années, peut-être même 
au cours de la guerre. Aujourd'hui, on peut dire 
que cette volonté anime les Français. 

L'auteur de ce livre, depuis qu'il est rendu à 
la vie civile, a pu mener une assez longue 



lOMHEHCBMENT BBT LU TBHBB. ig 

rès d'un grand nombre d'hommes 
mt, à des titres divers, à la vie écono- 
i la corporation du Livre à laquelle 
è professionnellement, comme dans 
corporations, il a pu saisir les mêmes 
i pu observer les mêmes faits : les 
i dirigent la vie économicpe sont 
ir la pensée qu'ils ont mîssioD 
a France un rôle de premier rang ; 
le les a vus subordonner consciem- 
entreprises particulières au bien 
me ils le font aujourd'hui; jamais 
on ne les a vus tant sacrifier de temps et d'argent 
aux entreprises collectives de progrès technique 
et d'expansion nationale. La guerre est ter- 
minée. Ils ne croient pas 1b moment venu de se 
reposer : c'est au contraire pour eux le moment 
de doubler les efforts. On peut l'affirmer : l'es- 
prit souffie. Les Français se mettent au travail 
avec une ardeur nouvelle. Mais possèdent-ils une 
doctrine lavorable à l'action d'ensemble heureuse 
et féconde? Voilà la seconde question. 

Disons-le sans détours : la doctrine manque- 
Elle s'élabore; elle est en formation nette sur 
certains points. Mais c'est encore la nébuleuse. 
Et la plupart des Français ont l'esprit plein des 
idées les plus contradictoires, s'ils ne vivent pas 



ao l'Économie nouvelle. 



( 






VN 



tout simplement dans le respect du bric-à-brac 
de l'économie libérale. Lorsque Ton voit des 
syndicats se fonder ou se réunir en fédérations 
ou en confédérations pour réclamer le retour à 
la liberté du commerce, ou le respect de la 
liberté du travail, on se demande quelle idée 
les membres de ces syndicats se font du syn- 
dicalisme ouvrier ou patronal. Ce seul fait révèle 
l'absence de doctrine ou la coexistence de deux 
doctrines que les intéressés ne savent pas incon- 
ciliables. 

Nous pourrions nous désintéresser de l'absence 
de doctrine si nous nous trouvions dans d'autres 
conditions que celles où nous sommes. Un 
peuple jeune, plein de goût pour l'action^ ardent 
au travail, agissant d'un seul élan, et vivant sur 
un territoire peu peuplé, peut fort bien fournir 
un travail intense; ses actions ne seront pas très 
coordonnées, mais il peut atteindre la puissance 
et, chemin faisant, la doctrine se fait. Tordre 
s'établit. Il en est tout autrement pour un peuple 
riche en traditions, et en traditions contraires, et 
chez qui un groupe important représente une 
doctrine très nette qui veut s'imposer à toute la 
production. Dans un pays comme le nôtre^ où 
une doctrine économique, le socialisme marxiste, 
formée sur des vues étrangères à la production, 



T i&J:rfT«.rjt * 



r 



• 



AU COMMENCEMENT E8T LE VERBE. ai 

prétend régenter le travail^ il serait grave que les 
producteurs ne fussent pas en mesure de se 
donner une doctrine propre à éclairer et à guider 
leur action. 

Le lecteur entend parfaitement que nous ne 
nous soucions pas de savoir si le socialisme 
marxiste menace ou non les intérêts d'une classe 
ou d'une autre. Il ne s'agit pas de prendre en 
considération particulière les intérêts privés de 
la classe dite bourgeoise, aussi respectables qu'ils 
puissent être. L'intérêt de la production nous 
occupe seul. Or, s'il est évident, pour les per- 
sonnes éclairées, que le marxisme appliqué au 
travail détermine une baisse énorme de la pro- 
duction, il est non moins évident qu'une partie 
des classes ouvrières est agitée par les socialistes 
marxistes. Comment donnera-t-on une forte 
organisation à la production sans une doc- 
trine assez forte pour retirer au marxisme son 
influence? Gomment luttera-t-on contre une 
Allemagne reformée, capable d'utiliser le mar- 
xisme contre la production française, si l'on ne 
possède une doctrine assez puissante pour retirer 
nt moyen d'action à la propagande allemande 
lez les producteurs français? Enfin, dans quelle 
fériorité sera-t-on, au seul point de vue de 
organisation générale et corporative, si Ton 



22 l'Économie nouvelle. 

en est encore à chercher une doctrine, des 
méthodes, dans quelques années, au moment où 
les Allemands auront pu reprendre 1* exécution de 
leurs plans réfléchis de Tavant-guerre ? 

Organisons -nous toutefois sans attendre 
Tachèvement d'un bel édifice doctrinal. Nous 
connaissons tous la direction générale : c'est la 
voie syndicale. Mais, parallèlement, poursuivons 
vigoureusement les recherches intellectuelles : 
Comment et pourquoi nous produisons? quelles 
sont les conditions morales, sociales, écono- 
miques d'une production que nous devons 
accroître? Telles sont les questions que nous 
devons résoudre si nous voulons être en mesure 
de résoudre pratiquement le problème écono- 
mique que la guerre pose à la France : augmenter 
la production avec quinze cent mille producteurs 
en moins. 

Techniquement, il semble bien que ce que Ton 
appelle les méthodes modernes de travail nous 
fournissent la solution du problème. La métho- 
disation du travail, l'organisation des services 
collectifs corporatifs permettent d'augmenter la 
production dans une proportion considérable et, 
parallèlement, d'augmenter les salaires et appoin- 
tements, sans augmenter les prix de vente. On 
peut conclure qu'il suffit de généraliser ces pro- 



\.-. 



k 



AU GOMMBNGEMBNT EST LE VBRBB. a3 

cédés pour atteindre la solution cherchée. Mais 
l'application générale rencontre deux obstacles. 
Exactement, deux doctrines : chez les chefs d'in- 
dustrie, l'économie libérale; chez les ouvriers, le 
socialisme marxiste. La généralisation des nou- 
velles méthodes de production exige une colla- 
boration technique étroite des groupes, des syn- 
dicats de producteurs, patronaux et ouvrier» 
(collaboration qui n'exclut nullement la cons- 
cience des antagonismes naturek) ; or, chez les 
patrons, les survivances de l'économie libérale 
s'opposent, premièrement, à l'établissement strict 
d'une discipline corporative en vue des per- 
fectionnements techniques, deuxièmement, à 
la reconnaissance définitive du syndicalisme 
ouvrier. Le chef d'industrie formé par l'éco- 
nomie libérale se conçoit comme une sorte de 
souverain qui ne veut ni recevoir les lois de ses 
pairs ni traiter avec ceux dont il dirige le travail. 
Avec les hommes de cette formation, i] est aussi 
impossible d'organiser la collaboration technique 
des chefs d'industrie que d'assurer des rapports 
constants entre syndicats patronaux et ouvriers. 
Dans une partie active des classes ouvrières, 
lutre opposition : une doctrine, le marxisme, 
mpose l'union entre ouvriers, mais interdit la 
collaboration, fût-elle technique, avec des indi- 



a/» L ECONOMIE NOUYBLLE. 

vidus OU des syndicats appartenant aux classes 
bourgeoises. L'ouvrier marxiste regarde les bour- 
geois, ou plutôt les chefs actuels de Téconomie, 
comme des ennemis condamnés à la disparition , 
soit par l'évolution économique, soit par une 
révolution politico-économique. 

Dans de telles conditions, où se manifeste 
une opposition d'apparence irréductible, com- 
ment agir heureusement? Il apparaîtrait, aux 
yeux de l'être qui arriverait de Sirius, qu'au- 
cune action n'est possible et que nous allons vers 
un conflit certain entre les éléments de la pro- 
duction. Nous pensons au contraire , que l'action 
est parfaitement possible. Et l'on s'en rend 
compte dès que l'on analyse les forces qui 
s'opposent : l'économie libérale n'est plus qu'une 
doctrine négative que l'on ne respecte guère que 
par habitude; le socialisme marxiste a gardé 
quelque force dans certains groupements 
ouvriers, mais il a perdu toute force dans les 
milieux intellectuels où il a été créé et qui 
l'avaient propagé. L'inteUigence contemporaine 
rejette ces deux doctrines. Il reste à remplacer 
ces idéologies mourantes ; il reste à donner aux 
Français de nos jours une doctrine positive qui 
rendra possible leur collaboration dans cette 
rénovation de la production nationale sans 



m 



m 
■ 



AU COMMENCEMENT EST LE VERBE. a 5 

laquelle la victoire ne serait rien d'autre qu'un 
glorieux souvenir. 

Nous travaillons ici à cette réforme intellec- 
tuelle, selon la règle souveraine à T Action fran- 
çaise, en dehors des préjugés, des intérêts et des 
caprices du sentiment, en considérant seulement 
l'intérêt de la production, et, particulièrement 
de la production française. Nous ne sommes pas 
sans guides sûrs dans nos recherches : avec Le 
Play et la Tour du Pin que nous honorons, avec 
Proudhon et Sorel que nous connaissons mieux, 
que nous avons plus commentés que ceux qui 
se croient leurs disciples, nous ne sommes p as 
sans moyens de parvenir à la vérité. 



& 



CHAPtTBB II 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE 

DES PROBLÊMES ÉCONOMIQUES 

ET SOCIAUX AU XX- SIÈCLE 



Oà il est montré que les conflits sociaux des XIX^ 
et XX* siècles s'expliquent par le choc de 
deux conceptions de l'homme et du monde et 
non par la lutte de ckisses. 



RECONNAISSANCE INTELLECTUELLE 

Évolution, marche inéluctable de rhumanité 
vers la plus grande liberté, matérialisme histo- 
rique, subordination des idées et des actes 
humains aux conditions de vie, fables I Fables 
pour les esprits arriérés du xix* siècle I L'espri 
souffle où il veut. L'esprit : je ne dis pas la 
raison. La force agit, l'énergie commande, la 
passion meut, la raison éclaire et enseigne, 



Il 

i 



L ETUDE DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES. a 7 

l'esprit règne et gouverne. L'esprit; je dis : 
Tesprit qui crée des pensées, des images, des 
représentations du monde passé ou futur, qui 
invente l'avenir, et dirige l'homme et les 
peuples. Mais Tesprit qui soufQe contre les lois 
du monde conduit Thomme et les peuples à la 
ruine et la mort; l'esprit qui souffle selon ces 
lois porte l'homme et les peuples vers la vie et 
la prospérité. Qui connaît ces vérités connaît sa 
liberté et ses conditions, son pouvoir et ses 
limites. Ni le sort contraire, ni les événements 
décevants ne l'arrêteront ni ne l'abattront. Une 
pensée claire, une vision d'avenir l'habitent : il 
sait que sa volonté vaincra et lui soumettra la 
fortune. 

Ainsi pouvons-nous demeurer le cœur ferme 
devant le chaos de l'Europe nouvelle. Quiconque 
a l'idée de la mission de la France ne sentira 
pas le sol se dérober sous ses pieds. Nationa- 
lismes exaspérés, mouvements sociaux destruc- 
teurs, il n'y a rien là qui puisse nous donner ce 
vertige où sombrent les esprits qui doutent. Ne 
**.ous demandons pas où nous allons, en cher- 
hant où nous portent les événements. Nous 
'ons où nous voudrons, avec l'aide de Dieu et 
à secours de la raison. Mais ce ne sera pas sans 
î^voir où nous sommes, où sont les forcer 



aS L ECONOMIE NOUVELLE. 

contraires qu'il nous faut vaincre pour aller 
vers la grandeur que nous cherchons. Gomme 
une armée en marche, nous avons à reconnaître 
le ten^ain, la force des armes qui nous sont hos- 
tiles et Tesprit qui les anime. 



LA PRÉTENDUE LUTTE DBS CLASSES 

A l'issue de la première partie de la Grande 
Guerre, le monde est secoué par des mouve- 
ments économiques et sociaux d'une fréquence 
et d'une profondeur telles que certains y voient 
les signes d'une grande guerre sociale succédant 
à la guerre des nations. L'internationale ouvrière 
déclarerait la guerre à l'internationale capitaliste 
et particulièrement au capitalisme anglo-saxon 
auquel serait subordonné le capitalisme français. 
Ce serait l'aboutissement de la lutte des classes 
que Karl Marx a dit être la grande loi du mouve- 
ment historique. 

Devant l'annonce d'une telle nouvelle, les.uns 
sont saisis par la peur, les autres par l'enthou- 
siasme messianique. La peur conduit les pre- 
miers à céder devant toute menace révolution- 
naire ou^à réclamer les plus violentes répres- 



«ir 



LA PRETENDUE LUTTE DES GLASSEë. 39 

sions. Les moins tremblants et ceux qui se 
croient habiles pensent que des concessions 
faites en temps utile retarderont l'échéance de la 
révolution, qui viendrait ainsi après eux; tous 
ces malheureux esprits croient au caractère fatal 
de révolution du monde vers le socialisme. Il 
est heureusement d'autres hommes qui conser- 
vent leur liberté d'esprit devant ces sursauts de 
l'Europe et qui ne les regardent pas comme les 
signes précurseurs de la venue d'un dieu nou- 
veau. Ayons la tête froide pour faire le travail 
de reconnaissance nécessaire. Nous nous échauf- 
ferons plus tard, au moment de l'assaut. Mais il 
est essentiel que nous examinions la situation 
avec sérénité, si nous voulons nous donner des 
directions utiles et d'heureuses formations. Toute 
notre action sera subordonnée aux résultats de 
notre reconnaissance. Y a-t-il lutte de classes. î> Il 
faut nous former en classes, et en classes inter- 
nationales. La lutte des classes est-elle une fable .^ 
Nous renforçons nos formations nationales et 
nous nous donnons, à l'intérieur, l'organisation 
économique et sociale qui découle de la solidarité 
— tonale entre les groupes de la nation. Une 
•eur de jugement peut nous entraîner au dé- 
)tre, si elle nous fait prendre les armes contre 
i nous ne devons pas les lever. 



3o LÉGONOMIIS NOUVELLE. 

Terreur panique des uns, espérance délirante 
des autres aux bruits qui viennent des steppes, 
folies égales ! Que ce mouvement venu du Nord 
se propage, et ce pourrait être la chute de 
TEurope dans une nouvelle nuit barbare. Mais 
oe n'est point là ni le déclenchement de la guerre 
sociale, ni l'aube de la révolution prolétarienne. 
Que le bolchevisme ait été déchaîné au nom de 
la lutte des classes^ vérité I Qu'il soit un mouve- 
ment prolétarien, issu de la lutte des classes, 
mensonge ! Qu'il se soit répandu en Europe sous 
le couvert de la solidarité ouvrière, évidence. 
Qu'il soit l'expression des mouvements ouvriers, 
erreur. Qu'il gouverne au nom du prolétariat 
international, vérité de fait. Mais qu'il soit une 
dictature ouvrière, gouvernant au profit d'une 
classe ouvrière, mensonge, duperie, artifice de 
carnaval. 

Que cette expérience proche de nous, contem- 
poraine, nous serve de premier enseignement. 
Ce mouvement que l'on nous présente comme 
un mouvement de classe, reposant sur la lutte 
des classes, établissant sur tout un pays la dic- 
tature du prolétariat, ce n'est qu'une aventure 
politique de même nature que les aventures poli- 
tiques qui ont ensanglanté l'Europe. Conduit 
par des hommes issus de toutes les classes 



LA PRETENDUE LUTTB DES CLASSES. 3i 

sociales, soulevé et soutenu par des passions 
ethniques, il aboutit à une dictature strictement 
militaire, appuyée sur des éléments non-natio- 
naux (Lettons et Chinois) mêlés à des éléments 
nationaux (gardes rouges russes) formés avec des 
hommes à haute paye, exactement comme les 
troupes d'hommes soldés des aventuriers de 
toute époque. Cette guerre dite sociale n'est 
qu'une guerre civile, mais dont les proclama- 
tions sont faites au nom des dogmes sociaux 
marxistes, et qui utilise pour sa réussite les pas- 
sions sociales, comme, au surplus, tous les 
conducteurs de guerre civile l'ont fait, sincère- 
ment ou par calcul ; comme tout chef de bande 
le faisait auprès des paysans soumis au seigneur 
qu'il attaquait. 

Que les chefs du bolchevisme russe aient 
voulu faire la révolution sociale, ou qu'ils n'aient 
été que des aventuriers, le sens des mouvements 
russes demeure le même. Sous le couvert de la 
dictature du prolétariat, il n'y a qu'un gouver- 
nement de guerre civile, où doctrinaires et 
aventuriers sont confondus, et qui, ayant gagné 
nne certaine force, gouverne aussi bien contre 
classe au nom de laquelle il prétend régner 

ae contre celle qu'il a prétendu déposséder. 

lus il dure, et plus ses actes deviennent de 



3a l'économie nouvelle. 

simples actes de gouyernement, semblables, bien 
que plus féroces, à ceux du tsarisme qu'il a ren- 
versé, et avec cette différence qu'il les applique 
dans un pays qu'il a ruiné lui-même. 

Ce sont là les résultats les plus visibles de la 
révolution russe, ceux qui sont connus de tous. 
Si l'on observe les faits moins connus, on dis- 
tingue dans l'explosion, l'établissement et la 
propagation du bolchevisme une série de faits 
auxquels la volonté du prolétariat russe est 
étrangère, mais que la volonté de certains capi- 
talismes étrangers a singulièrement servis. Que 
l'Allemagne, comme puissance belligérante^ ait 
soutenu le bolchevisme pendant ses trois phases, 
ceci est incontestable et incontesté. Qu'elle le 
soutienne encore, la paix étant signée^ alors 
qu'elle-même écrase chez elle son bolchevisme, 
le spartakisme, ceci révèle quel intérêt, comme 
puissance économique capitaliste, elle trouve à 
un régime qui anéantit l'économie industrielle 
de sa voisine. Que le groupe capitaliste judéo- 
américain qui a si fortement agi sur la politique 
wilsonienne ait pour le bolchevisme des égards 
évidents et qu'il prenne des hypothèques sur lef 
richesses de la terre russe, cela révèle comment 
les groupes capitalistes voient le bolchevisme 
comme un moyen de faire régresser une natior 



UTTB DES CLASSES. 33 

ligne qui en fait une terre 
colonie d'exploitation. 
; et visions d'intellectaels, 
action politique et éco- 
groupes capitalistes, voici 
sorts qui font jouer les 
9 russes. Où sont, dans 
lutte de classes, le mou- 
dictature du prolétariat!' 
vocabulaire de la révolu- 
iC, s'il est l'authentique 
voit sa révolution con- 
m à la ruine ou à la ser- 
isme germano-judéo-amé- 

le classes est-elle une des 
le la sociologie marxiste; 

ce dogme historique ne 

catastrophe, non point à 
isforme une société bour- 

prolétarienne, mais à la 
)rme une nation prospère 
;. Je me garderai d'opposer 
le classes les arguments 
sont communément oppo- 
la lutte de classes qu'elle 

monstrueuse, cela ne fait 



m' 



34 l'économie nouvelle. 

guère qu'une accumulation d'épiihètes. Que Ton 
condamne la lutte de classes au nom des 
(( crimes abominables )> de la Révolution russe, 
je demande ce qu'y gagnerait la vérité histo- 
rique et la science politique, surtout lorsque 
cette condamnation est faite par les héritiers des 
Grands Ancêtres. Ce romantisme anti-socialiste 
est sans efficacité. Il est préférable, il est plus 
juste de condamner la révolution russe parce 
que faite au nom d'une idée fausse, celle de la 
lutte de classes, elle se retourne contre le prolé- 
tariat qu'elle a cru servir. 

Marx s'est trompé, et sa pensée a été généra- 
trice de massacres aussi odieux qu'inutiles. C'est 
un des plus singuliers spectacles que de voir un 
mouvement historique engendré par la pensée 
d'un homme qui a fondé la doctrine du matéria- 
lisme historique : ce n'est pas la lutte de classes 
qui a fait agir le prolétariat russe ; c'est le dogme, 
l'idée de la lutte de classes, Tidée de la révolu- 
tion sociale (ce que Sorel nomme le mythe 
social), c'est ce dogme, cette idée, ce mythe, qui^ 
maniés par des intellectuels et des aventuriers, 
ont soulevé les classes ouvrières et les ont sou 
mises |à la dictature du militarisme bolchevistid' 
Des événements d'une portée considérable on' 
été ordonnés par la doctrine d'un homme qui n< 



UTTE DES CLASSB8. 35 

aes que des expressions 
>ctrine reposant sar une 
subie est ruinée. 
Ion à tirer de l'expérience 
mt lutter contre les mou- 
le classes menés au nom 
iriger l'action non contre 
itre ceux qui agissent sur 
bordonner la force qu'il 
adu mouvement écono- 
/ement idéologique. Ses 
imer la volonté du prolé- 
[ploiter ses besoins et ses 
le lutte des classes est 
Q les intérêts des classes 
les directions de la doc- 
marxistes. Les bommes 
ittre ne devront donc pas 
de classe pour se dresser 
:ières; leur mode de for- 
Uectuel et politique ; leur 
roupe intellectuel et poli- 
ipand l'idéologie marxiste. 
irit contre esprit, et non 



36 l'économie nouvelle. 



II 



LE DOGME MARXISTE DE LA LUTTE DES CLASSES 

Répétons qu'il ne s'agit pas de savoir si la 
lutte des classes est odieuse ou non. Elle est 
vraie ou fausse. Les disciples de Marx la pré- 
sentent comme la loi du développement des 
sociétés humaines. A leurs affirmations, il n'a 
guère été opposé que des déclarations sentimen- 
tales, li en est résulté que l'interprétation 
marxiste des phénomènes historiques, ne ren- 
contrant aucune barrière sérieuse, a conquis une 
assez grande autorité dans le monde de l'intelli- 
gence, même chez des hommes très éloignés de 
la pensée marxiste. Les bourgeois qui réclament 
une confédération du patronat, tout en s'élevant 
contre la lutte des classes, subissent pratique* 
ment le marxisme, auquel les entraînent, sans 
qu'ils le voient, les politiciens marxistes. Par 
ailleurs, la conception matérialiste de l'histoire 
a pénétré chez des historiens très hostiles aux 
conceptions marxistes. L'étonnante fortune dv 
marxisme, produit intellectuel de qualité infé 
rieure, est évidemment due au fait que la doc- 
trine n'a jamais rencontré de critique qualifié 



X, 



[£ DE LA LUTTE DBS CLASSES. il 

i ont dédaigné d'étudier et de criti- 
rine historique qui leur paraissait 
13 à l'économie et à la politique 
; les économistes ont dédaigné une 
'ique qui leur paraissait appartenir 
que et à l'histoire qu'à l'économie, 
conomistes et historiens libéraux 
lalifiés pour mener à hien la cri- 

re marxiste, contre les erreurs de 
étaient nullement immunisés', 
de Marx ne peut être faite que par 
épourvus des préjugés évolution- 
IX ou ëgahtaires qui encombrent 
storiens et des économistes de la 
bérale et démocratique. Les catho- 

pas entrepris le travail, ou l'ayant 
>r8 des méthodes rationnelles, ta 
ifique du marxisme n'a jamais été 
ce, sinon par quelques hommes, 
;es Sorel et quelques-uns de ses 



19, ï la Sorbonae, au cours de U cârémoDÎe 
e «nni''ËrMiire de la guerre, on a pu voir 
t TapréienlaDt de ta bourgeoisie démocratique, 
ce contre la marxisme, et réduire la lutte 
le et l'ordre humain b une opposition entre 
oudraient arrêter le mouvement de progria 
voudraient l'accélérer. C'est le préjugé évolu- 



mm^''-':y\ 



38 ï/écONOMIE NOUVELLE. 

amis; encore n'en ont-ils critiqué qu'une faible 
partie et n'ont-ils jamais abandonné la doctrine 
de la lutte des classes. 

Ce silence de la raison et de la science devant 
le marxisme a fortifié les jeunes esprits autrefois 
touchés par Marx dans leur croyance à la valeur 
scientifique de l'œuvre ma'rxiste; les idées 
marxistes ont pu ainsi circuler assez librement 
et n'ont trouvé d'opposition irréductible que 
chez les catholiques très cultivés et chez les 
nationalistes de V Action française, possesseurs 
d'une doctrine historique politique et sociale 
d'une force éprouvée et dont les principes mêmes 
excluent l'idéologie marxiste. 

Le fil conducteur de l'œuvre historique 
marxiste qui conduit à son œuvre économique,^ 
c'est ce que l'on gi nommé la conception matéria- 
liste de l'histoire. Marx le donne; lui-même dans 
la préface à sa Critique de F économie politique : 
« Le résultat général qui me servit de fil 
conducteur dans mes études peut se résumer 
brièvement de la façon suivante : Dans la pro- 
duction sociale de leur vie, les hommes 
contractent certains rapports indépendants de 
leur volonté, nécessaires, déterminés. Ces rap- 
ports de production correspondent à un certain 
degré de développement de leurs forces produc- 



DE LA LUTTE DE» CLASBES. ^9 

S. La totalité de ces rapports 
ire économique de la société, la 
laquelle s'élève une superatmc- 
et politique, et à laquelle ré- 
'mes sociales et déterminées de 
mode de production de la vie ma- 
e d'une façon générale, le procès 
'A intellectuel de la vie. Ce n'est 
e de Thomme qui détermine son 
on existence sociale qai détermine 

î, à laquelle il joignit l'idée de la 
Etliste tirée d'une fausse théorie 
[arx construit la théorie de la 
! dont Engels parle avec un res- 
ai nous parait aujourd'hui d'un 

,vrit le premier la grande loi du 
itorique, loi suivant laquelle 
historiques, menées sur le ter- 
eligieux, philosophique, ou sur 
n idéologique, ne sont, en fait, 
plus ou moins exacte des com- 
nt entre elles les classes sociales, 
iquelle l'existence de ces classes, 

iconomie politique, Irad. françaiiie, Paris, 



1 






io l'économie nouvelle. 

ainsi que leurs conflits, sont conditionnés par le 
degré de développement de leur état écono- 
mique, par leur mode de production et enfin par 
le mode d'échange qui dérive de ce dernier. Cette 
loi, en histoire, a autant d'importance que la loi 
de larniransformation de Ténergie dans les sciences 
naturelles * » . 

De ce côté-d du Rhin, de telles énormités 
font penser beaucoup plus à la dégradation de 
rintelligence qu'à la transformation de l'énergie, 
surtout lorsque l'on voit Marx regarder i( les 
modes de production asiatique, antique, féodal et 
bourgeois comme les époques progressives, de 
la formation économique de la société » , Tabou- 
tissement bourgeois constituant « la dernière 
forme antagonique du procès de production de 
la société » et marquant la clôture « de la pré- 
histoire de la société humaine », après quoi doit 
venir la dictature du prolétariat. L'époque féo- 
dale vue comme une époque de la production 
progressive par rapport au monde antique, c'est 
évidemment une des plus joyeuses inventions de 
l'histoire économique marxiste. On voit assez 
combien ce déroulement « progressif » de l'his- 

I. Engels, préface à la troisième édition allemande du 
XVIII Brumaire de LouU Bonaparte^ de Marx. Trad. française, 
Paris, Schleicher, 1900, p. 189. 



E DE L\ LUTTE DBS CLABBES. i' 

enté aux inventions de l'évolution- 
u.^u.v jjuxusuphique du xix* siècle. 

Ainsi, pour Marx, le jeu de l'histoire n'est 
que la lutte des classes pour la possession du 
pouvoir politique par où s'exprime un mode de 
production : lutte de la bourgeoisie contre le 
féodalisme, lutte du prolétariat contre la bour- 
geoisie capitaliste. Mats le sens de cette inter- 
prétation de l'histoire échapperait si l'on ne 
savait que Marx considère que ce mouvement 
est une action révolutionnaire par laquelle les 
classes exploitées se libèrent successivement des 
classes exploitantes, l'exploitation étant entendue 
non comme mise en valeur, mais comme vol. 
Patriciens, nobles, bourgeois vivent « aux dé- 
pens du prolétariat ». Le mouvement historique 
n'est plus pour lui que l'histoire des libérations 
économiques successives et progressives, qui 
doivent aboutir à la' libération du prolétariat, — 
comme, pour les démocrates, le mouvement 
historique n'est que l'histoire des libérations 
politiques successives et progressives, qui doivent 
aboutir à la libération politique de l'homme. 

On voit que la philosophie historique marxiste 
;st de même ordre que la philosophie évolutîon- 
ùste démocratique, dont elle n'est qu'une trans- 
losition dans le domaine économique. La 



/. 



13 L ECONOMIE NOUVELLE. 



conception matérialiste de l'histoire est fondée 
sur les mêmes principes que la conception évolu- 
iionniste des prétendus rationalistes. Un imagi* 
naire Prolétariat y tient la place que tient la 
déesse Raison dans l'évolutionnisme. Les deux 
conceptions sont sœurs ; elles portent des 
images où Ton voit? dans le mouvement uni- 
versel, Thomme partir du plus sombre esclavage 
pour atteindre une lumineuse et intégrale libéra- 
tion dans une sorte d'état paradisiaque où aucune 
contrainte morale ou matérielle ne pèse sur 
l'humanité. 

L'une touchant l'économie, l'autre la poli- 
tique, se complètent et s'unissent pour offrir à 
l'humanité, comme but dernier de son effort, 
l'anarchie politique, économique et sociale, oii 
les hommes gouverneront leurs passions par la 
seule Raison dans la cité sans Prince, et travail- 
leront selon leurs libres accords dans l'atelier 
sans maître. Voyez comme ces deux philosophies 
se soutiennent, et quels liens existent entre Marx 
et M. Woodrow Wilson. Si elles diffèrent, ce 
n'est que sur l'expUcation du mouvement et le 
lieu où il se produit : les démocrates évolution- 
nistes l'attribuent au développement général de 
l'esprit humain (et, plus exactement, au déve- 
loppement progressif de la raison humaine) et le 



1. ERREUR DE MARX. 



vie politique ; Marx l'attribu 
« mode de production », et le situe dans li 
économique. Et c'est son erreur initiale et pro 
Pour le reste, il appartient bien aux générât 
de t'évolutionnisme, dont il partage en to 
choses l'ind^ence intellectuelle. 



L ERREUR DE HA.RX SUR LE CARACTÈRE 
DBB LUTTES DU XIX* SIÈCLE 

Lattes de partis et non luttes de classes. 

11 est utile de voir cette parenté entre Mai 

les évolutionnistes rationalistes pour bien < 

prendre que la conception du mouvement h 

rique par la lutte des classes repose, non sur 

analyse des faits historiques, mais sur un 

tulat de même ordre que le postulat de Véy 

tionnisme. De même que les évolutîonn 

rationalistes considèrent que tous les pou' 

politiques basés sur la contrainte ne sont 

des moyens, pour les Princes et les Ca 

d'exploiter politiquement les peuples (et qu 

"ouvoirs seront superflus dès que l'homme 

inquis ou reconquis les lumières doQt le 

lient Castes et Princes), de même Marx c( 

bre que les pouvoirs économiques ne sont 



44 l'économie nouvelle. 

les classes que des moyens d'exploiter le prolé- 
tariat, qu'ils ne jouent aucun rôle productif, et 
que, dès que la mission historique de la bour- 
geoisie sera accomplie, par la concentration des 
entreprises et des capitaux, le prolétariat, qui 
aura alors réalisé son unité internationale, sera 
en mesure d'assurer la production générale; il 
cessera proprement d'exister et deviendra l'hu- 
manité, qui ne contiendra plus décelasses. Les 
changements de mode de production ne sont 
pour Mar?: que des stades successifs et progressifs 
de l'évolution économique qui contraint les 
classes exploitantes à s'éliminer l'une l'autre 
jusqu'à l'avènement du prolétariat. 

C'est ce pauvre roman historique que des 
personnes sérieuses ont pris pour une décou- 
verte scientifique. Cela indique à quel degré 
s'était abaissée la culture intellectuelle du 
XIX* siècle. Je montrerai sur quelle erreur écono- 
mique énorme repose cette conception première 
de Marx. L'œuvre de Marx est un tissu d'er- 
reurs, et il est difficile de montrer l'une sans 
faire apparaître l'autre. Ayant signalé Terreur 
économique qui préside à l'erreur historique, je 
me bornerai à suivre ici l'interprétation de l'his- 
toire par les changements de mode de production 
et par les luttes de classes. 



«BItVn DE MARX. 

, il convient de t 
[ue Marx commet en bi 
Dant les changements politiques aux 
ments économiques, dont les prei 
seraient que l'expression. La vérité ef 
création politique précède la créatioi 
mique, quelle que soit, au reste, la i 
celle-ci. Avant de passer au travail, à h 
tien, l'homme crée un gouvernement. L 
être guerrier, ne se soumet à la loi du tr 
lorsqu'im pouvoir lui impose la paix a 
au travail. 

Les créations poUUqaes précède 
les créations économiques. 

Politique d'abord. Le principe est i 
aux origines qu'en l'an 1919. A l'ahri 
pacificateur, tous les changements écoi 
peuvent se produire; il n'est pas nécea 
la forme essentielle de l'Etat soit modi 
qu'un changement de mode de produi 
réalisé. Les transformations économiqu 
nerontdes modificationsjuridiques, voii 
et politiques, mais toujours d'ordre sei 
Si elles paraissent toucher la forme i 
l'État, comme en 1789, c'est qu'elles 



ikL y 



40 l'économie ISOUVELLë. 

cédées ou suivies d'un mouvement purement in- 
tellectuel. Il y a plus : de grandes transformations 
économiques sont entièrement subordonnées aux 
transformations qu'accomplit la politique. Le 
mode de production féodal, que Marx regarde 
comme une progression quant au mode antique, 
et qui est une régression, est déterminé par 
Técroulement politique du monde romain, et 
c'est à labri des créations politiques féodales 
que s'établit un nouveau mode de production qui 
utilise les sécurités données au travail, par la 
féodalité, dans un monde ravagé par les inva- 
sions. 

Si, plus tard, la bourgeoisie, industrielle et 
commerçante, peut instaurer le mode de produc- 
tion capitaliste, c'est seulement après que la mo- 
narchie française, ayant réussi à donner à la 
France un ordre politique national, substitué à 
l'ordre local et régional de la féodalité, il existe 
en France un ordre général qui permet l'expan- 
sion des entreprises économiques ; c'est parce 
que la sécurité générale créée par l'État français 
libère, au bénéfice de la pensée et du travail, les 
énergies réclamées auparavant par les nécessités 
militaires des temps féodaiix ; c'est enfin parce 
que, dans cette sécurité, les progrès scientifiques 
et techniques, c'est-à-dire les acquisitions nou 



LBBREUB DE MAItX. 



rit humain, peuvent te produ 
lour le travail. Création poli 
u uuuiu, ^iicaijons intellectuelles ensuite, 
tions économiques enfin. La création polttiq 
fait pas naître, n'invente pas les autres ; 
elle leur permet d'être, de se manifester, ( 
développer. Et il n'y a pas trace dans ces 
d'une lutte de classes par laquelle le moi 
production bourgeois expulse le mode de 
duction de la féodalité. 

Quand Engels, résumant l'interprétatio 
son maître et arai, écrit que « la France a 
le féodalîsme dans sa grande Révolution 
donné à l'empire de la bourgeoisie un car£ 
de pureté classique qu'il n'a atteint .dans a 
autre pays », il imprime une creuse sottise 
avait longtemps que le féodalîsme était ruii 
France lorsque se produisit la grande Révolu 
Le féodalîsme était mort le jour où, la mona 
ayant fait régner en France la paix royali 
garanties de paix locale que donnaient les : 
tutions féodales avaient été dépassées et a\ 
perdu leur raison d'être. En 1789, il n'en r 
[ue des survivances, dont le sens échappaii 
najorité des Français qui ne voyaient pas es 
lent les anciennes charges militaires féo<i 
luisformées en service dû an Roi, liées 



48 l'économie nouvelle. 

bénéfices féodaux qui demeuraient. Mais il est 
exact que ces survivances constituaient une gêne 
économique pour le nouveau mode de production 
devenu possible dans les nouvelles conditions 
politiques de la vie française. Y avait-il là anta- 
gonisme de classe? En aucune façon. Il n*y avait 
qu'un simple phénomène humain de survivance 
d'usage, dont la disparition ne devait pas néces- 
sairement entraîner la substitution d'une classe à 
une autre. 

La Révolution de il 89 
est-elle une révolution « bourgeoise y> ? 

En fait, y a-t-il, en 1789 et depuis, substitu- 
tion d'une classe à une autre ? La Révolution 
est-elle bourgeoise ? 

Est-elle faite pour donner à la bourgeoisie cet 
empire dont parle Engels ? Les socialistes le dé- 
clarent et, avec eux, des hommes qui ont accepté, 
sans y prendre garde, l'interprétation marxiste. 
Mais quelle erreur ! Il n'y a pas plus d'empire 
bourgeois au xix® siècle, qu'il n'y avait d'empire 
féodal ou de domination noble avant la Révolu- 
tion. 

Il n'y a pas là substitution de classe ; il n'y a eu 
^ que modification de la fonction des chefs, des 




L ERREUR DE MARX. 49 

étemels chefe, qui président au travail et l'orga- 
nisent. Aux temps féodaux, le chef a été, fréquem- 
ment, en même temps chef du travail et chef mi- 
liteire ; au xix* siècle, les deux fonctions sont 
nettement séparées, du fait que l'état politique 
,permet qu'elles le soient. Pour les gouverne- 
ments qui se succèdent au xix* siècle, monarchie 
' parlementaire, répubhquet empire, ces chefs 
remplissent leur fonction économique, mait ils ne 
régnent, ni ne gouvernent. Les hommes politiques, 
les Say, les Cousin, les Eoyer>Collard, leB Ben- 
jamin Constant, les Guizot, ceux dont Mars 
disait que la société bourgeoise les avait créés 
comme ses vrais interprètes, ses vrais porte- 
parole, ces hommes ne sont pas plue les délégués 
de la bourgeoisie que Jaurès, Léuine, Henaudel 
et Longuet n'ont été ou ne sont les délégués des 
classes ouvrières. Intellectuels et hommes poli- 
tiques, ils constituent ce groupe social particu- 
lier qu'ont vu naître les démocraties et qui com- 
prend les doctrinaires, les politiciens et les 
aventuriers dont la profession est de conquérir le 
pouvoir et d'en vivre, en flattant les passions des 
poupes sociaux sur lesqnels ils s'appuient et 
pi'iU exploitent. 



5o l'Économie nouvelle. 



Les lattes du xix* siècle ne sont pas 

des luttes de classes ; elles sont des 

lattes de partis. 

Marx croit voir dans les mouvements poli- 
tiques du XIX* siècle, les signes des luttes que se 
livrent successivement les classes sociales ; Faris- 
tocratie financière^ menée parLaffitte, triomphe 
aux Trois Glorieuses, la bourgeoisie industrielle 
s'affirme par la campagne des Banquets, la petite 
bourgeoisie se révèle en i848, le prolétariat s'an- 
nonce de février à juin i848, toutes les fi*actions 
de la bourgeoisie s'unissent après juin i848, pour 
former le parti de Tordre ou grand parti bour- 
geois dont Louis-Napoléon Bonaparte devient le 
syndic. Luttes sociales, ces accidents historiques? 
Luttes résultant d'antagonismes de classes? An- 
tagonismes économiques s'exprimant par des 
luttes politiques? C'est être singulièremeii.t dupe 
de grossières apparences que d'en donner une 
telle interprétation. Ces luttes sont strictement 
politiques et résultent du jeu normal de la vie 
démocratique. Ces prétendues luttes de classes 
sont des luttes de partis démocratiques. Voilà la 
grande vérité, dont la démonstration est d'une 
extrême simplicité. 



L ERBBUII DE MARTI. Si 

Lea partis jouant les uns contre les autres 
dans un régime où le pouvoir est conquis à l'aide 
du plus grand nombre de voix, se chassent les 
uns les autres en s'appuyant électoralemeat sur 
la fraction la plus nombreuse du pays, l'objet 
étant d'exploiter l'Etat ou la fraction la plus 
riche du pays. Contre le parti qui gouverae en 
s'appuyant sur l'aristocratie financière et foncière 
un parti lait appel aux ressources et aux pas- 
sions de la bourgeoisie industrielle ; un autre 
vient qui utilise la petite bourgeoisie, et ainsi de 
suite. A chaque groupe, chaque parti promet 
une large satisfaction apparente de ses convoi- 
tises immédiates. Aux industriels et aux com- 
merçants, les partis donnent la liberté du com- 
merce et de l'industrie ; au prolétariat, les partis 
promettent les biens de la bourgeoisie. Nomina- 
lement, les partis font toujours triompher « le 
plus grand nombre ». En fait, le triomphe est 
celui des partis, au bénéfice momentané d'une 
fraction de classe sociale quelconque, toujours 
aux dépens de l'Etat. 

Ainsi les luttes observées par Marx au 
ix" siècle sont-elles de fausses luttes de classes, 
je ne sont que des luttes de clans et de partis 
ù l'on ne voit d'intérêts de classe que lorsque 
es chefs de parti jugent utile de les faire surgir 



5a l'économie nouvelle. 



pour le bénéfice de leurs luttes politiques. Marx 
a pris des vessies pour des lanternes. Mais on 
conçoit que les écrivains appartenant à la bour- 
geoisie démocrate soient fort embarrassés pour 
critiquer à fond les conceptions marxistes. Ils 
serladent obligés de faire apparaître les ressorts 
de la démocratie. 

Il faudrait dire plus : au-dessus des partis 
démocratiques ou à côté d'eux, on trouve tou- 
jours une force ploutocratique. Marx rappelle > à 
propos de Juillet i83o, le mot de Laffîtte : 
Maintenant le règne des banquiers va commencer. 
Le règne ouvert en i83o n'a jamais cessé. Depuis 
près de cent ans, les partis au pouvoir ont prea-» 
que toujours eu partie liée avec les groupes 
financiers, c'est-à-dire avec ceux qui^ disposant 
toujours dé capitaux importants, sont toujours 
eu état d'alimenter les caisses des partis. 11 ne 
faut même pas dire : la Finance ou la Haute 
Banque. Qe sont des groupes qui agissent, grou- 
pes de financiers et groupes de partis politiques, 
alliés ou ennemis^ se faisant chanter les uns les 
autres» toujours unis pour pipèr les voix du 
peuple, sous le couvert d'une doctrine» quelle 
qu'elle soit« pourvu qu'elle assure la majorité, et 
pour rafler l'épargne du peuple ^t les capitaux de 
la petite, de la moyenne et de la hautd bour- 



^ 



lEUR DE HARX. 53 

geoisie. Ces groupes fooderaîent le parti des 
mendigots, ei ceux-ci étaient assez nombreux en 
France pour constituer une majorité électorale ; 
ils patronent indifféremment les opportunistes 
et les socialistes. Briand tancé par lesPéreîrea, le 
journal deJaurès fondé avec l'argent d'une dizaine 
de financiers, la propagande révolutionnaire ali- 
mentée par des banquiers, quelle lumière sur 
l'histoire de notre temps I 

la lutte des classes qui fait notre 
la lutte des partis, dont nous 
es victimes, nobles, bourgeois et 
ec nous, l'Ëtat, la nation, et la 
-même. 



lE IDÉOLOGIQUE DES LUTTES 
POUTICO- SOCIALE S 

n marxiste de l'histoire est donc 
rx a cru découvrir des luttes de 
a que des luttes de partis, et le 
gagé sous le nom de la lutte des 
e compte des classes ouvrières, 
i'un mouvement de parti. Mais il 
l'analyse pour comprendre com- 
is partis peut se poursuivre jusque 



54 l'économie nouvelle. 



sous le couvert de la lutte des classes, et comment 
des groupes financiers ou bourgeois peuvent aller 
jusqu'à faire alliance étroite avec des partis qui 
tendent à la révolution sociale. L'étrange ten- 
• dresse du président Wilson pour les bolchevistes 
ne peut s'expliquer seulement par la perspective 
des bénéfices que pourront réaliser des hommes 
d'affaires américains dans une Russie désorga- 
nisée. Chefs de partis^ chefs de groupes finan- 
ciers n'ignorent pas que la propagande ou l'action 
révolutionnaire qu'ils dirigent ou soutiennent 
peuvent, à la longue, provoquer une catastrophé 
mondiale. Il se peut qu'ils pensent qu'un mini- 
mum d'ordre durera toujours autant qu'eux, et 
que le monde peut sauter au moment où l'on 
ouvrira leur testament. Explications insutfi- 
santes. Au-dessus- des luttes de partis, dépassant 
les calculs des clans et des groupes^ entrsdnant 
les uns et les autres au delà de leurs projets, il 
y a une lutte plus haute : c'est celle de l'esprit. 
Marx ne pouvait la soupçonner, lui qui subor- 
donnait tous les événements historiques aux 
luttes économiques. Afarx manquait d'imagina- 
tion : il ne connaissait des choses que les aspects 
extérieurs; l'essence spirituelle des événements 
lui était inaccessible. De même que, dans sa 
théorie de la valeur, il ne tient compte que des 



IIQUE DBS LUTTES SOCIALES. 55 

qnantitÈs et des temps, ignorant la qualité, de 
mâine, dans les mouvements sociaux, i) ne voit 
que les nombres et les choses. Comment aurait- 
il pu expliquer cette alliance constante, constatée 
au cours de tout lexix* siècle, entre des fractions 
de classes dites par lui antagonistes? Gomment 
expliquer, par la lutte des classes, l'alliance cons- 
ciente, entre ploutocrates, bourgeois de toutes 
sortes, intellectuels de toute origine, ouvriers et 
I une coalition formée des mêmes 
is fondée sous un autre signe P 
npagnes démocratiques du «iècle 
:s les grandes affaires politico- 
angîsme, affaire Dreyfus, affaire 
ime pendant la grande guerre, sont 
lehors de toute idée de classe, et 
fractions de toutes classeS', for- 
contre d'autres fractions de toutes 
nt un autre bloc. Coalitions cons- 
lées avec éclat périodiquement, 
tes permanentes, que ne brisent 
étendus antagonismes de classes, 
comment expliquer, par la lutte 
t coalition Caillaux où entrent, 
, des syndicalistes révolutionnaires 
la lutte des classes, des intellec- 
ciens socialistes et radicaux, des 



56 l'Économie nouvelle. 

grands bourgeois de la grosse métallurgie, des 
représentants de la grande presse, de grands 
financiers et, parsurorott, des représentants de la 
canaille boueuse et de la canaille dorée P Coali- 
tion inexplicable par la lutte de classes, et que 
Ton ne peut expliquer par les seules luttes de 
partis. Que ces groupes s'assemblent avec Far- 
rière-pensée de se servir les uns des autres, cela 
n'est pas douteux. Mais qu'ils puissent même 
s'assembler un instant, quelle impossibilité, si 
Ton ne voit que la lutte des classes ! 

L^ vrai caractère des luttes politico-sociales est 

idéologique, - — Chçc de deasp métaphysiques, 

de deuço conceptions du monde, 

La vérité, la grande vérité, c'est que la lutte 
des classés est une illusion, et que la vraie lutte, 
profonde, ardente, qui dépasse tous les intérêts 
de classe et de parti, est une lutte idéologique, 
disons même : religieuse. Depuis un 'siècle et 
demi, c'est elle qui secoue la France, l'Europe et 
maintenant le monde. 

Deux conceptions du monde sont opposées, 
sans conciliation possible. Les conflits politiques 
et sociaux du monde moderne sont causés par 
le choc de deux métaphysiques, de deux reli- 
gions ennemies. 



CARACTiRK IDÉOLOGIQUE DES LUTTEB SOCIALES. 67 

Les mouvements révolutionnaires de la fin du 
xvni* siècle, du xix* et du commencement de ce 
siècle, qu'ils soient politiques ou économiques et 
sociaux, sont commandés par une même méta- 
physique; lesjmouvements qui leur sont opposés, 
par une autre. Il est d'une psychologie de pri- 
maire de dire que tes révolutionnaires ue sont 
mus que par l'appétit de la violence, ou de la 
destruction, comme de dire que les défenseurs 
de l'ordre ne sont mus que par le souci de leurs 
intérêts matériels ou par leurs préjugés. Le vrai 
est que les uns et les autres veulent ce l'ordre » 
dans le monde et la prospérité de l'humanité. 
Mais, ces deux biens, ils les veulent par des 
Vents, parce qu'ils ont deux cooœp- 
ites de l'homme et du monde. C'est 
jue les uns et les autres apportent 
r dans leurs luttes. Si l'on va jua- 
! de la vie, c'est que les partis en 
nt soulevés par une passion qui 
liment la chance d'une augmenta- 
re ou la conservation d'un titre de 
lin Uvret de caisse d'épargne. Les 
ont conscience de participer à la 
[es grands événements historiques. 
t l'ordre du monde, que se disputent 
tions de l'homme. 



L^ 



08 f/ÉGONOMIE NOUVELLE. 

Les révolutionnaires ont une vue optimiste 
sur rhomme ; ils croient au dogme de la perfec- 
tibilité humaine; ils croient que l'homme, l'in- 
dividu, n'a pas besoin ou ne doit plus avoir . 
besoin, dans l'avenir, d'être contraint^ soutenu^ 
encadré par les institutions politiques, écono- 
miques et sociales pour .vivre, prospérer, tra- 
vailler, assurer la continuité de la civilisation et 
de l'espèce. Ils croient que le mouvement histo- 
rique est un mouvement par lequel l'homme se 
libère progressivement des contraintes, des sou- 
tiens, des cadres que lui ont donnés les prêtres, 
les princes, les castes et les classes. Une première 
grande révolution a permis à l'homme de con- 
quérir la liberté politique qui a laissé subsister 
une domination économique, en même temps 
qu'elle conservait les cadres nationaux. Une 
deuxième grande révolution, internationale celle- 
là, embrassant le genre humain, abattra la der- 
nière domination économique et, toutes con- 
traintes étant désormais abolies, l'humanité 
entrera dans la période glorieuse de la liberté 
totale. C'est le roman de l'évolutionnisme, 
dont la trame est intellectuelle pour les ratio- 
nahstes, économique et matérialiste pour les 
marxistes. 

Les catholiques, les esprits réalistes et scien- 



CARACTÈRE miÉOLOGIQUe DEB LUTTRS sOCIALBa. 39 

tifiques oot, au contraire, une vue pessimiste sur 
l'homme. Ils conçoivent que l'homme, subis- 
sant les consécpiences du péché originel, ou 
Umité par l'imperfection de sa nature, ne peut 
vivre, prospérer, travailler, durer, que s'il est 
contraint, soutenu, encadré par les institutions 
religieuses, intellectuelles, politiques, écono- 
miques et sociales créées par l'expérience des 
siècles. Ils voient que le mouvement historique 
est plein des luttes que l'homme soutient contre 
lai-même pour conserver ses propres acquisi- 
" irdre étemel mène contre l'éternelle 
tr maintenir l'humanité sous les 
randeur et empêcher les sociétés de 
) la décadence, vers laquelle la fai- 
ae les porte sans cesse. 
nx métaphysiques qui se combattent 
dans les centres de la civilisation, 
I partis', au-dessus des classes, au- 
lations, unissant des hommes de 
entes dans de mêmes mouvements. 
ar présence que s'expliquent ces 
>le3 collaborations, ces invraisem- 
>athies entre certains chefs de la 
}htique et les chefs de la révolution 
e que soit leur horreur personnelle, 
>ur les dévastations accomplies par 



6o L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

le bolchevisme, les chefs bourgeois de la démo- 
cratie politique reconnaissent dans les bolche- 
vistes des hommes qui représentent la métaphy- 
sique du Progrès. Le président Wilson est plus 
près, par l'esprit, de la République des soviets 
que du Saint-Siège. M. Ernest Lavisse est plus 
près de Lénine que de Maurras ; il peut regarder 
avec inquiétude Toeuvre du bolchevisme : sa 
métaphysique, sa religion, lui commandent de 
découvrir, dans ce chaos, les manifestations 
tumultueuses du « progrès social y>. Les bour- 
geois démocrates croyants de la religion du pro- 
grès, peuvent trembler devant les menaces du 
bolchevisme, ils ne sauront que lui opposer des 
arguments d'intérêt ou d'opportunité, car il y a 
identité profonde entre leur pensée et celle des 
doctrinaires de la révolution russe. 

Contre l'erreur qui trouble le monde, dressons 
t Intelligence et V Imagination créatrice, 

C'est le fonds et le tréfonds des conflits sociaux 
que subit le monde civilisé. Quiconque ne voit 
pas cette vérité ne comprendra rien au caractère 
des revendications révolutionnaires. De bons 
bourgeois démocrates entreprennent d'arrêter la 
révolution par des promesses de participation 



CARACTÈRE IDÉOLOGIQUE DE8 LUTTES SOCIALES. 6l 

aux bénéfices. Quelle simplicité I Offrir un pour 
cent sur les affaires du monde à des hommes qui 
croient gagner d'un seul coup tous les biens de 
Funivers et atteindre par là le dernier terme du 
progrès I II faut voir que ces mouvements 
viennent de Fesprit. Cette dictature du proléta- 
riat, réalisée en Russie, et vers laquelle on tente 
d'entraîner de nouvelles troupes, ce n'est, en au- 
cune manière, le couronnement d'un mouvement 
ouvrier, c'est le couronnement de V Encyclopédie, 
revue, corrigée et complétée par Karl Marx et 
ses disciples. 

Voici l'expérience faite, et les preuves par le 
fait données. Cette révélation nouvelle, cette 
métaphysique de <( l'ordre nouveau x> sert-elle 
Fhumanité? Dans le pays où elle règne, l'homme 
est redevenu un loup pour Fhomme, la terre 
cesse de produire, l'homii^e cesse de travailler : 
la ruine et la mort s'étendent sur les steppes. Les 
institutions politiques et sociales détruites, au- 
cune doctrine ne peut valoir contre la^ barbarie 
déchaînée. Que le bolchevisme se propage en 
Europe, et c'est la chute de la civilisation. Il 
s'agirait bien alors de progrès et de lutte des 
classes ! Les institutions européennes écroulées, 
cette vision de Napoléon que rappelait Bainville^ 
cette imagination de Daniel Halévy dans son 



62 l'économie nouvelle. 

Histoire de quatre ans, deviendraient des réa- 
lités : toutes les barbaries asiatiques et afri- 
caines, contenues depuis des siècles, partant de 
nouveau au pillage de l'Europe I 

En dernière analyse, c'est à découvrir la plus 
franche barbarie que nous conduit notre recon- 
naissance intellectuelle. Mais que l'on ne se 
méprenne pas sur les vrais fourriers des inva- 
sions barbares qui menacent sourdement l'Eu- 
rope. L'ennemi immédiat, ce n'est pas cette 
fraction du prolétariat, organisée dans les syndi- 
cats révolutionnaires. L'ennemi, c'est l'esprit, 
c'est le mythe que l'on a répandu aussi bien dans 
les classes ouvrières que dans les classes bour- 
geoises. La plus lourde faute à commettre, la 
faute peut-être mortelle, ce serait aujourd'hui de 
nous opposer à la révolution par des formations 
de classes. A la foUe de l'esprit, il faut opposer 
la sagesse de l'esprit. A la fausse science, la 
vraie. Aux images de la révolution, les images 
de la grandeur française, de la grandeur euro- 
péenne. Aux efforts révolutionnaires, des efiorts 
nationaux, unissant les bourgeois, les ouvriers et 
les intellectuels soumis à un même esprit. 

Le problème posé dès que l'on aborde l'étude 
de l'économie moderne, c'est, avant tout, un 
problème d'ordre intellectuel. Une erreur de l'in- 



IDEOLOGIQUE DBS LUTTRS SOCIALES. fi3 

teltigence, commise au milieu du xviii* siècle, 
conduit des masses humaines vers la décadence. 
La tâche la plus urgente, la plus féconde est de 
lutter contre cette erreur, et contre ses serviteu 
La vérité que r Action française enseigne depi 
vingt ans pour la politique vaut intégralemi 
pour l'économie. Au commencement de tou 
choses est le verbe. 



CHAPITRE III 



L'ÉCONOMIE LIBÉRALE 



SES CONCEPTIONS ET SES ERREURS FONDAMENTALES 

On se demande comment U a pu se faire que 
les économistes libéraux qui sont, à tant d'égards, 
beaucoup plus les théoriciens du capitalisme que 
les représentants intellectuels de la bourgeoisie 
productrice ou des hommes de science, aient été 
impuissants à faire une critique vigoureuse et 
serrée des pauvres doctrines socialistes. L'éton- 
nement cesse lorsque l'on a compris que les 
conceptions fondamentales des économistes man- 
chestériens eu libéraux sont sensiblement les 
mêmes que celles des économistes socialistes. Le 
socialisme théorique sort de l'économie libérale 
comme le fruit sort de la fleur. L'étonnement 
des économistes libéraux devant le socialisme 
est celui d'hommes qui ne peuvent admettre que 






f"-^ f. 



LfiS BRKEUHS DB l'ÉGOMOMIE LIBÉRALE. 65 

la fleur devienne fruit. Ils se trouvaient pourtant 
devant un'simple phénomène de développement 
de leur pensée. Encyclopédistes, économistes 
libéraux, socialistes « ont travaillé, dans le même 
esprit, à ruiner les institutions politiques, écono- 
miques et sociales de la civilisation. Et chose 
remarquable, tandis que les socialistes accusent 
les encyclopédistes et les économistes d'avoir 
créé la doctrine de l'Etat et de la classe bour- 
geoise, on constate que ces trois groupes succes- 
sifs ont été les bons jardiniers de la ploutocratie, 
à qui les encyclopédistes ont livré la nation, les 
économistes libéraux la bourgeoisie, et les socia- 
listes, les classes ouvrières. 

L'erreur fondamentale des uns et des autres 
est de croire que la liberté est la condition néces- 
saire du travail, de la production et du progrès. 
Les uns et les autres croient que le mouvement 
historique n'est que la manifestation des progrès 
de la liberté ; que l'humanité est allée progressi- 
vement, au cours des siècles, de la contrainte à 
la servitude ou au servage, et de là au régime de 
la pleine liberté. A cet égard, aucune différence 
ssentielle entre Condorcet, M. Paul Leroy-Beau- 
ieu et Karl Marx. De plus, il n'y a pas de sen- 
bles différences entre les conceptions de Marx 
t de Paul Leroy-BeauUeu quant aux modes de 

Valois. Économie. 5 



66 l'économie nouvelle. 



\ 



suDstituiion des groupes sociaux les uns aux 
autres ; Leroy-Beaulieu regardé les féodaux à peu 
près comme Marx, sans voir à quelle situation 
politique générale répondait la féodalité, sans 
voir les conditions politiques qui ont rendu 
inutile le rôle des féodaux, et l'on s'explique 

'impuissance des libéraux à- laire la 
critique de la lutte des classes, dont le célèbre 
traité de M. Paul Leroy-Beaulieu ne fait même 
pas mention. Même parenté intellectuelle en ce 
qui concerné l'Etat qui, chez les libéraux comme 
chez les socialistes, n'apparaît guère que comme 
un organe simplenient superposé à Téconoipiie 
et dont la disparition ne paraît devoir entraîner 
que des désordres de surface et non de fonds. 

Êvolutionnistes de même espèce, libéraux et 
socialistes ne difièrent que sur une question 
secondaire : les libéraux considèrent que l'évo- 
lutibn économique se termine au régime de la 
liberté individuelle politique, de l'égalité juri- 
dique, de la liberté économique et de la propriété 
privée et individuelle perpétuelle. Les socialistes 
croient que l'évolution se poursuit, que le monde 
va changer de base, que la liberté politique et 
l'égalité juridique doivent être conditionnées par 
l'égalité économique, que la liberté économique 
capitaliste doit être continuée ou remplacée par 



VàJ 




■ 



LES BRRBURS DE L ÉCONOMIE LIBÉRALE. 67 

rorganisation économique réglementée par le 
libre accord des producteurs disposant également 
des moyens de production, et que la propriété 
sociale doit remplacer la propriété privée. 

Les socialistes sont dans la logique des prin- 
cipes posés par les économistes libéraux. S'il y a 
(( évolution », on ne voit aucune raison pour 
qu'elle s'arrête avant que la pleine liberté et la 
stricte égalité soient atteintes, et la liberté poli- 
tique n'est qu'une plaisanterie si elle n'est 
appuyée sur l'égalité économique. Et puisque la 
liberté politique, qui conditionne la liberté écono- 
mique, nous a rendus co-propriétaires de TEtat 
et de ses biens propres, pourquoi arrêterait-elle 
là ses effets, pourquoi ne nous rendrait-elle pas 
co-propriétaires de tous les biens de ce monde? 
Les économistes libéraux, devant ces prolonge- 
ments idéologiques de leur pensée faits par les 
socialistes, ne peuvent que rester aussi muets 
que les élèves des classes moyennes devant la 
science des classes supérieures. L'énorme effort 
scientifique fait par les économistes libéraux, à 
' é de leurs principes, les laisse impuissants 
ant ces développements de leurs propres prin- 
es faits par les socialistes; quelques postulats 
.8 respectés que des dieux ont empêché des 
rits de premier ordre de découvrir les vérités 






68 L ECONOMIE NOUVELLE. 

élémentaires que Ton aperçoit aisément dès que 
Ton ne subit plus les préjugés libéraux. 

De nos jours, on qualifie volontiers d'anar- 
chique, au grand scandale des économistes libé- 
raux, le régime économique que nous ont valu 
les principes de ces messieurs de Manchester et 
de Genève. Si Ton veut comprendre comment 
des hommes d'ordre, et qui voulaient le bien de 
ce monde, ont fait une œuvre telle, il faut voir 
les idées qui ont présidé à l'agencement écono- 
mique du xix* siècle. Marx dit que ce sont les 
intérêts bourgeois qui ont agi. Il faut dire que 
ce sont les idées de bourgeois, ou d'intellectuels 
libéraux qui ont créé le mal. A l'origine du 
désordre économique du xix® siècle, il y a des 
idées : en premier lieu, l'idée de liberté totale, 
qui n'est pas spécifiquement bourgeoise, qui est 
humaine, et qui, produit naturel et constant de 
l'esprit, n'acquiert de force que dans la mesure 
où une doctrine lui confère une haute autorité 
sociale. Que son expansion ait été servie par la 
coalition des intérêts, désireux de briser les 
entraves du siècle, c'est évident. Mais le mouve- 
ment initial est intellectuel, et l'idée de libert 
n'est pas propre aux économistes; ils l'on 
incorporée à leur science en formation avec 1 
subjectivisme qui la soutenait. Il n'est pa 



LA THÉORIE DE LA VALEUR. 69 

exagéré de dire qu'elle a fauseé tout leur travail 
scientifique, même sur les points où il semble 
que l'esprit puisse pénétrer le secret des choses 
hors de toute influence du siècle. On peut s'en 
rendre compte lorsque l'on examine la théorie de 
la valeur établie par les économistes. 



LA THÉORIE DE LA VALEUR 

On peut considérer que l'on possède la clef 
de tout système économique lorsque l'on a saisi 
l'idée du système sur la valeur. Une théorie de 
la valeur était la pièce maltresse de toute doc- 
trine économique, ce qui provient d'une pre- 
mière erreur, car la valeur ne vient qu'au second 
rang de l'économie, après le travail qui la crée. 
Ceci échappe aux économistes qui, sous l'in- 
fluence du romantisme du xix° siècle, du sub- 
jectiviame individualiste de l'époque, sont hors 
d'état de poursuivre une analyse scientifique 
rigoureuse et ne conçoivent la valeur qu'à 
travers les sentiments humains. C'est par là 
{u'ils ont créé le désordre. De Turgot à Paul 
jeroy-BeauUeu , la valeur des choses réside dans 
'importance que nous attachons à leur posses- 
sion ou à leur acquisition ; les choses valent dans 



lo l'économie nouvelle. 

la mesure où elles sont regardées comme propres 
à nos jouissances^, à la satisfaction de nos désirs 
(Turgot). Si des économistes postérieurs ont lié 
la notion de valeur à la notion d'ulilité, c'est en 
ramenant la notion de Futile à l'appréciation du 
besoin, et le besoin au sentiment que l'homme 
en a. Au xix* siècle, aussi bien qu'au commen- 
cement du XX*, la notion subjective de la valeur 
persiste : le germe de la valeur est dans le désir 
de l'homme. On retrouve cette notion dans la 
plupart des innombrables articles et études 
économiques qui ont été écrits sur la cherté de 
la vie, et dans les journaux et revues de la démo- 
cratie. 

La valeur conditionnée par l'aptitude des 
choses à servir à nos jouissances, à satisfaire nos 
désirs, voilà donc le fondement de l'économie 
politique (( orthodoxe » 1 C'est sur ce sable mou- 
vant que sont fondées toutes les institutions éco- 
nomiques du XIX* siècle. Plu &^ exactement, c'est 
cette notion, aussi confuse, aussi incertaine que 
la forme des nuées, qui interdit au xix* siècle 
toute institution économique autre que celles 
qui sont propres à exploiter la jouissance et le 
désir des individus. Le propre de l'institution 
économique du xix* siècle, clest de n'en pas 
créer dans les sociétés humaines, c'est même de 



LA THEORIE DE LA VALEUR. -Jl 

s'opposer à ce ques'éièvent des institutions spop- 
tanées. Si la vérité scientifique est que la valeur 
repose essentiellement sur nos jouissances et sur 
nos désirs, la seule politique sfige et rationnelle 
sera d'organiser la société de telle sorte que rien, 
dans l'économie, ne vienne s'opposer à la satis- 
faction de nos jouissances et de nos désirs. Si le 
désir de l'homme est le créateur de la valeur, et, 
par conséquent, le régulateur de la production, 
des échanges et de la consommalipn, il faut que 
rieq n'entrave la manifestation du désir. Aussi 
bien, la science économique du xvin* siècle ne 
peut-elle aboutir qu'au fameux a laissez-faire , 
iaîssez-passer ». Il est radicalement impossible 
d'asseoir une institution sociale qu nationale 
quelconque sur i}fie science dont ie fondement 
est une notion aussi fuyante, et qui met sur le 
même pied la boulangerie, la maison de tolé- 
rance, l'atelier de l'artiste et celui du fqrgerqn. 
La seule fondation qui se puisse légitimer sera la 
propriété individuelle, parce qpe c'est sur elle 
puiera le désir de l'homme. Hors de la 
i, à laquelle on ne pourra donner aucune 
bilité sociale, aucufie obligation sociale, 
liberté, et tout est dit, et tout sera pour 

radicalement impossible, si l'on ne poq- 



72 l/ ECONOMIE NOUVELLE. 

sède que cette prétendue connaissance scienii- 
(ique> de trouver une règle quelconque pourTart 
économique, pour une politique économique. Si 
le souci d'un intérêt social ou national s'impose 
à l'esprit et suggère quelque mesure qui reten- 
tisse dans ^'économie, il ne faut pas compter 
passer à l'application sans violer les principes, et 
comme les principes sont vigoureux, on se con- 
damne à l'inaction, à l'impuissance devant tous 
les maux. L'État, quand il est tenu par les fils 
spirituels des économistes orthodoxes^ l'État 
n'est conçu par ceux qui le tiennent que comme 
un organe dont une des principales attributions 
est de faire respecter la liberté, la libre coircur- 
rence entre les désirs et entre ceux qui les satis- 
font, le libre jeu de l'offre de l'objet désiré et de 
la demande du désir. 

Car tous ces solennels principes et ces lois 
solennelles de l'économie politique, liberté du 
commerce, liberté du travail, libre concurrence, 
loi de l'offre et de la demande sont inclus dans 
la singulière théorie de la valeur que nous tenons 
du XVIII' siècle. Besoins, jouissances, désirs, ces 
prétendues bases de la valeur, bases sans 
limites, ne postulent que la liberté illimitée et 
conduisent à cette étonnante trouvaille de l'offre 
et de la demande, qui n'est à aucun titre une loi, 



LA THÉOBIE UB LA VALEUR. 7^ 

qui n'est rien qu'une interprétation incomplète 
de la réalité, faite par des hommes qui ne pou- 
vaient admettre que la science les conduisit ' 
la liberté du jeu entre la proie et le dési 
hommes d'ordre qui ont défendu ces lois 
principes n'ont pas eu l'occasion de coi 
que leur science et leur doctrine conduisai 
droit les sociétés humaines à la guerre civ; 
Si te désir est la règle de la valeur, il es 
vitable que, dans certaines conditions, il 
aux choses une telle valeur, un tel prix, q 
moyens dont l'homme dispose pour le sal 
soient tout à fait inférieurs à ceux qu'i 
tenir pour entrer en possession de l'objel 
désire. Alors, l'homme recourt à la viole 
la guerre, au nom de son désir. En p 
d'abondance de tous produits et de toute! 
rées, c'est peu sensible. Mais en pério< 
rareté on de disette, si l'Ëtat est soumis au: 
trines de l'économie libérale, c'est la gueri 
vitable entre producteurs et consommateui 
dans ces conditions, on laisse l'offrant régi 
prix sur l'intensité du désir de pain, de ^ 
et de vin du demandant, les prix passeror 
dessus de toutes les limites que respecte l'hi 
aisé, honnête et pacifique, et les halles et 
chés seront transformés en lieux de troul 



74 L ECONOMIE NOUVELLE. 

d'émeutes. Au nom de quoi, ^u nom de quelle 
science, de quels principes, PEtat pqurra-t-il 
intervenir s'il n'a dans son statut que la doctrine 
des économistes libéraux.»^ Exactement au nom 
de rien, au nom du néant. C'est ce que Ton peut 
voir en Tan 19 19, dans la crise qui suit la 
guerre. L'Etat français, enlisé dans les principes 
de FÊcole libérale, agit, intervient, parce que les 
menaces contrp Tordre l'obligent à rempli?* sa 
fonction de gendarme, mais il agit, il intervient 
comme un chien qu'on fouptte, tardivement, 
maladroitement, sans direction, sans vue d'en- 
semble, et peu conscient de ses droits ni de ses 
devoirs. 

C'est à cette incohérence génératrice de 
trouble et de guerre civile que conduisent le^ 
premiers principes des fondateurs de réconopiie 
politique. Leur science a fortement besoin d'être 
revisée d'alpha à oméga, mais par des hommes 
ayant un autre sens scientifique que les socia- 
listes marxistes, et qui ne prendront pas des 
erreurs de l'esprit humain pour des canailleries 
inventées par une classp spciale pour justifier 
l'exploitation qu'elle fait des autres classes. Les 
doctrine^ de l'économie politique que Mar^ 
disait être celles de la classe bourgeoise sont 
aussi désastreuses pour les bourgeois que pour 



». 

L. 



h\ THÉORIE DB LA VALEUR. 75 

les ouvriers. Elles sont propres à faire craquer 
tout édifice social. Mais on peut dire que, si ellpij 
recouvrent de^ intérêts, si elle» sont soutenues 
par des intérêts^ ce soi^t ceux des agioteur^ et des 
spéculateurs qu'elles favorisent. Ces intéressants 
personnages ont beau jeu dans un régime écono- 
mique où çéyit la liberté et oii Ton a tant de 
facilité^ pour exploitpr sans vergogne les désira 
et ]e^ besoins du conson^mateur. Si 1^ çcipnce 
économique a étp faite pour expripipr des inté-: 
rets, c'est pour Tagiota^q et la spéculation qu'elle 
I a été codifiée. Elle offre de singuliers avantage^ 

à ceux qui se donnent pour profession de faire 
des prélèvements sur la fortune bourgeoise et de 
jouer sur les prix des produits et des denrées 
livrés par les producteurs bourgeois. On pourrait 
dire que la « Science » économique pst à la 
bourgeoisie ce que le çocialjsme (( scientifique » 
est aux classes ouvrières ; le Manchester Guar- 
diçin et le Temp^, ces grands oî*ganes de la doc- 
trine, jouent auprès des bourgeois le rôle du 
Vorwaerts et de l* Humanité ^uprès des ouvriers : 
au nom de l'éponomie libérale, les bourgeois 
sqnt Ijvrés sans défense à Tagiotage et à la spé- 
culation, non sans bénéi^ce pour quelques-uns de 
cei^ journalistes, hommes d'affaires que pfoduit 
notre temps; de même, au nom du marxisme, 



7^ t/économie nouvelle. 

les ouvriers sont livrés aux mastroquets, aux po- 
liticiens et aux ploutocrates, non sans bénéfice 
pour quelques représentants des électeurs socia- 
listes. Quoi qu'il en soit des intérêts qui jouent 
dans cette affaire, la vérité ni la science ne gagne- 
raient rien à ce que l'on se contentât de porter 
condamnation morale contre les flibustiers. Il 
faut traiter les doctrines de l'économie politique, 
produit de l'esprit, par l'esprit. Et, pour empêcher 
le jeu des flibustiers, il faut détruire Terreur de 
l'esprit qui a créé un régime économique où la 
flibuste jouit d'une pleine liberté. 



II 



LA LOI DE l'offre ET DE LA DEMANDE 



Une des plus étonnantes inventions des écono- 
mistes, c'est la loi de l'offre et de la demande. 
Cette loi, invoquée avec tant de respect par 
tous ceux qui ont bu le lait de l'économie poli- 
tique, a la même valeur scientifique que la 
théorie de la valeur basée sur le désir dont, au 
surplus, elle procède. Le monde moderne est 
plein de vénération pour cette loi, qu'il suffit de 
faire intervenir dans les Parlements ou dans les 
assemblées professionnelles pour clore toutes les 
discussions. Or, c'est la plus creuse sottise qu'ait 



\ 



LA LOI DE L OFFRB ET DE LA DUMANDfi. 77 

V 

produite la science économique, et c'est un vrai 
scandale que de la voir enseignée comme uhe 
vérité scientifique dans les écoles officielles et 
privées. 

On enseigne que la valeur d'un produit tend 
d'autant plus à la hausse que le produit est plus 
demandé, et tend d'autant plus à la baisse qu'il 
est plus offert; de la combinaison de l'offre et 
de la demande^ la valeur d'échange, les cours 
s'établissent. On conçoit malaisément que des 
hommes rompus aux exercices de la raison 
n'aient pas soupçonné Finvraisemblance et l'insuf- 
fisance d'une doctrine qui fournissait des « lois » 
ainsi énoncées. La loi de l'offre et de la demande 
n'a guère plus de valeur scientifique que les 
vérités de M. de la Palice (mais elle est moins 
innocente). Elle apporte dans les phénomènes éco- 
nomiques autant de lumière qu'en apporterait, 
dans les phénomènes physiologiques, une loi qui 
dirait que l'institution de la famille est fondée 
sur le désir que l'homme éprouve à l'égard de la 
femme, et que le nombre des mariages est d'au- 
tant plus grand que les hommes recherchent 
plus l'éternel féminin. On s'explique que Paul 
Leroy-Beaulieu qui croyait que la loi de l'offre et 
de là demande est la loi souveraine, la loi ultime, 
qui détermine toutes les valeurs, ait reconnu 



1 



7Ô L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

qu'elle ne donné qiie <( des indications générales, 
qui ne laissent pas que d'être un peu vagues ». 
La vérité est que la loi formulée n'explique rien, 
absolument rien , et que la loi elle-même 
ii'existe pas. 

Les économistes ataient nommé « loi » une 
simple constatation; ils avaient remarqué que 
lorsqu'un produit est rare sur un marché, il est 
us cher, s'il est autant demandé que lorsqu'il 
est plus abondant. Croyant à l'influence du 
désir, du besoin, sur la valeur, ils concluent 
que l'excès des demandes sur lès offres a aug- 
menté la valeut du produit. Leur explication se 
réduit au constat qu'est capable de faire le sur- 
veillant du marché, ou à la notion que peut 
acquérir un marcnand qui n'a besoin de juger 
que sur les dernières apparences et pour qui 
l'investigation scientifique est un luxe. Si l'on 
cohsidère qiie la demaride, concernant les den- 
rées de première et de seconde nécessité, est une 
constante (exception faite pour les cas de chan- 
gement soudain des chinres de population), ce 
qui n'est pas à démontrer, il ne reste qiie la 
seule cohstatatidn de la coïncidence des hauU 
prix et de la rareté. Poutquoi la rareté fait-elle 
élever les prix .3* Nous ne sommes pas éclairés 
sûr ce mystère. 



sur PA m A 



LA LOI DE L OFfRB ET DE LA, DEMANDE. 

Si, au lieu de raisonner en niarchands. 
^conomiates avaient raistinné en producte 
oa s'ils avaient, comme la raison le const 
poussé leuir observation du marché jusqu' 
production, ils auraient découvert sans gri 
difficulté que la valeur des produits i 
influencée, non par le désir du producteur, i 
par le prix ae revient, c'est-à-dire par les son] 
d'efforts humains, d'emploi et d'usure de n 
riel incorporé au produit, il va ae soi cp: 
valeur des produits décroît en raison de 
abondance, croît en raison de leur rareté, gi 
que soit la demande. La raison est d'une évid 
aveuglante : la demande diminue selon les f 
D'une manière générale, pour les produit» 
soi, il y a une constante, propre à la përiod 
production, qui compreiid le travail àccompl 
loyer de la terre, l'usure du matériel, les fra 
bénéfices nécessaires, et une variable soui 
au gel, à la pluie et au beau temps, qui ej 
rendement. La constante étant de loo fr 
pour un produit donné, si le rendement es 
toc unités, le prix de l'unité au marché ser 
t franc; si le rendement est de 5o, le 
atteindra a francs. Si les cèuis sont ((lus c 
lu mois de décembre qu'au mois de juin 
>'est pas parce qu'ils sont plus demandés, i 






80 l'éconojviie nouvelle. 

parce que, les poules pondant moins et nécessitant 
autant de frais, sinon plus, le prix de revient de 
Fœuf est plus, élevé. Si le vin est moins cher 
dans une année où la récolte est somptueuse, ce 
n'est pas parce qu'il est moins demandé, c'est 
parce que, le rendement de la vigne ayant été 
plus élevé et les frais de récolte et de fabrication 
égaux à ceux de Tannée précédente, le prix de 
revient au tonneau est moins élevé. L'ofiFre et la 
demande ne jouent aucun rôle dans les prix pra- 
tiqués, qui dépendent du coût de la production 
et de son rendement. Ce ri est pas la demande 
qui fait baisser ou hausser les prix; ce sont les 
prix qui font augmenter ou diminuer la demande. 
Quand le vin est trop cher, on boit de Teau; 
faute de grives, on mange des merles. 

Plaisir, jouissance, goût^ besoin, tout cela 
n'intervient que très accessoirement dans la 
détermination des valeurs. Offres et demandes 
n'y sont pas moins étrangères et n'ont qu'une 
influence accidentelle sur les prix. Les écono- 
mistes ont été victimes de leurs idées et d'une 
illusion : observant surtout les marchés de 
denrées et de valeurs financières, ils ont été 
aveuglés par ce fait que les prix paraissent s'éta- 
blir au moment des ventes, c'est-à-dire au moment 
où se produisent l'offre et la demande, et ils ont 



LA LOI DE L OFFRE BT DE LA DEMANDE. Si 

pris ces signes pour des causes. S'ils n'avaient 
pas été soumis à leur théorie de la valeur, ils 
eussent découvert un autre mécanisme que celui 
de l'offre et de la demande : 

1° Pour les marchés de denrées, les prix de 
vente ne peuvent être fixés à la ferme, d'après le 
prix de revient, parce que la rareté ou l'abon- 
dance dans une entreprise individuelle ne signifie 
pas nécessairement rareté ou abondance locale, 
ou régionale. C'est sur le marché seulement que 
l'on connaît le rendement moyen d'une localité 
ou d'une région, et c'est alors seulement que 
s'étabUssent les prix, d'après ce rendement 
moyen. Les prix peuvent être influencés par les 
prix de marchés voisins, régionaux ou nationaux, 
selon que le rendement des régions voisines est 
plus ou moins fort, et selon la rapidité et les 
prix des transports. Mais à la base du prix est 
toujours le prix de revient. Il se peut que des 
produits soient néanmoins fortement influencés 
accidentellement par l'excès ou la rédaction des 
demandes. L'excès des demandes porte le ven- 
deur à exploiter les besoins pour tirer de ses 
«roduits un sur-bénéfice occasionnel. Mais un 
xcès de demandes prolongé entraîne une aug- 
aentatioo de la production et, par suite, 
abandon de ces pratiques. La réduction extrême 

V.i^n>. Ëumomic ti 



8a l'économie nouvelle. 

le porte au contraire à vendre à perte; ceci est 
vrai lorsqu'il s*agit de denrées périssables et que 
le vendeur calcule que, s'il ne vend point, il 
perdra tout; mais le fait ne se produit point 
lorsque la marchandise peut être emmagasinée. 
2'' Pour les marchés de valeurs financières, les 
prix ne peuvent être fixés avant l'ouverture des 
cours pour des raisons particulières, et dont cer- 
taines sont tout à fait étrangères aux phénomènes 
économiques. Les valeurs d'Etat comme les 
valeurs industrielles ont toutes une valeur réelle 
qui peut être déterminée en dehors de toute offre 
et de toute demande, les premières dépendant 
de la richesse et des ressources des Etats, les 
secondes du rendement et des garanties du rem- 
boursement des entreprises. Mais, en ce qui con- 
cerne les fonds d'Etat, richesses et ressources 
varient d'une heure à l'autre, puisqu'elles 
dépendent de la sécurité extérieure et intérieure 
des Etats, et du crédit qui leur est accordé. 
L'estimation nfe peut être faite qu'au cours des 
séances quotidiennes. Si, à ce moment, on peut 
croire que les cours sont établis selon les offres et 
demandes, avec retentissement des fluctuations 
de valeur sur les unes et les autres, il n'en reste 
pas moins que la vraie déterminante de la 
valeur, c'est le rendement et les chances de 



.La loi de l offre et de la demande. S3 

recouvrement des fonds d'Etat, c'est-à-dire, en 
dernière analyse, le matériel et le rendement de 
la production nationale. Toutes autres variations 
ont des causes étrangères à l'économie : c'est le 
jeu, la spéculation, la blagologie financière. 

Les valeurs d'entreprises privées ont égale- 
ment une valeur réelle qui peut être établie en 
dehors des offres et des demandes, que leurs 
bilans, quand ils sont établis honnêtement, 
indiquent d'une manière précise. Mais, outre 
qu'elles subissent elles aussi, hien que dans une 
proportion moindre, les dépréciations ou les 
hausses dépendant des événements, elles sont, 
pour une grande partie du public, de nobles 
inconnues. Leur véritable valeur, représentée 
par le matériel des entreprises et leur rendement, 
est ignorée du public, non seulement parce que 
celui-ci est sans moyens d'information absolu- 
ment sûrs, mais parce que beaucoup d'entre- 
prises publient des bilans inintelligibles ou tru- 
qués et invérifiables, et parce que beaucoup de 
fijianciers fournissent sur ces valeurs des rensei- 
gnements non moins truqués et non moins 
incontrôlables. C'est surtout pour ces valeurs 
que la « loi » de l'offre et de la demande parait 
être vraie. Ce n'est encore qu'une illusion : 
offres et demandes ne viennent ni du besoin 



84 l'économie nouvelle. 



d'acheter, ni du besoin de vendre : elles sont 
provoquées par les campagnes de crédit ou de 
discrédit que font les financiers. Mais, au surplus^ 
les cours ne s'élèvent ou ne s'abaissent que dans 
la mesure où les financiers ^font croire au public 
que les entreprises représentées par ces valeurs 
rendront ou ne rendront pas, ou ont leurs capi- 
taux solidement garantis ou en position risquée . 
C'est encore l'estimation du matériel et du ren- 
dement de la production qui détermine l'établis- 
sement des prix. 

Pour toutes ces valeurs, le jeu de l'offre et 
de la demande est une pure fiction. Offres et 
demandes ne sont même pas des signes, car elles 
sont artificiellement provoquées sur une large 
échelle. Enfin, il convient de remarquer que les 
cours de valeurs ne sont pas du même ordre que 
les cours des produits. Les cours des denrées et 
produits valent entre producteurs et coi^somma- 
teurs, c'est-à-dire entre gens qui sont dans la 
nécessité de vendre et gens qui sont dans la 
nécessité d'acheter; en dehors des émissions, les 
cours de titres ne valent qu'entre capitalistes ou 
épargnants, pour qui la chose mise au marché 
est de même usage. On peut acheter et vendre 
en dehors du cas de nécessité : c'est ce qui donne 
une telle importance apparente dans les transac- 



• LOI DB L OFFRE BT DE LA DEMA^TfDB. 85 

la « loi » de l'ofire et de la demande, 
I pourrait dire qu'elle a été inventée pour 
sr les opérations de bourse. Les spécula- 
nt le plus grand intérêt à bien convaincre 
ic de la valeur scientifique de cette loi : 
itime les variations des titres en dehors de 
ariation de la valeur des affaires, qu'ils 
uls à connaître et sur quoi sont basés 
Iculs. Il ne serait pas exagéré de dire que 
L de la Bourse, l'agiotage, la spéculation 
t sur l'exploitation, par des hommes qui 
nt une vraie théorie de la valeur, du tra- 
ies biens de ceux qiii ont une vue fausse 
ileur et qui croient aux jeux de l'offre et 
tmande. Je ne dirai pas que ces théories, 
ine desquelles on trouve une erreur de 

ont été inventées pour servir les intérêts 
classe » des spéculateurs ; maie c'est un 
, depuis un siècle et demi, ils en ont tiré 
i très profitable. Les théories écono- 

que Marx croyait avoir été inventées 

intérêts de la classe boui^eoise ont servi 
rouBser. Les spéculateurs n'avaient évi- 
it pas attendu que la loi de l'offre et de 
nde fût formulée pour tenter et réussir 
)ération8. Mais ils ont eu les coudées 

du jour où elle eut conquis les têtes pen- 



86 l'économie nouvelle. 

santés. Du temps que TEtat ne croyait pas à la 
valeur scientifique de cette loi et des théories 
qui la soutiennent, il savait intervenir pour pro- 
téger le public. Entravé par ses doctrines, il 
laisse aujourd'hui toute liberté au spéculateur. 
Et chacun peut constater à l'issue de la guerre, 
que, devant les graves problèmes que pose la vie 
chère, l'État moderne hésite, ne sait comment 
agir, comment intervenir, tant il craint de 
déchaîner des désastres, s'il porte une main 
sacrilège sur les libres mouvements de l'offre et 
de^ la demande et des autres déesses de l'Eco- 
noniie politique. 

IIÏ 

LA CONCURRENCE 

Je consens que les économistes ont été mus 
par le souci du bien public, bien social, bien 
national, bien humain. Mais les idées qu'ils ont 
données au monde moderne- constituent des 
poisons sociaux d'une rare violence. L'idée de 
la concurrence est un de ces poisons qui, admi- 
nistrés à haute dose, conduiraient un peuple à 
sa perte par des voies assez rapides. Paul Leroy- 
Beaulieu, à qui il faut toujours demander des 
dé&nitions précises des dotîtrinés de l'économie 



LA CONCURRENCE. 87 

•raie, dit de la concurrence qu'elle « s'entend 
la milieu absolument libre, où producteurs, 
isommateurs sont en face les uns des autres, 
nés de droits juridiques absolument égaux, 
où toutes les transactions résultent unique- 
ntde l'accord final des volontés des parties en 
îsence ». 

La concurrence serait en outre le phénomène 
>nomi<{ue par excellence, et l'on a pudireque, 
18 elle, l'économie politique n'existerait pas 

tant que Science. 

Soulignons tout de suite l'étrangeté de cette 
s ; le phénomène économique par excellence, 
st la production, et non un de ses modes, 
tconomie politique, en tant que science, exis- 
ait parfaitement bien sans la concurrence 
isi entendue. L'existence de cette science n'est 
aucune manière subordonnée à l'existence de 

ou tel mode de production ; elle ne sera pas 
jprimée le jour où cessera d'exister le système 
inomîque dominé par la libre concurrence, 
is la pensée des économistes, dégagée de ces 
irmations, est que la libre concurrence est le 
il moyen, pour les peuples, de parvenir à un 
s haut degré, le plus haut, de l'activité écono- 
que. C'est précisément ce qui est très contes- 
de. 



S8 L ÉCONOMIE NOUVELLE . 

La concurrence, en somme, c'est le phéno- 
mène économique propre à un régime où la li- 
berté du travail, la liberté du commerce et de 
rindustrie s'exercent sans entraves, sans limita- 
tion, sane intervention d'aucune sorte. Nous 
disons qu'une nation qui subit un pareil régime, 
intégralement, produit dans de très mauvaises 
conditions et se décompose rapidement. 

11 est certain que la concurrence entre les 
hommes est un des moteurs les plus puissants de 
l'activité humaine. Mais seulement lorsqu'elle 
est tournée vers le mieux, lorsqu'elle est com- 
primée de telle manière, par une contrainte 
extérieure, qu'elle tend au plus grand effort. La 
concurrence entre les enfants, sous la férule du 
^maître, aboutit à l'acquisition voulue, désirée, 
de plus de science ; retirez la férule, elle conduit 
à la plus grande paresse et à la prise d'ascen- 
dant, sur la classe, par les plus bruyants, les 
plus pillards, les plus batailleurs. La concur- 
rence entre producteurs, quand elle est mainte- 
nue par l'État dans le cadre du bien social et na- 
tional, conduit les producteurs à créer de meil- 
leurs produits à meilleur marché, plus utiles à 
l'homme. La concurrence jouissant d'une liberté 
sans limite, conduit les producteurs à chercher 
leur plus grand profit, non dans la fabrica- 



LA GONCUBRENCB. Sf) 

tioD et la vente des choses les plus utileâ à 
l'homme, mais dans la fabrication et le com- 

de ce qui sert le plus les appétits de 
nce et de plaisir. C'est ce que les éc(Mio- 

n'ont pas vu. Fils de Rousseau aussi 
le deTurgot et d'Adam Smith, croyant à la 
>riginelle de l'homme, croyant à la spon- 

de l'homme vers le bien, — ou, catho- 
dévoyés, croyant à la possibilité de la res- 
I individuelle dans la liberté sociale, ils 
isidéré que la liberté absolue ne pouvait 
er aucun mat individuel ni social. La 
et la tradition enseignaient le contraire ; 
ienceena fourni d'innombrables preuves. 
ibre concurrence a donné d'heureux ré- 

tant que les nations modernes, vivant 
trésor de mœurs, d'usages et d'habi- 
tont elles ont hérité des grands siècles, 
. limité mécaniquement les effets. Le 
u beau travail, l'amour du métier, l'hon- 
rofessionnel, les vertus d'ordre, de disci- 
l'abstinence, de (( bonnes vie et mœurs», 
régimes à liberté limitée avaient cultivées 
9 Européens et surtout chez les Français, 

à la fois les moteurs et les freins de la 
ïncurrence. Mais ce frein a fini par être 

par la libre concurrence, qui appelait au 



90 l'égonomib nouvelle. 



jour rélernelle anarchie des passions jusque-là 
comprimée. La désorganisation latente est alors 
apparue au grand jour. 

Dans le travail proprement dit, le chef d'en- 
treprise a été amené à rechercher son plus grand 
profit, moins dans l'invention et la meilleure 
organisation (oii il avait toute liberté, mais oii il 
trouvait le plus grand efiort) que dans la com- 
pression des salaires. Il est vrai que la compres- 
sion des salaires a été compensée par une dimi- 
nution du prix des produits, la concurrence 
ayant une influence évidente dans la recherche 
des bas prix. Mais ce fut aux dépens de la qua- 
lité de la production, et parfois par fraude sur la 
nature même des' produits. Chaussures à semelles 
de carton, confitures d'abricots fabriquées avec 
des citrouilles, camelote et produits truqués sont, 
avec les salaires de famine, d'authentiques créa- 
tions de la libre concurrence. 

En ce qui concerne les règles générales de la 
production, autre désorganisation. Les règlements 
corporatifs ou d'État ayant disparu, toute règle 
étant considérée comme une entrave, la règle 
devient extérieure à la production. On la trouve 
dans le désir, le choix, la satisfaction du « de- 
mandeur )). On ne se contente pas de fournir 
aux consommateurs des objets qui lui sont utiles ; 



La concurhence . 91 

ubordonue leur fabrication à son plaisir, 
goût, même quand les procédés de produc- 
en souffrent. La multiplicité des désirs et 
;oAts entrdne la multiplicité des types de 
;ation, qui ne sont plus régis que ^ar la fan- 
: du consommateur. On cherche à créer des 
rences extérieures entre les types, non pour 
yer une fabrication sur des nécessités nou- 
i, mais pour la faire soutenir par quelque 
isie du goût public. Conséquences : gaa- 
;e de temps, d'efforts, de matériaux, de &ais 
des, de travail, de transport, sans aucun 
l pour la collectivité ni pour la production ; 
des règles et des connaissances professïon- 
s. Le goût du public, dont les effets étaient 
es auparavant au choix entre les'productions, 
régir la manière de produire : on peut juger 
itte substitution lorsque l'on voit la chute 
arts graphiques et de l'architecture au 
jiècle. 

feut ajouter que la course aux bas prix de 
! a en une autre répercussion sur la valeur 
iroducteurs : elle a abaissé la valeur profes- 
lelle et a tué l'apprentissage. Les entrepre- 
9, baissant leurs prix, étaient toujours obligés 
mrir au plus pressé pour rétablir une juste 
Drtion entre leurs prix de revient et leurs 



93 l'économie nouvelle. 

prix de vente : le plus pressé, rimniédiat; ce 
n'était pas de chercher une amélioration techni- 
que, trop longue et trop coûteuse, c'était d'em- 
ployer une main-d'œuvre peu qualifiée et moins 
exigeante ; par la même voie, ils ont été conduits 
à transformer le*» apprentis en manœuvres, ren- 
dant des services immédiats. On a ainsi intro- 
duit dans toutes les corporations des non-valeurs 
professionnelles. Ceci est vrai pour la. main- 
d'œuvre. C'est également vrai pour la direction, 
pour d'autres raisons. La liberté industrielle et 
commerciale a ouvert n'importe quelle profes- 
sion à n'importe qui, sans autres garanties qu'une 
honorabilité mal définie et une solvabilité li- 
mitée. Le résultat a été le développement de 
l'incompétence et de l'irresponsabilité. Les libé- 
raux affirment que la Uberté a créé la responsabi- 
lité du producteur. Elle n'a créé, ou plutôt elle 
n'a développé que la responsabilité capitaliste du 
capitaliste. Mais elle a rendu le producteur irres- 
ponsable de la qualité, de la valeur de sa produc- 
duction; elle lui a enlevé toute la responsabilité 
sociale. L'entrepreneur a été libre de c( gâcher le 
métier » par les baisses de prix, les fabrications 
mauvaises, l'exploitation, l'exploitation des tra- 
vailleurs et des consommateurs. Nul n'était qua- 
lifié pour lui demander raison et justice de ces 



LA COKCUHRENCE. 



acies ; l'esprit public était d'ailleurs entraîné à 
considérer qu'il ne pouvait exister aucune res- 
ponsabilité à cet égard. L'entrepreneur n'a été 
jugé que sur le paiement de ses échéances et bot 
ses bilans. Les entreprises sont devenues exclu- 
sivement des entreprises capitalistes. Toute 
hiérarchie de la production, basée sur les diffé- 
rentes valeurs des métiers, a disparu. Les entre- 
prises n'ont été jugées que sur le rendement 
capitaliste de l'entreprise. Socialement, dans ce 
régime, un tenancierd'a8SOmmoirs,qui « gagne » 
cent mille francs par an à empoisonner le pays, 
a le même rang et la même valeur que l'éditeur 
ou le fabricant de draps qui réalisent des béné- 
fices égaux. 

Les efiets de cette loi capitaliste des entrepri- 
ses, joints à la liberté d'exploiter également les 
besoins vrais, les besoins factices, les plaisirs et 
les vices de l'homme, ont été profonds dans 
l'économie générale. Une part importante, tout à 
fait excessive, a été faite à l'exploitation de la vie 
factice et de la pourriture sociale ; le régime de 
la liberté économique y portait naturellement ; 
~1 devait se produire appel des capitalistes vers 
es métiers où l'on gagne l'argent aisément, ceci 
n vertu de la loi qui régit toutes les actions hu- 
maines, celle du moindre effort. Or. il est bien 



94 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

connu que les métiers qui exploitent les besoins 
humains de plaisir, de jouissance, voire de vice, 
sont ceux qui sont les plus rémunérateurs. La 
ménagère marchande une botte de poireaux; la 
mère de famille discute les priif: des vêtements 
de ses enfants ; Tivrogne, le débauché, la coquette, 
la fille de joie ne marchandent ni le petit verre ^ 
ni les franfreluches, ni les bijoux. Tout ce qui 
vit en marge de la vie normale paie sans comp- 
ter. Toute passion déréglée se paie au prix fort* 
Dans cet ordre les gains ^ont faciles. Le régime 
de la liberté économique nous a valu une fa- 
meuse exploitation des faiblesse» humaines qui 
ont absorbé les eflorts d'un nombre énorme de 
travailleurs. C'est une perte sèche pour la pro- 
duction. Les malheureux crétins qui croient que 
cela fait marcher le commerce, ne se rendent 
pas compte que cela nous fait payer le beurre 
plus cher. Ne citons qu'un de ces commerces : 
celui de la boisson ; le régime de la libre concur- 
rence est responsable du nombre invraisemblable 
de mastroquets qui deviennent de respectables 
rentiers après avoir empoisonné la nation. 

Mais ce sont là les moindres maux de la con- 
currence : le pire, c'est qu'elle apporte dans 
tous les pays qui la subissent de redoutables fer- 
ments de guerre civile. C'est à elle que nous 



La concurrence. 95 

tvons les menaces de révolution sociale qui 
isent sur la civilisation contemporain'e. Le so- 
ilisme est le fils ingrat de l'économie libérale, - 
r, bien qu'il ait fait la critique de l'économie 
ilitique,il a utilisé ses métbodes intellectuelles 
n'a fait que prolonger le roman de l'évolution- 
sme politico-économique que aes prédécesseurs 
rêtaient à l'avènement du capitalisme. Et ce 
<nt les maux déchaînés dans le monde par la 
3re concurrence qui ont provoqué, chez les ou- 
ïers surmenés et mal payés par des patrons 
tbîssant eux-mêmes la pression de la concur- 
mce sans frein, l'explosion des sentiments de 
ilère, de haine, que les théoriciens et les politi- 
ens du socialisme ont exploités. Les- mouve- 
ents ouvriers de notre siècle sont une réaction 
)ntre un système économique qui brisait et 
iminait la vie ouvrière, et, s'ils ont pris une 
rection révolutionnaire, tendant à la destnic- 
sn des conditions de toute vie politique et so- 
ale, c'est parce que la pensée socialiste n'a fait 
le prolonger la courbe intellectuelle de l'éco- 
imie politique. L'impuissance de l'économie 
bérale à faire la critique décisive du socialisme 
.ent du fait qu'elle ne pourrait pousser sa cri- 
que à fond sans nier ses premiers principes, 
conomistes libéraux et socialistes sont d'accord 



_ ; 



9^ L ECONOMIE NOUVELLE. 

sur le caractère de révolution économique : mais 
les premiers disent révolution arrêtée, les seconds 
affirment qu'elle continue et qu'elle n'atteindra 
son dernier terme qu'au moment où le proléta- 
riat prendra possession des moyens de produc- 
tien. Ici seulement commence la querelle : c'est 
une querelle entre aînés et puînés. 

Au surplus, ce n'est pas seulement par le 
moyen indirçct de l'action intellectuelle que 
l'économie libérale nous pousse vers la guerre 
civile ou la guerre sociale. Directement, par le 
simple jeu de ses prétendues lois, elle organise 
la guerre entre citoyens. La guerre; je ne dis 
pas : la lutjte économique, mais la guerre, avec 
armes. En effet, si, en période d'abondance, la 
libre concurrence ne nous empoisonne, ne 
nous dissout que lentement, en période de 
disette, elle nous accule à la guerre. Si vous 
voulez vous en rendre compte^ observez le temps 
où vous vivez, le temps où nous sommes, depuis 
l'an 191 4 jusqu'à l'an 1920 ou 1 931, et imaginez 
ce qui se passerait si nous étions replongés dans 
le régime de la liberté commerciale absolue : 
nous manquons de charbon, nous manquons de 
blé, nous manquons de bien d'autres choses; 
supprimez la répartition: laissez jouer la vraie et 
authentique liberté commerciale : alors, ou bien 



'¥ 



ii 



LA GONGURRENGB. 97 

le charbon et le blé seront bloqués dans certaines 
régions, et ce serait la guerre entre régions pout* 
le pain el le charbon ; ou bien les marchands de 
charbon et de blé, spéculant sur les demandés, 
les désirs, les besoins, feraient monter les prix à 
de tels taux que le charbon ne pourrait plus être 
acheté que par les riches, et que le pain man- 
querait à la table du pauvre ; conséquence, guerre 
civile et guerre sociale. 

Il suffit de faire ces hypothèses, qui n'ont pas 
été seulement des hypothèses dans quelques 
pays et à certains moments de la guerre, pour 
se rendre compte que les dogmes de l'éco- 
nomie politique sont propres à briser les liens 
sociaux des pays qui les respecteraient rigoureu- 
sement. C'est alors que l'on voit combien il est 
sot dcidire qu'ils ont été inventés pour servir les 
intérêts de la bourgeoisie. Us desservent aussi 
bien les intérêts populaires que les intérêts 
bourgeois. Ils ne servent que les intérêts des 
marchands et des spéculateurs. Si les théories 
n'étaient que la transposition des intérêts en 
figures intellectuelles, on pourrait même dire 
que les théories de l'économie libérale traduisent 
les intérêts de ces marchands orientaux qui, 
dans les bazars, dans les soukhs, fixent leurs 
prix, non sur leur prix d'achat, mais selon la 

Valois. Économie. 7 



/ 



9^ L ECONOMIE NOUVELLE . 

tête du client. Psychologiquement, il ne serait 
pas hasardeux de voir dans les formules et les 
« lois )) de l'économie politique, Tinfluence des 
habitudes intellectuelles d'un groupe ethnique 
qui, depuis des siècles, trafique sur les marchés 
de rOrient et de FOccident. Mais quelle qu'ait 
pu être la valeur d'influences de cette nature sur 
la constitution des doctrines économiques, il 
faut voir surtout que leurs erreurs sont des 
erreurs de l'esprit. Il faut leur opposer la raison, 
la science, la vérité. 



\ 



CHAPITRE ÏV 



L'ÉCONOMIE SOCIALISTE 



L'économie socialiste, héritière intellect 
de l'éconoDiie libérale, a les mêmes prêtent 
scientifiques que sa devancière. Elle noi 
science son interprétation de l'histoire et 
phénomènes économiques et qualifie scientifî 
ses imaginations de l'avenir. Ses prétentior 
sont pas plus justifiées que celles de son al 
C'est ce que l'on peut voir lorsque l'on exan 
sans préjugés, l'œuvre de celui de ses théorit 
qui a eu les plus grandes prétentions sci 
fiques, Karl Marx. L'œuvre de Marx, au r 
résume ou domine les doctrines socialiste 
circulation en l'an 1919 ; en Europe, aux 1 
fiques, la forme dominante du socialisme ( 
marxisme; la révolution russe de 1917 ! 
accomplie selon les dogmes marxistes, et ti 
les tentatives révolutionnaires qui se sont 



100 l'économie nouvelle. 



duites depuis la grande guerre sont ordonnées 
selon les idées de Marx sur la lutte des classes, 
la plus-value, et la dictature du prolétariat. Le 
socialisme français, dont la plus grande figure 
a été Proudhon, et dont les idées n'étaient pas 
inconciliables avec une organisation sociale 
rationnelle, a été, comme la plupart des socia- 
lismes nationaux, entière môht recouvert par le 
marxisme. Nous pouvons considérer que les idées 
marxistes sont les idées fondamentales du socia- 
lisme contemporain. 

Le socialisme, dans la critique qu'il a faite de 
l'économie politique, s'est placé dans le prolon- 
gement des principes des économistes. Il n'en a 
pas entrepris la révision ; issu de la même cul- 
ture et des mêmes habitudes intellectuelles, il 
n'a pas mis en doute la vérité des premiers 
principes. Les économistes avaient détaché 
l'économie de la politique ; les socialistes subor- 
donnent la politique à l'économie ; économistes 
et socialistes sont d'accord sur le mouvement 
général du monde conçu comme une libération 
progressive du travail, éliminant peu à peu toutes 

■ 

les contraintes; mais les socialistes prolongent 
cette libération jusqu'à la disparition de la 
contrainte purement économique, celle qui 
résulte de l'appropriation des biens par l'homme ; 



L*ÉCONOMlE SOCIALISTE. lOl 

les économistes reponnaisssiient légitime i'é^alité 
juridi(jue, comme nécessaire ^u libre jeu des 
forces économiques; les socialistes déclarent 
nécessaire l'égalité économique, afin que toutes 
les forces économiques, individuelles ou isoçiales, 
puissent sç manifester librement et atteindre 
leur plus grand rendement *. Les économistes 
déclarent nécessaire que, pour maintenir le libre 
jeu des forces économiques, les affaires communes 
d'un pays doivent être gérées par la libre entente 
des hommes intéressés à jouir de cette liberté, et 
l'aboutissement est la démocratie politique; les 
socialistes étendent cette nécessité à l'économie 
et tendent à réaliser la démocratie économique. 
Les Soviets, en somme, n'opt pas été inventés 
par les socialistes marxistes; il n'y a aucune 
différence essentielle entre les Soviets nommés 
Chambre des Députés ou des Communes, qui 
ont un rôle politico-économique, et les Soviets 
de Lénine; il n'y a que des différences de 
compétence, au sens juridique. La Chambre des 

I . Pour les socialistes, Théritage permet à un homme inca- 
pable ou incompétent d'assurer une fonction économique à 
laquelle il est inapte. L'intérêt socia) du plus grtnd rendement 
exigerait donp que les différences fussent au moins annulées au 
départ de l'activité économique des hommes. C'est l'application 
à Téconopiie des thèses soutenues par les économistes en ce qui. 
concerne l'organisation politique. 



102 l'économie nouvelle 

Députés n'est pas plus qualifiée pour organiser 
la marine marchande que le Soviet de Moscou 
pour organiser la production dans les usines. En 
toutes choses, économistes libéraux et socialistes 
sont liés par leurs premiers principes, et comme 
leur action a partout les mêmes résultats (qui 
sont contraires à leur attente), on s'explique, 
par cette parenté, l'alliance partout constatée de 
ceux que Maurras nomme l'Argentier et l'Emeu- 
tîer. Les uns et les autres ignorant complètement 
le rôle de l'autorité, de la contrainte dans la 
création économique, les uns et les autres ne 
considérant les efforts économiques qu'au point 
de vue du rendement brut, brisent également 
les protections politiques et sociales que le long 
effort de l'humanité a données au travail de 
l'homme. 

Il y a toutefois entre les économistes libéraux 
et les socialistes une différence très sensible : les 
premiers ont pu se tromper sur les principes de 
leur science; mais, plongés, pour la plupart, 
dans le travail ou les affaires, ils ont donné de 
nombreuses preuves de réalisme et d'esprit 
scientifique dans l'étude des phénomènes écono- 
miques secondaires, chaque fois qu'ils n'étaient 
pas arrêtés, dans leurs investigations, par leurs 
doctrines générales ; les socialistes, au contraire, 



l'économie socialiste. 

formés en majorité dans les milieux inteP''"*" 
ou politiques, ne connaissant les faits éconc 
que par l'extérieur, par l'étude des « docu 
ou des doctrines, ont été très inférieurs 
devanciers. Si nous nous bornons à coi 
deux figures représentatives de t'éconon 
derne, Marx pour les socialistes, et Paul 
Beautieu pour les libéraux, nous serons 
à n*coanaitre à l'œuvre de Leroy-Beaulie 
les affirmations doctrinales nous font i 
une valeur réaliste et scientifique très suf 
à celle de l'œuvre marxiste. On pourrait c 
les économistes libéraux du xix° siècle c 
les conclusions qu'ils tiraient de leurs c 
tions personnelles, faites sur le réel, li 
développement des principes absurdes 
avaient reçus des fondateurs de l'éc 
politique, soumis au déséquilibre intellec 
xvm* siècle. Les socialistes, au contraire 
gers au travail et aux affaires, n'ont été 
par aucune considération du réel, et ont 
aux erreurs intellectuelles du xvtii* siècle 1 
loppement logique qu'elles postulaient. 

A cet égard, Marx est éminemment re: 
tatif. Marx, étranger aux affaires et au 
est le type de l'homme qui raisonne su. 
nomie d'après les documents et matéri 



toi L ECONOMIE NOUVELLE. 

bibliothèque, sans avoir la pensée, ni les moyens 
de confronter ses raisonnements à la réalité, 
c'est-à-dire à l'observation du fonctiopnement 
intime des entreprises économiques. Il n'est pas 
d'intelligence, si bien équilibrée soit-elle, qui 
n'aboutisse à l'erreur dans de telles conditions. 
Un an d'exercice à la tête d'une usine ou d'une 
maison de commerce eût appris plus de choses 
h Marx que dix ans de fréquentation au British 
Muséum. 

Proudhon, qui a connu le travail, le vrai 
travail, et la vie des entreprises, a été n^aintenu 
dans la direction de la vérité par Tobservation 
directe de l'économie. Marx, journaliste et homme 
de cabinet, a été conduit à l'erreur par le carac- 
tère de ses études, et ceci bien qu'il fût servi par 
une incontestable vigueur intellectuelle. Il a 
employé pour l'investigation économique une 
méthode qui vaut pour les recherches philolo- 
giques. Il était ainsi dans la position d'un homme 
qui eût entrepris de faire de la physiologie sans 
disséquer, et dont, au surplus, Tobjet secrète- 
ment désiré eût été d'obtenir des succès de 
chaire. Avec cette méthode, Marx a fourni une 
œuvre qui ajoute, aux erreurs de l'ancienne 
économie politique, des erreurs nouvelles énor- 
mes, ^monstrueuses, qui menacent les fondements 



,ie DE LA VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE. lo5 

civilisation. Si la révolution russe a produit 
isultats que l'on sait, faisant régresser les 
es au régime qu'elles ont connu au temps de 
rde d'or, si la réorganisation économique 

rudement entravée en Occident par des 
sses révolutionnaires, ce n'est pas parce 
!S ouvriers sont avachis par une vague de 
je, c'est parce que le monde ouvrier a été 
>rtement pénétré par les erreurs marxistes 

pour des vérités scientifiques et qui lui 
regarder l'abolition du patronat, l'expro- 
)n du capitalisme , la socialisation des 
13 de production comme le terme néces- 
ît fatal de l'évolution économique. 
1 base de tout le mouvement socialiste qui 

la révolution sont les erreurs marxistes. 

LA THEORIE HARXISTE DE LA VALEUR 
ET LA THÉORIE DE LA PLU8- VALUE. 

doctrine de la lutte des classes aboutissant 
ictature du prolétariat ne se suffit pas à 
ême dans l'œuvre marxiste. J'ai montré 
! est sans valeur historique. Mais il reste à 
uer le rôle qu'elle a joué dans le mouve- 
socialiste et comment cette conception 
ialiste de l'histoire, qui pourrait ne donner 



io6 L ECONOMIE NOUVELLE. 

lieu qu'à des débats académiques, est devenue 
un moteur dans les luttes sociales. Une doctrine 
de la lutte des classes ne conduit pas nécessaire- 
ment à la révolution ; une doctrine sur la dicta- 
ture du Prolétariat ne conquiert pas nécessaire- 
ment le prolétariat que Ton appelle à la dictature. 
Mais l'explication marxiste de Thistoire par la 
lutte des classes conduit à un mouvement révo- 
lutionnaire et peut séduire une partie du prolé- 
tariat parce qu'elle contient une autre conception 
qui lui est antérieure : c'est l'explication que 
Marx a donnée du profit capitaliste et qui est 
connue sous le nom de théorie de la plus-value. 
Marx n'a pas simplement constaté des antago- 
nismes de classes qui se résoudraient par des 
luttes politico-sociales; il a déclaré reconnaître, 
dans l'histoire des luttes de classes, dont le prin- 
cipal moteur serait la volonté qui porte le prolé- 
tariat vers sa hbération politique et économique. 
A l'origine de la conception historique de Marx, 
on trouve cette idée que le prolétariat est exploité, 
volé, dépouillé par les autres classes. C'est la 
pensée maîtresse de l'œuvre marxiste. La théorie 
historique de la lutte des classes n'est qu'une 
tentative de justification par l'histoire d'une 
très pauvre thèse économique, la théorie de la 
plus-value. 



THEORIE DE LA VALEUR ET DB LA PLUS-VALUE. JO7 

La théorie de la plus-value est elle-même 
appuyée par une fausse théorie de la valeur, que 
Marx et ses commentateurs ont présentée comme 
le résultat de recherches scientifiques. Il n'est 
pas exagéré de dire que les quelques douzaines 
de pages où Marx fit sa théorie de la plus-value 
ont commandé la direction révolutionnaire prise 
par les socialistes et les plus actifs des syndica- 
listes. L'antagonisme des classes ouvrières et 
des classes bourgeoises est de nature purement 
économique ; il est normal, et se résout sans 
cesse par les accords de fait ou de droit que con- 
cluent et renouvellent les intéressés. Mais la 
volonté révolutionnaire des groupes ouvriers 
tendant à l'expropriation du capitalisme est 
étrangère à l'économie; elle ne s'explique que 
par l'erreur commise par Marx. 

Cette erreur, fondement de l'œuvre marxiste, 
peut être saisie sans peine dans ce petit livre tra- 
duit en français sous le titre Salaires, Prix et 
Profits (on sait que l'énorme Capital n'est en 
somme que le long développement de cette 
étude). Marx, ayant fourni à son tour une théorie 
de la valeur (fausse, nous le verrons tout à 
l'heure), Marx aborde, le problème du profit 
capitaliste. 

On reste confondu devant la pauvreté de 



Io8 L ECONOMIE NOUVELLE. 

rexplicfition qu'il en donne. Marx admet tout 
d'abord, sans oiême daigner fournir un com- 
mencement de preuve historique, que la société 
capitaliste prive le travailleur de l'usage indé- 
pendant de sa force de travail. Ceci étant donné, 
Marx établit que le travailleur sera obligatoire- 
ment un salarié. Il suppose, pour la commodité 
du raisonnement, que six heures de travail sont 
le temps moyen pour produire la quantité 
moyenne de choses nécessaires à la vie du tra- 
vailleur. Toutes ces suppositions gratuites étant 
faites, nous arrivons à ce que Marx appelle le 
point décisif. Le travailleur loue sa force de tra- 
vail au capitaliste. Le capitaliste, au lieu de 
faire travailler son salarié six heures par jour, 
lui imposera (( mettons, dit Marx, douze heures 
par jour ». Et voici le texte même de Marx sur ce 
point capital : 

« En outre et en sus des six heures qu'il faut 
pour produire son salaire ou la valeur de sa 
force, l'ouvrier aura donc à travailler six autres 
heures que j'appellerai heures de sur-travail^ 
lequel sur-travail se réalisera en une plus-value 
ou un sur-produit, » 

Ce serait l'explication du profit capitaliste : le 
capitaliste « empoche », selon l'expression de 
Marx, le travail impayé de l'ouvrier qui est cons" 



l VALEUR ET OB LA PLUS-VALUE. 



titué par cette faDtaisiste plus-value I C'esi 
cette colosBale absurdité, sur ce raisonne 
vraiment puéril que l'on a construit toute 
doctrine économique et sociale. C'est avec 
fausse théorie du travail impayé, du surpr 
empoché par le capitaliste que l'on a exci 
surexcité les passions ouvrières. Que l'on c 
dère les conséquences formidables de cette e 
de raisonnement : c'est très exactement au 
de cette prétendue analyse scientifique des 
économiques que les bolchevistes, mar: 
authentiques, otit ruiné en quelques mois 
nomie russe. 

Si l'on veut bien examiner les doctrines ! 
listes ayant cours en Europe, les revendic; 
révolutionnaires dites ouvrières, la littéi 
socialiste révolutionnaire, on verra que 
thèses marxistes sont le fond de tout le m 
ment socialiste. Cette théorie de la plus-i 
passée de Marx à ses disciples, de ses disci 
ses vulgarisateurs , de ses vulgarisateur» 
réunions de propagande, substituée aux l 
du socialisme français par les soins de la i 
marxiste, on la retrouve dans les discour: 
tient le moindre apprenti enrégimenté di 
section française de l'Internationale ouvriè 
dans quelque jeunesse syndicaliste. 



110 l'économie nouvelle. 

Critique de la théorie de la plus-value. 
Les éléments de la production. 

Si les doctrines du socialisme marxiste étaient 
fondées en raison, si elles étaient justifiées par 
Texpérience, si leur application devait déter- 
miner un accroissement de production, il n'y 
aurait à leur opposer que les intérêts des classes 
bourgeoises, et je suis bien obligé de dire que, 
au point de vue de la civilisation, la défense des 
intérêts capitalistes, dans ce cas, serait tout à 
fait négligeable. Mais le vrai est que le marxisme 
ne résiste pas à l'examen de la raison, est con- 
damné par la science et l'expérience, et la preuve 
a été amplement donnée qu'il détermine une 
baisse énorme de la production, même lorsqu'il 
est appliqué avec toutes les ressources de la 
plus rude autorité. 

Il est capital de saisir cette théorie de la plus- 
value qui constitue ce profit capitaliste que Marx 
déclare être du travail impayé et volé par le 
capitaliste à l'ouvrier salarié. Si Marx a fait cette 
singulière découverte, c'est qu'il y a été amené 
par une forte erreur dans cette théorie de la 
valeur, antérieure à la théorie de la plus-value et 
à laquelle les socialistes accordent encore un vrai 
caractère scientifique. Marx, critiquant les théo- 



IRIK DE LA .VALECK ET DE LA PLUS-VALOB. ni 

ries de la valeur de ses devanciers (et il fait par- 
fois de justes critiques, très pénétrantes), aboutit 
à formuler que la valeur d'une marchandise 
fabriquée est déterminée par les quantités ou 
sommes respectives de travail qui sont appliquées, 
réalisées, fixées dans ces marchandises. Quelle 
mesure donne-t-il pour l'évaluation de ces 
qannlités de travail? Le temps que dure le travail 
dans des conditions générales de production 
donnée (les quantités de travail incorporées à 
l'installation, aux machines, étant comprises), le 
temps compté ici n'étant que du temps ouvrier. 
It suffit de présenter l'analyse de Marx dans ce 
raccourci, fait avec ses propres expressions, 
pour faire apparaître la lourde erreur marxiste 
aux yeux d'hommes habitués aux principes de 
la méthodisation du travail. On voit que la 
notion de qualité a complètement échappé à 
Marx, et c'est en grande partie de cet oubli que 
vient son étonnante théorie de la plus-value. 
Marx mesure les quantités de travail d'après le 
temps de travail et le temps de travail n'est 
conditionné pour lui que par les données natu- 
relles (fertiUté du sol, richesse minière, etc.) et 
par le perfectionnement et les progrès des forces 
sociales de travail. Marx énumère comme fac- 
teur modifiant le temps de travail : <( La subdi- 



\ 

I 

\ 



lia L*ÉCONOMIE NOUVELLE. 



vision du travail, le machinisme, les perfection- 
nements de procédés, les applications d'agents 
chimiques ou d'agents naturels, l'abrègement du 
temps et de l'espace k l'aide de nouveaux moyens 
de communication et de transports, enfin tout 
système par lequel la science met les agents 
naturels au service du travail et qui en déve- 
loppe le caractère social ou coopératif. » 

Dans cette énumération, on ne voit apparaître 
aucune des conditions qualitatives qui trans- 
forment du tout au tout le rendement du tra- 
vail : conception, direction, commandement, 
sont ignorés ou méconnus. Marx paraît ignorer 
ce qui est devenu pour nous une règle d'or (que 
nous en ayons conscience ou non), que le temple 
de travail est : i° fonction de l'organisation fon- 
damentale des entreprises; -2** fonction de la 
conception même du travail, de son organisation 
intellectuelle, de la combinaison de mouvements 
donnée au travail et des méthodes d'utilisation 
des matériaux; 3** fonction de la valeur d'un 
autre élément (dont on n'aime guère à parler en 
ce temps-ci) : le commandement. Bref, la théorie 
de Marx escamote complètement l'œuvre intel 
lectuelle qui précède tout travail, quel qu'il soif 
et l'œuvre de l'énergie qui commande sa réalisa 
tion. Aujourd'hui, la taylorisation ou, plus ju« 



/ 

\ 



TH^^BIË DE LA VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE. 

tement, la méthodisation du travail dans 
duitrie fait apparaître aux personnes les n 
informëes des phénomènes économiques l'en 
part qui revient à l'organisation intellectuel 
travail dans la production. Au moment où 
écrivait, le public était en droit de l'îgi 
(bien que l'on pût trouver dans l'œuvr 
Vauban des indications de haute utilité) ; 
Marx, se posant en investigateur scientit 
n'avait pas le droit de négliger ces éléments 
avait analysé scientifiquement le trsvai 
charron, du métallurgiste, ou même du si 
casseur de cailloux, il aurait vu que tout tri 
aussi simple qu'il soit, est préparé par une 
ception qui détermine le temps, la quantité 
qualité du travail, et par conséquent sa valei 
Mais quelles sont les conséquences d 
erreurs initiales? Méconnaissant cette ceuv 
l'intelligence qui conçoit le travail et ses 
vements, méconnaissant cette action de l'ér 
qui le commande, Marx ne peut découv: 
vraie nature du profit qu'il nomme profit 
taliste. Puisqu'il ne s'agit que de quanti 
de tempS' de travail, le profit ne pourra êtr 
^«mment que cette plus-value, ce surprt 
ut travail impayé qu'il croit définir. ! 
jvcrtis, plus éclairés, que découvrons-n'^us ? 

V*LOis. Économie. 



'_£ 



ii4 L ECONOMIE NOUVELLE. 

que ce qu'il nomme plus-value est rigoureuse- 
ment l'œuvre du chef d'entreprise. C'est, sché- 
matiquement, la différence qu'^ y a entre la 
production d'un homme travaillant seul, selon 
ses propres moyens, et la production que le 
même homme fournit quand il travaille sous la 
direction et le commandement d'un chef qui 
organise son travail, qui règle, par ses concep- 
tions, l'économie des foi'ces, du temps et des 
matériaux, qui invente des tâches, les répartit 
et détermine l'utilisation des énergies humaines. 
Voilà ce qui explique, pour une large part, le 
profit du chef d'entreprise, voilà ce qui le jus- 
tifie au point de vue de la production *. 

Marx, croyant que la plus-value représente du 
travail impayé, admet, sans tenter une démons- 
tration, d'ailleurs, que le travail de l'ouvrier est 
seul créateur de valeur. C'est admettre du même 



1 . Marx n'a pas vu, au surplus, que le profit des entreprises 
ne va que pour une faible partie au capitaliste proprement dit. 
Lorsque, dans une entreprise, le capital et le chef d'entreprise 
sont dissociés (cas des sociétés anonymes), le capital ne reçoit 
pas beaucoup plus que l'intérêt de ce qu'il a exposé ; la plus 
grosse part des profits est acquise à celui ou à ceux qui dirigent 
effectivement, ce qui est d'ailleurs parfaitement légitime. Quand 
l'entreprise et le capital sont unis dans une même personne, 
le C/apitaliste-entrepreneur reçoit les profits beaucoup plus comme 
entrepreneur que comme capitaliste. Les profits sont la rému- 
nération de sa capacité de chef, d'organisateur du travail. 



'-"^ 



THÉORIE DE h\ VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE. Il5 

coup que, quelle que soit la valeur, la qualité, 
Téuergie de la direction, le rendement de Tour 
vrier sera exactement le même. C'est admettre 
également que, en dehors de toute considération 
technique, il est indifférent, pour le rendement, 
que l'ouvrier soit contrôlé, surveillé, commandé. 
C'est admettre qu'une équipe d'ouvriers don- 
nera exactement le même rendement, qu'elle ait 
un chef ou qu'elle n'en ait pas. Marx tient pour 
nulle la part donnée à la valeur du travail par 
l'administration des choses et le gouvernement 
des hommes. Fils soumis du xviii* siècle, il ne 
soupçonne pas un instant que la question puisse 
se poser. Le chef, l'entrepreneur, n'est pas pour 
lui un homme dont les conceptions et le com- 
mandement ont un retentissement sur le rende- 
ment du travail et par conséquent sur la valeur. 
A ses yeux, et sans même qu'il essaie de le 
prouver, ce chef, cet entrepreneur n'est que le 
membre d'une classe qui maintient dans la 
sujétion, par la force, le prolétariat, afin de le 
dépouiller d'une partie des valeurs qu'il crée. 

Ceci étant admis, le reste évidemment s'en- 
suit : si les prolétaires sont les seuls créateurs 
de la valeur, c'est-à-dire de tous les produits et 
denrées, si les bourgeois ne sont que des para- 
sites superposés à la production, et vivant aux 



îi6 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

dépens du prolétariat, il doit y avoir dans le 
prolétariat la volonté de se délivrer de l'exploi- 
tation organisée par la bourgeoisie, donc lutte 
des classes, et la justice exige que le prolétariat 
parvienne à exercer une véritable dictature pour 
consolider sa libération. 

Mais comment concilier une telle interpré- 
tation de Thistoire avec les enseignements 
de rhistoire elle-même? Si cette marche de 
rhumanité vers la « libération » du prolétariat 
est un fait naturel, une loi naturelle inéluc- 
table, comment expliquer que la dictature du 
prolétariat ait tant tardé, que toutes les ten- 
tatives qui en ont été faites aient échoué ? Com- 
ment expliquer que les hommes, la majorité des 
hommes aient, en somme, toléré, accepté et même 
désiré, depuis les origines du monde, les formes 
diverses d'un régime qui était le mal pour eux? 
Pourquoi la loi naturelle qui les porterait vers 
leur prétendue libération ne parvient-elle pas à 
se manifester intégralement, triomphalement? Et 
la loi qui a régi jusqu'ici la formation des sociétés 
humaines, et qui créait une hiérarchie sociale, 
ne serait-elle pas une loi naturelle? Serait-elle 
le produit de quelque force extra-naturelle qui 
aurait permis aux princes, aux nobles et aux 
bourgeois de durer contre une loi naturelle qui 



THÉORIE DE LA VALEUR ET DE LA 1>LUS-VALUE. 

veut leur disparition? L'œuvre de Marx ne ré 
pas à ces questions troublantes. Gela den 
dans les mystères du devenir. Marx tente 
explication, qui se ressent fortement des hist 
hégéliennes, et par laquelle l'évolution é( 
mique comprend nécessairement plusieurs p] 
(antique, féodale, capitaliste), qui se succt 
progressivement (c'est à cause de cette vue 
présente le mode de production féodal co 
un « progrès » sur le mode antique!) ( 
société capitaliste préparerait nécessairement 
la concentration des entreprises et des capil 
l'avènement de la société ouvrière. Le my 
n'est pas éclaircî par cette hypothèse. On 
tinue de ne pas comprendre, dans l'abs 
totale d'une explication satisfaisante pour 
prit, pourquoi la loi qui a régi les rapj 
humains depuis les origines, cesserait d 
vraie à partir du jour où les entreprises seri 
concentrées. 

Mais que l'histoire rêvée par Marx ne 
qu'un roman, de même ordre, de môme ii 
ration que le roman des évolution nîstes qi 
croient rationalistes, il n'en reste pas moins qi 
ropaan est regardé comme une vérité scientif 
par un certain nombre de têtes qui pensent 
ou pas du tout. C'est au nom de ce roman 



Ii8 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

l'on a établi la République des Soviets dans 
toutes les Russies. Les hommes qui ont réalisé 
ce coup, au nom du prolétariat, attendaient la 
libération des travailleurs. Si les thèses de Marx 
étaient vraies, le résultat devait être, par la sup- 
pression du profit capitaliste, une amélioration 
sensible de la condition des travailleurs, qui 
n'étaient plus frustrés du travail impayé em- 
poché par le capitaliste. La hiérarchie dite capi- 
taliste disparaissant, la production était intégra- 
lement libérée. La production devait être réglée 
(( scientifiquement » par des statisticiens qui 
déterminaient la répartition des matières pre- 
mières, les conditions de la production et la cir- 
culation des produits et denrées selon les 
besoins. Les résultats ont été contraires à ceux 
que les doctrinaires attendaient : la production 
a baissé dans une proportion formidable, le coût 
de la vie s'est élevé à des taux inconnus sur toute 
la surface du globe habitée par les civilisés ou 
les sauvages. Baisse énorme de production et, 
parallèlement, gaspillage, détournement de pro- 
duits et de denrées de tous côtés. 

C'est au spectacle de ce désordre, de qette 
misère, que l'on voit l'importance capitale, dans 
la production et la répartition des biens, d'un 
facteur dont Marx n'a même pas soupçonné 






THEORIE DE LA VALEUR BT DE LA PLUB-VALUI 

l'existence et dont nous n'avons pas par 
qu'ici. L'influence de ce facteur sur la qu 
le rendement de la production est supéri 
celle du facteur technique et du comraandi 
Ce fecteur souverain, c'est t intérêt per. 
Supprimez-le : tout s'affaisse. Quand l'I 
n'attend plus, de son effort accru, de sa 
de ses soins, une satisfaction personne 
iamiliale, il s'abandonhe au moindre efi 
limite son effort à la satisfaction imméd 
tombe au rang de l'animal. C'est l'intérél 
restreint soit-il, qui nous meut dans le 
tant qu'il assure à l'homme qui augmer 
effort un régime différent de celui dont 
l'homme qui a limité le sien. C'est parce i 
chefs du travail trouvent en fin d'année ui 
fice, un profit qui est le leur, que leur a 
leur intelUgence, leur science sont sans c 
éveil pour améliorer, fortifier, renouvelé 
méthodes de production ; c'est grâce à I 
qu'ils y trouvent qu'ils maintienne 
augmentent la production, et c'est en 
leur intérêt qu'ils servent celui du groupi 
auquel ils appartiennent. C'est parce qi 
considèrent propriétaires des biens qu' 
valoir, des matériaux qu'ils transforment 
économisent et emploient au mieux des 



lao l'économie nouvelle. 



de tous les richesses de la terre. Et si les biens de 
c« monde n« sont pas gaspillés, si tout est utilisé, 
du moindre morceau de fer qui traîne dans un 
atelier, au bout de ficelle jeté derrière un comp- 
toir, si, par conséquent, la production n'est pas 
grevée de frais inutiles entraînés par le gâchage 
du temps et des matériaux, c'est parce que le 
chef d'entreprise considère comme une perte 
qu'il subit personnellement la perte qu'entraîne 
le gaspillage. Le chef d'entreprise peut en 
somme être considéré comme une sorte de 
délégué des sociétés humaines à la production et 
à la répartition des biens^ mais délégué intéressé 
et responsable. 

Le socialisme, le marxisme, n'ont pas vu 
l'importance souveraine de ce facteur de l'intérêt 
dans la production. C'est ce qui fait leur impuis- 
sance radicale à organiser le monde. Le 
marxisme peut déchaîner des catastrophes 
sociales, mais il est absolument incapable d'édi- 
fier une construction sociale quelconque. Sur les 
ruines qu'il détermine, il demeure impuissant. 
Alors, devant son incapacité essentielle, les 
ferces humaines redressent, dans la douleur et 
l'angoisse, les éternelles figures des sociétés et 
des nations. Lénine, à Moscou, a proclamé la 
4ictature du prolétariat : c'est en vérité la sienne 



THÉORIE DE LA VALEUR ET DB LA PLUS-VALUE. m 

propre qu'il a établie. Les Soviets ne sont là 
qu'en nom. Lénine règne, comme un tsar, les 
pieds sur sa couronne, possesseur d'un pouvoir 
de commandement plus grand que celui du tsar 
qu'il fit disparaître. 

Que les esprits timorés, qui croient à la 
marche fatale du socialisme, se rassurent : le 
socialisme, le communisme, est une impossibi- 
lité physique. Il y a des lois naturelles pour 
l'organisation des sociétés humaines comme il y 
en a pour la gravitation des corps dans l'espace. 
Les transformations économiques ne modifient en 
aucune manière les formes essentielles des rap- 
ports entre les hommes : qu'un navire soît la 
propriété d'un armateur, ou d'un consortium de 
commerçants, ou d'une société par actions, ou 
d'une société coopérative, qu'il navigue sous le 
pavillon d'un prince féodal, d'un roi constitu- 
tionnel ou d'une République démocratique ou 
aristocratique, dès qu'il est en mer, le capitaine 
y est toujours le maître, après Dieu. Si les mate- 
lots se mutinent et établissent un authentique 
soviet à bord, il y a mille chances pour que la 
cargaison et les passagers aillent au fond de l'eau 
dans le tumulte d'une assemblée générale. 
Hypothèse plus souvent vérifiée : un solide gail- 
lard prend le conamandement, règne par la ter- 



132 l'égokomi£ nouvelle. 

reur et ramène le navire au port. C'est tout ce 
que peut déterminer le socialisme dans le 
monde : couler le bateau ou provoquer Tavène- 
ment de nouveaux maîtres, plus durs que les 
anciens. 

Avec le secours de notre intelligence, de notre 
science, de notre volonté, nous pouvons éviter 
ces deux périls. 



OBAPITIIB V 



L'ÉCONOMIE RÉAUSTË 



fKBHUBS FUHCIPBS 

Définition de H Économique. — L'effort 
travail. — La loi du moindre effort. — G 
tioit^ et moyens de la création économique. 

Depuis que Xénophon a dit de l'Econoir 
qu'elle est la science des choses possédées 
l'homme, il a été donné un nombre considé 
de définitions de l'Économique, mais i 
semble pas que les modernes aient apporté 
de clarté que les anciens. D'Adam Smi 
Paul Leroy-Beaulieu, en passant par J.~B. 
et Stuart-Mill, il n'y a pas de progrès sen! 
dans les définitions. Science qui examin 
causes qui ont perfectionné les facultés prc 
tires du travail et l'ordre de distribntior 



124 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

produits (Smith) ; science qui enseigne comment 
la richesse se forme, se distribue et se consomme 
(J.-B. Say); science qui traite de la production 
et de la distribution des richesses (Stuart-Mill) ; 
science des valeurs, dés échanges ; science qui 
constate les lois générales qui déterminent l'acti- 
vité et Tefficacité des efforts humains pour la 
production et la jouissance des biens que la 
nature n'accorde pas spontanément à Thomme 
(Leroy-Beaulieu), toutes ces définitions tournent 
autour d'une idée aux contours incertains et 
laissent dans l'ombre le phénomène économique 
essentiel qui est la naissance même de la produc- 
tion. 

A lire les définitions connues de l'Economique, 
il semble que l'homme produit des richesses, 
des biens, des produits, des marchandises, aussi 
simplement, selon les mêmes lois que l'arbre 
produit des fruit,s. La plupart des économistes 
ne paraissent pas soupçonner que la production des 
richesses et des biens (qu'elle soit faite, selon les 
auteurs, en vue des besoins, de l'utihté, du plaisir, 
des jouissances), n'est pasv dans les sociétés 
humaines, un fait ayant le même caractère de 
spontanéité organique que l'union sexuelle pour 
la perpétuité de l'espèce. De là vient Fincerti- 
tude et le flou des définitions. 



prehiErs PHi:icif'Es DE l'i^conomie réaliste. 

Une connaissance plus précise des réali 
écartant tout Bubjectivisme, nous permettra 
concevoir que l'Économique est ta science 
conditions et des moyens dans lesquels et 
lesquels, CHomme, c'est-à-dire l'espèce home 
recherche, capture, transforme, échange, répa 
accumule les fruits de la terre, les animaux, 
choses inanimées utilisables pour la conserve 
de la vie individuelle et la conservation 
r espèce. 

En partant de cette définition, où entr 
connaissance précise d'une Jin de l'éconc 
humaine, nous aurons une base sûre quand i 
définirons l'utilité, la valeur des choses, 
incomparablement plus sûre que si nous ce 
dérions que la fin de l'effort économique 
d'acquérir les richesses, ou de procure 
l'homme les choses nécessaires à ses besoin 
à ses jouissances, notions qui ne foumiE 
aucun moyen d'apprécier, de juger les ef 
économiques . 

D'autre part, grâce à cette précision, i 
"verrons apparaître, en liaison étroite avec 1' 
nomie, des faits que la plupart des ëconom 
regardaient comme absolument distincts de 1' 
nomie. 

I. — Nous posons que l'homme ne peut se 



136 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

server que par un effort intellectuel et musculaire 
qui est le travail. 

En efiet, tqut ce qui est utilisable par Thomme 
se trouve dans le milieu naturel, mais Tutilisa- 
tion n'en est pas gratuite, c'est-à-dire que 
recherche, capture, transformation, échange, 

I 

répartition, accumulation, exigent un effort intel- 
lectuel et musculaire. Il n'est pas de biens dans 
le milieu naturel que l'homme puisse se procu- 
rer sans efforts, c'est-à-dire sans qu'il s^écoule 
un temps plus ou moins long entre le désir et la 
satisfaction, et sans que l'homme ne soit amené 
à subir une peine, une fatigue avant de tenir en 
sa possession Tobjet vers lequel le porte son 
besoin. L'homme doit reconnaître d'abord, par 
le moyen de son intelligence, ce qui est utilisable 
de ce qui ne l'est pas^ ce qui peut être atteint 
par lui en temps utile et ce qui ne peut l'être. 
Dès son premier pas sur la terre , pour la plus simple 
des opérations, l'homme doit mesurer ses pas et 
calculer les résistances, proportionner son effort 
aux possibilités. Une opération intellectuelle 
précède toute action de l'homme dans la recherche 
des biens. L'opération physique ou musculaire 
suit, celle-ci plus ou moins longue, plus ou 
moins pénible. Donc, pas de biens gratuits dans 
le milieu naturel. 



' I 



PHBMIERB PBINCIPIÎS DE L ECONOMIE BEALIbTI 

U. — Le travail étant le résultat du plus 
effort, la loi de l'homme étant le moindre 
le travail est un fait social hiérarchisé, p 
de la contrainte de thomm^ sur l'homme. 

Or, le travail étant un effort, une peine 
fatigue, dans quelles conditions l'homir 
donnera-t-ilP L'homme eet-il un être q 
donne spontanément au travail? U appara 
si l'homme est organisé physiquement p( 
travail, c'est^-dire pour connaître les cl 
en prévoir l'utilisation et les transformer, i 
vidu n'est pas organisé pour s'imposer 
peine, une fatigue qui dépasse la satisfî 
qu'il en attend dans le temps qui suivra i 
dîatement son effori, sa peine, sa faligue. 
la définition que nous avons déjà donnée, l'h 
est an être dont l'énergie, comme toute en 
suit la voie de la moindre résistance, du nu 
ejfort, dont la sensibilité recherche la mi 
fatigue, la moindre douleur, et que son if. 
de conservation dirige vers le moindre risqui 
Dans ces conditions , le travail ne peut i 
que sous l'action d'un commandement d'ht 
à homme, d'individu à individu, de telle mf 
que l'individu le plus intelligent et le plus 

I. et. L'Homme qui aienl, p. XXXVd. 



128 l'économie nouvelle. 

teur (qui conçoit le mieux le travail et l'utilisation 
des choses) et le plus apte au commandement 
(non par sa force physique, mais par son éner- 
gie) exerce sur Findividu, dont les aptitudes sont 
moins étendues, une action qui le contraigne à 
accepter la loi du travail. Le commandement de 
la nécessité peut suffire pour amener Thomme 
au travail suivi d'une satisfaction immédiate pour 
assouvir la faim, par exemple; mais Tactivité 
de rhomme, sous la contrainte de la seule 
nécessité, se limite alors au travail animal de la 
recherche quotidienne de la nourriture et du 
gîte. La satisfaction acquise, l'effort cesse. Pour 
que rhomme dépasse cette vie en quelque sorte 
animale, pour qu'il entre dans la civilisation, ' 
par le travail qui résulte d'une prévoyance et 
dont le résultat dépassera le besoin de l'immé- 
diate nécessité, il faut qu'il y soit contraint par 
son semblable. 

Le travail est donc le produit d'un acte que 
crée une société hiérarchisée oii* l'un conçoit, où 
l'autre exécute, où l'un commande, où l'autre 
obéit, où il y a contrainte et solidarité entre les 
membres de la société, contrainte du chef sur 
l'exécutant pour le maintenir dans le travail, con- 
trainte de l'exécutant sur le chef pour obliger celui- 
ci à concevoir des travaux qui assurent la vie 



» p 



PREMIËKS PiUNCli'ËS DE L ECONOMIE UEAL18TE. 139 

commune, où Fun et l'autre sont solidaires dans 
les résultats, dans le rendement du travail. 

A l'origine du travail, le précédant, il y a 
donc une création sociale, où apparaissent un 
pouvoir de contrainte et une hiérarchie. La créa- 
tion politique et sociale est donc antérieure à la 
création économique dont elle est la condition 
nécessaire. 

m. — C^s conditions politiques et sociales 
nécessaires à la naissance du travail sont réalisées 
dans h Famille humaine, qui contient en germe 
ioutes les institutions des sociétés civilisées, 

La Famille unit, par l'amour et par l'instinct 
de conservation de l'espèce, deux êtres inégaux et 
doués de qualités différentes : l'homme, créateur 
intellectuel et apte au commandement; la femme, 
conservatrice des créations de l'homme et capable 
d'exercer sur l'homme la contrainte morale qui 
le conduit à renouveler ses créations. L'union 
de l'homme et de la femme constitue le premier 
type de société hiérarchisée dont les membres 
sont solidaires et s'imposent une contrainte mu- 
tuelle pour la création économique. L'homme 
contraint la femme aux travaux domestiques ; 
la femme exige de l'homme qu'il exploite son 
esprit et sa vigueur à la recherche, à la capture, 
à la transformation, à l'accumulation et à la pro- 

Valois. Économie. 9 

y 



l3o L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

tection des choses qui donneront à la famille sa 
nourriture et sa sécurité. Les enfants sont con- 
traints par l'homine et la femme à se jpréparer 
aux mêmes fonctions et à les remjdir dès que 
leur force le leur permet. La famille est un type 
complet de société où sont réunies toutes les con- 
ditions nécessaires à la création économique. Les 
sociétés complexes ne font que reproduire, en 
divisant les fonctions, ce type initial des sociétés 
humaines. Le pouvoir de TEtat, imposé dans la 
suite à des sociétés de familles, ne. fait que pro- 
longer le pouvoir paternel . 

ÏV. — U inégalité des ressources des milieux 
naturels d'une part, la loi du moindre effort 
dautre part, portent l'homme à la guerre. La 
création économique et ses progrès sont étroite- 
ment liés à la guerre, et elles nécessitent, dans les 
sociétés humaines, un pouvoir qui soit à la fois 
apte à faire et à empêcher la guerre. 

Les êtres et les choses utilisables par Thomme 
étant très inégalement répartis dans les milieux 
naturels de la planète, leur recherche exigeant 
plus ou moins d'efforts selon la fertilité ou l'ari- 
dité relative des régions, il s'ensuit que les 
hommes sont amenés à accomplir un travail 
plus ou moins rude selon le caractère des 
régions qu'ils occupent. Or, obéissant à la loi 



PREMIERS PRINCIPES DE L*ÉCONOMIE RÉALISTE. l3l 

du moindre effort, rhomme sera toujours porté 
à rechercher, pour ses étahlissements, les régions 
oii la conservation de sa vie exige le moins de 
travail, où, en somme, la vie est moins chère. Les 
régions d'une grande fertilité naturelle qui exi- 
gent moins d'efforts pour la culture, les régions 
chaudes, qui épargnent à l'homme le travail de 
recherche du combustible, seront toujours l'objet 
des désirs des sociétés qui travaillent. Il s'ensuit 
que la recherche d'heureuses conditions pour le 
travail porte les sociétés humaines aux antago- 
nismes et à la guerre. Il y a nécessairement anta- 
gonisme entre un groupe social qui occupe une 
région fertile et tempérée et un groupe voisin 
qui occupe une région aride et froide. Le second 
cherchera, soit à expulser le premier, soit à 
s'emparer des biens qu'il tire de son sol. Ainsi, le 
travail et la guerre sont-ils indissolublement liés. 
Tout groupe qui travaille et qui produit doit 
penser, avant de se mettre au travail, à assurer 
sa sécurité à l'égard des groupes voisins; sinon, 
il s'expose à se voir dérober le produit de son 
travail par ceux-ci, surtout s'ils occupent une 
région moins favorisée. Ainsi de tous temps, les 
habitants des plaines, où 1^ vie est plus douce, 
ont-ils eu à se défendre contre lés habitants des 
montagnes, où la vie est plus rude. La création 






i32 l'économie nouvelle. 



économique nécessite donc éternellement, dans 
toutes les sociétés humaines, un pouvoir apte à 
faire et à empêcher la guerre. Il y a là un des plus 
puissants moteurs de l'activité et des progrès éco- 
nomiques. S'ils jouissaient d'une sécurité parfaite, 
les occupants d'une région douce arrêteraient 
leur eflFort dans les limites de leurs besoins ou 
de leurs jouissances. Ils seraient plus attirés par 
leurs jouissances que par leurs besoins et s'écar- 
teraient ainsi des travaux vraiment utiles, ce qui 
les porterait vers la décadence. La crainte où ils 
sont de se voir dérober même ce qui est néces- 
saire pour leurs besoins les porte à faire sans 
cesse un efiFort d'invention, de travail pour ren- 
forcer les défenses qui mettent leurs champs, 
leurs ateliers et leurs magasins à l'abri des 
groupes voisins. De son côté, le groupe qui 
habite une région rude cherche à perfectionner 
ses moyens d'attaque et poursuit le même eflFort 
d'invention et de travail. Il s'ensuit que par la 
menace qui pèse sur les habitants des régions 
heureuses, par la menace qui pèse aussi sur les 
habitants des régions pauvres (car les premiers 
tentent d'établir leur pouvoir sur les seconds 
pour se libérer de la crainte du pillage), les uns 
et les autres progressent dans le travail, car leur 
préparation à la guerre ne se fait que par un 



PREMIEH8 PRINCIPES DE l'ÉCONOMIE REALISTE. lîi3 

accroissement de travail. La crainte de la guerre 
est ainsi un des plus puissants facteurs du pro- 
grès économique. 

S'il en est ainsi dans les relations des groupes 
sociaux entre eux, il en est de même à Tinté- 
rieur. Les hommes étant inégalement aptes au 
travail, à l'invention et au commandement, les 
différences dans les résultats du travail rendent 
rapidement inégales les conditions sociales des 
membres ou des citoyens. Cette inégalité que 
crée le travail, la tendance au moindre effort 
tente toujours de l'annuler par la ruse et par la . 
force. Les hommes qui échouent dans leurs 
entreprises par le travail tentent de prendre leur 
revanche par la guerre civile. Au surplus, la 
même tendance porte tous les hommes (et non 
les seuls paresseux et criminels) à prendre à leur 
prochain le produit de son travail. Le fait qu'un 
homme a amassé les produits de son travail porte 
son^ voisin à essayer de le lui dérober. La créa- 
tion économique place des germes de guerre à 
l'intérieur des cités ou des groupes sociaux. Il 
faut donc qu'un pouvoir social régente les groupes 
pour empêcher les hommes de se faire la guerre. 
Dans le groupe-type, la famille, c'est le père qui 
exerce ce pouvoir; dans la cité, dans la nation, 
c'est le prince, ce sont les chefs, c'est l'Etat. 



i34 L*ÈCOPfOMlE NOUVELLE. 

L'Etat est Forganepar lequel les sociétés humaines 
contraignent leurs membres à ne pas se faire la 
guerre et à travailler. L'Etat, libre au-dessus des 
producteurs, est donc un des moyens par les- 
quels la création économique s'accomplit et dure. 

V. — L'existence de VÉtat étant une de9 condi- 
tions essentielles de la création économique, la 
forme de F État doit être telle quelle permette aux 
citoyens de donner tous leurs soins au travail. La 
Jorme démocratique est celle qui favorise le moins le 
travail; la forme aristocratique est meilleure, mais 
laisse dans le groupe des germes de guerre civile ; 
la forme monarchique est, de toutes, la meilleure, 
au point de vue strictement économique. 

En effet, la forme de l'Etat n'est pas indiffé- 
rente au producteur. Si l'Etat accomplit parfai- 
tement sa fonction de pacificateur intérieur et 
extérieur, les citoyens peuvent donner leurs 
efforts au travail en toute sécurité. Si, au con- 
traire, l'Etat manque à sa tâche, il oblige les 
citoyens à perdre temps et efforts pour le seconder 
ou le remplacer. Or, la forme démocratique est 
celle qui, non seulement affaiblit l'État, mais 
appelle les citoyens à le détourner de sa fonction. 
L'Etat ne peut remplir parfaitement sa fonction 
que lorsqu'il établit la loi de paix et de travail 
sur tous, sans préférence pour tel ou tel groupe 



t>RBMIÉRS PKINGIPËS DE L ECONOMIE REALISTE. l35 

de la cité. Dans le régime démocratique, TÉtat 
devient la chose des partis qui se constituent 
pour exploiter le travail de la nation. Les hommes, 
sachant que^ s'ils peuvent s'emparer de TÉtat, 
ils pourront échapper à la loi du travail et prendre 
le produit du travail d'autrui, forment des 
coalitions ou partis qui se saisissent de l'Etat et 
dont les membres se partagent les biens qu'ils 
peuvent prendre au nom de l'Etat lui-même. Au 
parti qui tient l'Etat, s'oppose un autre parti, et 
d'autres encore qui ont les mêmes vues. Les 
uns et les autres, pour lutter les uns contre les 
autres, agitent la nation, intéressent des groupes 
de plus en plus étendus aux bénéfices de leur 
triomphe politique. Cités et nations sont alors 
continuellement distraites du travail, appelées à 
une sorte de guerre civile permanente, et les 
chefs et hommes de parti, qui pourraient être de 
bons chefs et hommes de travail, ne sont que 
des agitateurs qui détournent tous les citoyens 
du travail. C'est pourquoi la démocratie est la 
forme la moins heureuse de l'Etat, quant aux 
résultats économiques. La forme aristocratique 
est m^illeurei parce qu'elle ne trouble pas tous 
les groupes de la nation; toutefois, mettant l'Etat 
entre les mains d'un groupe social, d'une classe, 
elle laisse subsister dans la cité, au sein de ce 



i36 l'économie nouvelle. 

groupe, les causes de discorde que la démocratie 
étend à toute la nation; en outre, elle présente 
un grave défaut: la classe aristocratique, n*étant 
subordonnée à rien d'autre que la loi qu'elle se 
donne, est inclinée, parla loi du moindre effort, 
à se reposer dans la possession où elle est et à 
réduire son effort de direction. A tous égards, la 
forme monarchique est la forme supérieure de 
TEtat, en vue de la création économique. En 
effet, lorsque l'Etat, manœuvré par un gérant 
responsable et intéressé, établit une même loi sur 
tous les groupes de la cité ou de la nation, tous 
les citoyens sont maintenus dans leur fonction 
utile de travail ou de direction économique, 
dans les limites que peut atteindre la meilleure 
des institutions humaines. L'expérience montre 
que les nations qui possèdent un Etat à forme 
monarchique peuvent atteindre une très haute 
prospérité économique; exemples : les Etats- 
Unis d'Amérique, qui, sous le nom de démocratie, 
possèdent une des plus fortes monarchies tem- 
poraires que l'on ait connues; l'ancien Empire 
allemand, monarchique, aristocratique et guer- 
rier; l'Empire britannique, monarchique et aris- 
tocratique. La forme monarchique de l'Etat ne 
transforme pas des citoyens inintelligents et inac- 
tifs en puissants créateurs ; mais elle multiplie la 



PKËMIËUS PUiNCiPËS DE L ECONOMIE KÉAL18TË. 1^7 

valeur et le rendement du travail des nations qui 
en bénéficient, par le fait qu'elle contraint les 
citoyens au plus grand effort de travail et les 
place dans les conditions politiques et sociales 
favorables à Taccomplissement du plus grand 
effort de production. 

VI. — La loi du moindre effort, qui porte les 
hommes à la guerre dans l'état de nature ou dans 
un état social faible, les porte au plus grand effort 
et au progrès technique continu, dans un état 
social bien organisé. La connaissance de cette loi 
est d'une importance considérable dans V organisa- 
lion des nations. Selon que Von tient compte de son 
existence ou quon la méconnaît, les sociétés vont 
à la prospérité ou à la décadence, 

La loi du moindre efibrt est d'une importance 
considérable dans la vie économique. C'est elle 
qui domine toute la phyjsique humaine. Elle est 
à la racine des causes de tous les progrès tech- 
niques de l'homme, comme elle est à la racine 
de toutes les décadences économiques et sociales. 
Dans l'état de nature ou dans un état faiblement 
policé, elle incline l'homme à vivre aux dépens 
de son semblable. Dans un état fortement policé, 
au contraire, elle le conduit au progrès tech- 
nique continu. En effet, lorsqu'il n'est laissé à 
l'homme qu'un seul moyen d'action, le travail, 






l38 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

rhomme cherche à réduire son effort de travail 
eu utiUsaut ses ressources intellectuelles qui lui 
permettent de diminuer son effort musculaire. 
C'est la source des innombrables inventions et 
combinaisons qui ont augmenté le rendement du 
travail humain dans des proportions si considé- 
rables. En fait, l'homme ne parvient jamais à 
diminuer son efibrt, mais il le transforme, il le 
déplace : il Tintellectualise, et il a le sentiment 
qu'il le diminue, parce que la fatigue intellec- 
tuelle lui paraît moins pénible que la fatigue 
musculaire. Il est d'autant plus porté à l'intellec- 
tualisation du travail que l'esprit construit avec 
une rapidité infiniment plus grande que la chair, 
et dresse dans l'âme de l'homme des images qui 
entraînent la chair à l'action. Les rapides cons- 
tructions de l'intelligence font toujours appa- 
raître à l'homme un état futur où sa peine sera 
moins rude. Ainsi la recherche du moindre 
efibrt, de la moindre peine, du moindre danger 
tient-elle en éveil l'intelligence humaine et 
exerce-t-elle ensuite, par les images du futur 
qu'elle a engendrées, une sorte de contrainte 
sur l'activité de l'homme qui augmente son 
efibrt d'aujourd'hui pour diminuer son effort du 
lendemain. C'est par là que l'homme se dirige 
vers les sommets de la civilisation. 



PREMIERS PRINCIPES DE l'ÉCONOMIE RÉALI8TE. iSg 

Un grand nombre d'écrivains ont vu ou en- 
trevu le rôle capital de la loi du moindre effort. 
Il en est peu qui aient vu l'étendue de son do- 
maine, et presque tous les auteurs, économistes 
ou philosophes, qui Font étudiée se sont arrêtés 
en chemin, comme s'ils eussent craint d'être 
entraînés à des conclusions opposées aux idées 
générales du xviii* et du xix* siècles. Si les socia- 
listes, Proudhon excepté, ont complètement 
ignoré la loi du moindre effort, des économistes 
comme Paul Leroy-Beaulieu ou Yves Guyot 
marquent nettement qu'elle domine toute la vie 
économique; des philosophes comme Ferrero 
et Th. Ribot en ont défini le caractère général. 

Leroy-Beaulieu dit que « le principe de la 
moindre action, c'est-à-dire du moindre effort 
pour obtenir un résultat déterminé, ainsi que le 
principe de l'économie des forces qui n'en est 
que l'extension, dominent toute la vie écono- 
mique )). Yves Guyot a écrit, dans son livre sur 
VÉùonomie de reffort, que « toute l'histoire de 
l'invention humaine obéit » à la loi du moindre 
effort : (( L'homme, dit-il, cherche la moindre 
résistance; plus il est ingénieux, plus il cherche 
à diminuer son effort. » 

Rien n'est plus exact; c'est en effet en recher- 
chant le moindre effort que l'homme est conduit 



l4o L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

à tous ses progrès techniques. Mais c'est en 
quelque sorte une duperie* car, une loi domine 
son activité, une loi de constance de l'effort, à 
laquelle il ne peut échapper. L'homme invente 
la voiture pour s'épargner la peine d'aller à* 
pied ; mais il est conduit par là à un nouveau 
dressage du cheval et à la fabrication de la voi- 
ture. Parallèlement, il recherche le moindre 
danger, et il est entrsdné vers un nouvel effort 
d'invention et de travail. Il n'échappe d'ailleurs 
pas plus à la loi de constance de l'effort qu'à 
celle de la constance du danger. Toutes ses créa- 
tions qui ont pour but d'éliminer un danger en 
font naître un autre. Il chasse le loup du voisi- 
nage de ses villes et de ses villages, et le Petit 
Chaperon rouge n'a plus à redouter les longues 
dents de l'animal qui l'attend chez sa mère- 
grand; mais, sur la route que l'enfant suivra, 
l'automobile n'est pas un danger moins -grand 
que le loup. L'homme ne craint plus guère 
l'avalanche qui surprend les voyageurs en 
montagne ; mais un accident de chemin de fer 
fait périr d'un seul coup autant d'hommes que 
les avalanches en faisaient périr au cours d'une 
saison. 

Mais l'homme invente sans cesse de nouveaux 
moyens de conjurer les dangers qui renaissent 



PKEMIEnS PRI!V0;PE8 DE L'ÉCONOMIE RÉALISTE. lil 

BOUS Bon pa8 et de diminuer l'effort qu'exigent 

ses nouvelles créations. Ainsi la création ' 

mique a'accrolt-^lle sans cesse par une p 
sive intellectualisation de l'eflort et du tra 
l'homme tire parti de plus en plus des resi 
des milieux naturels; il augmente sans c( 
protections de sa vie, les moyens de coi 
son espèce. Ainsi, poussé par une loi i 
celle de l'espèce, et qui est Texpreas 
l'ordre divin qui lui fut donné, ainsi se ] 
nit-il contre les dangers inconnus de l* 
Cette création continue, c'est la loi du n 
efiort qui la commande, mais seulen 
l'homme' est placé dans des condition) 
qu'il soit contraint au travail. Si l'hom 
plac4 dans des conditions politiques et t 
qui lui permettent d'échapper au travail, 
du moindre effort, au lieu de le condui: 
création économique, le porte au pillagi 
gaspillage des biens accumulé». 

Le raisonnement l'indique; l'expérie 
confirme ; les révolutions de caractère so* 
qui affaiblissent ou détruisent les insti 
qui contraignent les hommes à vivre en 
à travailler, sont accompagnées de piltag< 
gaspillages d'autant plus grands qu'elle 
plus hbertaires. C'est ce que n'ont pas 



l42 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

économistes libéraux, qui vivaient sur le fonds 
d'idées générales du xviii* siècle. 

Les philosophes comme Ferrero et Ribot, 
poussant plus loin que les économistes l'analyse 
de l'effort, ont très nettement formulé que 
€ l'humanité répugne à l'effort » que ac la ten- 
dance au moindre effort est la règle » et que 
« par nature l'homme est enclin au repos et 
disposé au nqioindre effort* ». Mais l'un et 
l'autre se sont abstenus de tirer des conclusions 
pratiques de ces constatations. 

La connaissance de la loi du moindre effort est 
une de ces idées claires et précises qui nous 
permettent de diriger sûremeut notre action et 
d'éviter cette incertitude dont Ferrero disait, en 
191 9, qu'elle présida à l'agonie du monde ro- 
main. Elle nous amène en effet à conclure que 
la condition essentielle de la création écono- 
mique est l'existence, dans les sociétés hu- 

1. Th. Ribot. Oq trouvera dans la Revue philosophique d'Oc- 
tobre 1910 la longue étude du profo^i^eur Ribot pur cette ques- 
tion capitale (^La loi du moindre effort en psychologie) ; cette étude 
est la conclusion d*une polémique philosophique ouverte par 
Ferpêro en 1894 et dont une partit^ est reproduite dam l'ouvrage 
de cet écrivain, intitulé Les lois psychologiques du symkolisme, 
publiée en 1896 chez Alcan, à Paris. Mon ouvrage V Homme qui 
\)ienly paru en 1907, à la Nouvelle Librairie Na^tionale, à Pari», est 
ui^e si^ite d'études qui reposent %ur la connaissance . de )^ \e\ du 
moindre effort et de ses conséquences sociales et politiques. 



LA VALEUR. 1 43 

maines, d'institutions politiques et sociales qui 
contraignent les hommes à Tefiort, c'est-à-dire 
au travail. Toute organisation sociale qui détruit 
ces institutions est vouée à la décadence^ à la 
mort. Ainsi peut-on se rendre compte scientifi- 
quement, peut-on dire, que les conditions poli- 
tico-sociales créées au xix* siècle en Europe me- 
nacent gravement la civilisation occidentale. Le 
maintien du régime libéral conduirait infaillible- 
ment les nations européennes à la dissolution. 
Après la Grande guerre, à une époque où l'Eu- 
rope doit reconstituer, par un travail intense, les 
pertes immenses qu'elle a subies, il est de la 
plus haute importance que l'on sache, que Ton 
se pénètre de cette vérité, que le régime de la 
liberté interdirait absolument à l'Europe le tra- 
vail* de reconstruction qu'elle doit faire. La 
raison, la science et l'expérience enseignent que 
le régime nécessité par le travail, normal ou 
intense, est le régime de la contrainte, et avec 
plus de précision, le régime de la contrainte mu- 
tuelle. 

II 

L'objet de la création économique est de 
donner de la valeur aux êtres et aux choses des 



i44 l'économie nouvelle. 

milieux naturels, c'est-à-dire de les rassembler, 
de les recueillir, de les transformer et de les 
transporter de telle manière qu'ils soient utili- 
sables par l'homme pour la conservation de la 
vie. Êtres et choses ne valent pour l'homme que 
dans la mesure où ils sont utilisables par lui à 
cette fin. 

Or, les milieux naturels ne fournissent rien, 
hors l'air, qui soit utilisable san» un effort de 
l'homme, aussi faible que soit cet effort. Il s'en- 
suit que la valeur n'est créée qu'après incorpo- 
ration, aux êtres et aux choses, d'un effort hu- 
main. 

Ainsi, il peut y avoir travail sans valeur, si 
des efforts humains transforment ou transportent 
des choses n'ayant aucune utilisation possible 
pour l'homme dans le temps ou le milieu où il 
vit; mais il ne peut y avoir valeur sans travail, 
et, ainsi que nous l'avons vu plus haut, il ne 
peut y avoir travail sans commandement, sans 
action, de l'institution humaine qui oblige 
l'homme au travail et lui donne en même temps 
la sécurité. 

La valeur des êtres et des choses sortis du 
milieu naturel est donc en raison directe : 

De leur utilisation possible par l'homme dans 
un miliei^ social donné ; 



Des eflorts humains de toute nature qu 
incorpores ; 

Elle est en raison inverse de la puissa 
institutions politiques et sociales. 

Les prix, qui expriment la valeur dei 
dans les sociétés où la valeur est indiq 
des signes pour les échanges, les prix so 
fonction de ces trois termes et leurs va 
s'expliquent r 

Par la valeur d'utilisation, variable i 
caractère de la production ou selon les i 
ments qui peuvent se produire dans les 
naturels (froids ou chaleurs inaccoutuméi 
dations, etc.); 

Par la qualité ou la quantité des eflo 
mains nécessaires à leur production c 
transport, que font varier les progrès 
régressions de la technique, ainsi que le 
gements des milieux naturels ; 

Par l'aptitude plus ou moins grande d 
et des institutions sociales h promouvoir 
duction et à lui donner la sécurité; par 
plus ou moins élevé du fonctionnen) 
l'État. 

Contrairement à ce qu'ont cru un 
nombre d'économistes, la valeur n'est en 
manière subjective; elle n'est pas suboi 

ViLou. Ëoooomia, 



i46 L*^CONOMlB NOUVELLE. 

à l'appréciation des goûts, des jouissances de 
rhomme ; elle n'est pas fonction de nos besoins 
ou de nos désirs; elle n'est pas influencée par 
le fait que rhomme offre ou n'offre pas, de- 
mande ou ne demande pas les choses qu'il 
fabrique ou consomme. Quels que soient les 
goûts, les désirs des hommes, ils ne peuvent 
modifier l'humanité et rendre utilisable pour la 
conservation de sa vie ce qui ne Test point. 
La valeur d'utilisation est déterminée non par 
les besoins de l'individu, mais par ceux de l'es- 
pèce; non par la psychologie, mais par la phy- 
sique humaine. S'il est créé des produits qui ont 
de la valeur malgré leur caractère nocif pour 
l'espèce, leur valeur n'existe pas par une néga- 
tion du principe que nous exposons, mais peu* 
des déviations de l'instinct de conservation chez 
les individus. La morphine acquiert de la valeur 
pour le morphinomane, parce que celui-ci a l'il- 
lusion que le poison qu'il absorbe entretient ou 
augmente sa puissance vitale. La valeur n'est 
subjectivisée ici que par l'effet d'un état patho- 
logique; dans le cas du morphinomane, l'équi- 
libre entre l'homme et la nature est rompu. Un 
des objets de l'Etat et des institutions sociaUs 
est précisément de maintenir, dans les conditions 
artificielles où vivent nécessairement les hommes 



LA VALBUH. 



groupée eo Booiétés, cet état d'équilibre 
flique, entre l'homme et la nature, où l'ho 
est contraint par la nécessité immédiate de n 
chercher que ce qui est utile à la conservatio 
l'espèce. L'importance d'une exacte conce] 
de la valeur réside eq ceci qu'elle perme 
découvrir que le caractère de la production 
indifférent ni à l'État, ni à l'Economique, 
société où la valeur devient subjective est 
société malade et où la création de la 
valeur, c'est-à-dire la création économique 
en péril. II appartient à l'Etat et aux instilu 
sociales d'administrer à cette société les ren 
nécessaires. 

Ce serait une erreur de croire que la v. 
devient nécessairement subjective lorsque 
atteint le domeine de la création artistique 
Muses créent, elles aussi, pour la cooserv 
de l'espèce. Elles placent autour de l'homn 
font nattre dans son esprit les images et les 
que l'homme voit on entend dans la nati 
qui sont aussi nécessaires à sa vie que l'air 
lumière. Quand l'homme est séparé du a 
naturel par les murs qu'il construit 
s'abriter, les Muses font rentrer dans la ci 
jeux du soleil sur les eaux et les murmur 
vent dans la forêt. Ce n'est pas par fantaii 



i48 l'économie nouvelle. 



caprice du sentiment que nous ornons les murs 
de nos maisons et les places de nos villes. Nous 
recréons ou nous rappelons autour de nous les 
formes du milieu naturel d'où nous sommes 
sortis, avec lequel il nous faut demeurer en 
relation pour conserver nos facultés physiques et 
intellectuelles ; la valeur de nos œuvres d'art est 
en raison directe de notre aptitude et de notre 
puissance à reproduire où à rappeler les formes 
et les sons de la nature, ou à nous restituer cette 
exaltation de l'énergie que donne à l'homme le 
spectacle de la nature. On ne donne ici ce carac- 
tère de la valeur artistique qu'à titre d'indication 
et pour mettre même en lumière ce fait que la 
valeur n'est pas conditionnée par les sentiments 
et les fantaisies de l'homme. 

La grande erreur des libéraux a été de croire 
que la valeur était fondée sur le goût, le plaisir 
et la jouissance des hommes. Il est d'une impor- 
tance extrême que cette fausse notion soit rejetée 
de notre esprit, tant au point de vue purement 
intellectuel, pour la satisfaction de notre intelU- 
gence, qu'au point de vue social. Une fausse 
notion de la valeur peut avoir, la preuve en a 
été amplement donnée, des conséquences so- 
ciales infinies. La notion libérale rend toute 
organisation économique impossible. Il est évi- 



LA VALEUR. 

dent que si la valeur et, par couséquen 
prix ne sont établis que par le goût, le pi 
le besoin et la jouissance, il est interd 
dresser des institutions qui empêcheraie 
libre manifestation de ces facteurs ; d'autre 
ni les citoyens, ni l'État ne sont en mesu 
déterminer ce qui peut ou ne peut pas enti 
circulation dans l'économie; enfin, comme 
l'avons montré, une économie fondée 
donner satisfaction aux besoins, aux pis 
aux jouissances de l'homme porte aùremen 
société vers la décadence. 

Le lecteur est donc invité & accorder 
patiente attention à la définition de la vs 
Que sa méditation se concentre sur ce probl 
L'avenir de notre civilisation dépend de la 
tion qui sera reconnue pour vraie et qui ] 
dera à nos travaux. On se rendra co 
d'ailleurs que la recherche d'une défie 
scientifique de la valeur se raccorde aux 
blêmes essentiels de la philosophie qui si 
donnait toutes choses à la sensibilité hum 
C'est par là que l'on peut entrevoir qu'i 
peut être fait de sérieuse révision des no 
sur l'économie si l'on ne poursuit en n 
temps la révision des idées philosophiques 
nous avons héritées du xvm" siècle. Noui 



i5o l'économie noutellk. 

pouvons faire un vrai travail scientifique si nous 
demeurons soumis au romantisme philosophique 
qui a engendré le romantisme économique. La 
définition de la valeur que nous soumettons à la 
critique a été conçue en dehors de cds préjugés 
qui faussent Tesprit scientifique, et c'est à des- 
sein qu'elle est présentée ici sans l'appui 
d'exemples ou de faits : on n'en donne volon- 
tairement que la substance afin que l'esprit du 
lecteur soit retenu sur l'aspect essentiel du pro- 
blème. 

On pourra juger de la valeur de l'instrument 
de mesure et de connaissance que nous donnons, 
en l'expérimentant pour l'analyse des faits éco- 
nomiques de tout ordre : on n'aura pas de peine 
à en reconnaître la sûreté dans l'analyse des 
faits qui se produisent sur le plan des nécessités 
premières. Il en sera de même sur le plan de 
l'aisance, du luxe, si l'on se rend compte que 
toutes les choses qu'acquiert ITiomme, en 
dehors des objets et denrées de première néces- 
sité, dont la valeur ne paraît être déterminée que 
par sa fantaisie, que ces choses sont les signes 
par lesquels il fait reconnaître d'autrui son rôle, 
sa fonction dans l'économie ; les faits qui se pro- 
duisent sur ces plans apparaîtront alors comme 
un prolongement des premiers. S'agit-il des 



LA VALEUR. l5l 

modes, qui annulent en une saison la valeur des 
vêtements, ou en quelques années celle de cer- 
tains objets mobiliers, et qu'une courte vue ver- 
rait soumises non seulement aux goûts et aux 
sentiments, mais aux caprices de FhommeP II ne 
faut pas une grande pférspicacité pour reconnaître 
dans les modes les moyens par lesquels les 
hommes^ réunis en sociétés, distinguent leurs 
groupes les uns des autres, et se reconnaissent 
entre eux à l'intérieur de chaque groupe, en vue 
de la collaboration économique. Le pantalon de 
velours bleu du charpentier français est en 
quelque sorte un brevet de capacité dans la 
charpente. Et pour les modes générales, ou bien 
elles existent pour donner des signes distinctifs 
à tout un groupe national de producteurs, ou 
bien elles existent et varient pour maintenir, 
chez un' peuple riche, l'émulation ou l'activité 
dans la création économique. 

Désirs, goûts, plaisirs, jouissances, ne sont 
que des apparences. Au-dessus de toutes les 
actions humaines est une règle que l'homme 
n'est point libre de modifier, car il l'a reçue de 
la nature ou de son Créateur* 



i52 l'économie nouvelle. 



m 

LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES 
OU LA PERSONNALISATION DES RÉSULTATS DES EFFORTS 

. Une des conditions essentielles de la création 
économique, c'est la personnalisation des résul- 
tats de reflFort, c'est-à-dire l'appropriation des 
bénéfices de la production à celui qui les a pro- 
voqués. La propriété est ainsi à la base de toute 
civilisation. Supprimez-ia, c'est le retour à la 
sauvagerie, au communisme primitif , c*est l'arrêt 
du progrès technique, et même de la production. 
Il est facile de saisir les raisons de l'institution. 

L'homme, contraint au travail par les institu- 
tions delà civilisation, consent volontiers à entrer 
dans cette voie du plus grand effort où il dé- 
couvre plus de biens et moins de péril que dans 
l'état de naturp. Mais il y met une condition : 
il veut y trouver la récompense de son effort, 
c'est-à-dire, la plus grande satisfaction par l'ap- 
propriation des résultats de son action. L'intérêt 
personnel le meut dès lors sur le plan de la créa- 
tion économique. L'homme travaille, invente, 
combine, entreprend, parce qu'il sait que le 
produit de ses entreprises, de ses combinaisons, 
de ses inventions, de son travail lui appartient. 






LA PROPRléTÉ ET LES BÉNÉFIGES. l53 

La même loi, le même pouvoir qui l'obligent au 
travail lui assurent la possession et la jouissance 
de ses créations. Il perd le libre usage de sa force, 
qu'il pouvait utiliser pour la guerre; il gagne 
le libre usage des produits de son travail, dont 
il sait qu'ils lui sont garantis contre les risques 
de la guerre. 

Tout le secret de la paix civile et de la créa- 
tion économique est dans cette compensation. 
Tant que les hommes se trouvent dans un état 
social qui assure cette compensation, la paix et 
le travail sont assurés. Si le pouvoir, si l'Etat 
prennent une trop grosse part en échange des 
services qu'ils rendent, la paix civile est menacée ; 
si les producteurs ne trouvent pas dans le fruit 
de leur travail une rémunération suffisante, soit 
en salaires, soit en bénéfices, la création écono- 
mique diminue. 

Voici ce qu'indique l'analyse des mobiles de la 
production. Mais il y a d'autres raisons, que 
Ton peut découvrir en analysant les aptitudes de 
l'homme à la production. Dès que Ton observe 
le travail des hommes, on constate que leurs 
aptitudes au travail sont extrêmement inégales : 
tel est à peine capable de s'utiliser lui-même, et 
s'il était livré à ses seules ressources, nu sur la 
terre nue, il ne parviendrait pas à se vêtir et à 



i54 l'économie nouvelle. 

« 

se nourrir; tel autre est actif, inventif, apte à 
s'utiliser lui-même, à concevoir et à diriger 
Taction concertée, de deux, de dix» de cent 
hommes ; tel autre encore est de force à diriger 
des centaines, Aes milliers d'hommes; les uns 
demeurent dans la routine des tâches apprises ; 
d'autres inventent, innovent sans un instant de 
repos. Ces constatations que chacun peut faire, 
à quelle première conclusion conduisent-elles? 
A ceci, que l'aptitude au travail et à la coordina- 
tion des efforts humains étant très différente 
chez les hommes, la capacité de rendemeilt est 
nécessairement très différente. 

Il s'ensuit que la valeur économique des 
hommes comporte de grandes inégalités et que 
ces inégalités doivent avoir une répercussion 
très sensible sur le produit du travail. Si l'on 
admet que le rendement moyen du travail 
individael de l'homme est exprimé par i, on 
reconnaîtra aisément que les rendements de 
chacun seront tantôt un peu au-dessus et tantôt 
au-dessous de i. Mais quand on passe du travail 
strictement individuel au travail concerté, coor- 
donné de groupes d'hommes, utilisant les pro- 
cédés techniques de leur époque, on constate que 
le rendement s'élève et que, par exemple, si le 
rendement d'une entreprise de dix hommes don- 

/ 

i 



LA PROPRiJTi BT LES BlâNÉFIGES. i55 

nera par tête i i/4f le rendement d'une entre- 
prise de cent hommes donne par tête i 1/2. Que 
si de nouveaux procédés techniques sont appli- 
qués^ le rendement par tête passe à l 3/4» a et 
même au delà. Analysons : nous découvrirons 
que la direction des efforts humains, assurée 
par un homme qui coordonne les mouvements, 
qui répartit les taches, qui emploie les maté- 
riaux, qui crée ou utilise les nouvelles tech- 
niques a donné au travail individuel une plus-value 
qu exprime le chiffre du rendement. Un même 
travailleur qui, seul, produisait i, produit, sous 
telle ou telle direction, de i i/4 à 2. C'est là un 
phénomène que nous exposons en termes abs- 
traits, mais dont chacun pourra trouver les termes 
concrets dans la plus proche réalité en exami- 
nant les résultats des entreprises qu'il connaît. 

En somme, on constate que la direction d'un 
chef de travail qualifié donne au travail indivi- 
duel une véritable plus'-value, 

La plus-value que Marx croyait être du travail 
impayé par le chef d'entreprise existe bien : mais 
elle n'est pas une plus-value donnée artificielle- 
ment et sans raison à la marchandise, c'est une 
plus^'value donnée au travail de l'homme par le 
travail organisé; c'est une plus-value de rende- 
ment qui est provoquée, créée par l'action du 



s 



i56 l'Économie nouveh^e. 



/ 



chef d'entreprise. C'est ici que Ton découvre que 
cette plus-value de rendement étant Tœuvre du 
chef de travail, il est nécessaire que le chef soit 
assuré de la recevoir pour qu'il continue sa tâche 
d'organisateur de la production. Et, d'autre part, 
les collaborateurs du chef ayant participé à la 
création de la plus-value, en renonçant au tra- 
vail individuel, en acceptant de travailler sous 
une direction, il est nécessaire qu'une part de la 
plus-value leur soit attribuée afin qu'ils conti- 
nuent leur tâche dans le travail organisé. 

C'est la plus-value, non consommée au cours 
de l'exécution du travail, qui va constituer le 
capital social des sociétés humaines. C'est grâce 
à cette plus-value donnée au travail humain que 
les hommes peuvent produire au delà de ce qui 
est nécessaire à leur vie quotidienne; c'est par là 
que les sociétés accumulent les biens pour les 
années mauvaises ou pour le renouvellement et 
l'extension de leurs entreprises. 

La part de plus-value attribuée au chef cons- 
titue le capital ; 

La part de plus-value attribuée à ses collabo- 
rateurs entre dans la constitution de l'épargne. 

C'est par là que les efforts sont personnalisés, 
rétribués équitablement et dans l'intérêt de la 
production. C'est par ces attributions, justifiéesi 



.▲. 



LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES. l57 

par le mécanisme moral et matériel de la pro- 
duction, que la création économique est assurée. 
L'intérêt personnel, l'appât du gain, portent les 
chefs d'entreprises à faire leur t^che, à s'imposer 
l'effort de la direction. Si Ton supprimait, 
comme le veulent les marxistes, l'attribution au 
chef de la plus-value de rendement qu'il pro- 
voque, on détruirait l'un des plus puissants 
moteurs de la production, l'intérêt personnel, 
aussi bien chez les chefs que chez leurs collabo- 
rateurs immédiats. Les hommes placés à la di- 
rection des efforts humains, n'ayant plus l'appât 
de leur rétribution particulière, cesseraient leur 
effort de direction. La disparition de la plus- 
value de rendement s'ensuivrait, et la valeur des 
efforts humains tomberait au-dessous de ce 
qu'elle est dans le travail dirigé. C'est ce que 
l'on peut observer en Russie, où, les Soviets 
ayant appliqué rigoureusement le marxisme, la 
rétribution du chef d'entreprise a été supprimée : 
il en est résulté une baisse formidable de la 
production, qu'a accentuée l'organisation démo- 
cratique du travail dans les ateliers. C'est ce que 
l'on a pu observer dans le travail aux armées 
pendant la grande guerre : les chefs du travail 
étant des sous-officiera et des officiers à solde 
fixe, qui n'avaient aucun intérêt personnel dans 



i58 l'économie nouvelle. 

le rendement des travaux qu'ils dirigeai^it, le 
rendement général était inférieur de moitié à 
celui d'une entreprise privée, dont le chef réa- 
lise de gros bénéfices ^ 

L'intérêt de ]a création économique exige 
donc que les bénéfices de la production de- 
viennent la propriété des créateurs de la plus- 
value du rendement. Le même intérêt exige que 
la propriété du sol, des instruments de produc- 
tion et des matériaux, soit entre les mains des 
hommes qui sont intéressés à leur bon emploi, à 
leur conservation, à leur judicieuse utilisation, 
par l'attente où ils sont des bénéfices qu'ils en 
tireront. Ici encore, l'intérêt personnel devient 
le meilleur administrateur des biens de l'huma- 
nité pour le plus grand profit de tous. Lorsque 
le chef d'entreprise regarde la terre, les cons- 
tructions, les instruments du travail, les ma- 
tières premières comme ses biens propres, l'hu- 
manité peut être assurée que ses richesses seront 
bien administrées : le chef d'entreprise veille à 
ce qu'elles ne soient ni gaspillées, ni mal utili- 

I. L'organisation du travail aux armées n'était rien autre 
qu'une orgailisation socialiste autpri taire, non sans analogie avec 
la dictature, dite ouvrière, des Soviets. J'ai longuement montré 
les vices du. système dans mon ouvrage le Cheval de TroU, 
Réflexions sur la conduite et sur la philosophie de la guerre, 
publié en 1918, à la Nouvelle Librairie Nationale, à Paris. 



LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES. 169 

sées. Lorsque, au contraire, terres» instruments 
et matériaux sont le bien d'un être collectif, 
dont l'administration est confiée à des gérants 
non intéressés, par un profit personnel, à leur 
bon emploi, le gaspillage devient la règle. On 
peut Tobserver en Russie, dans le régime com- 
muniste, comme on a pu Tobserver aux armées 
où, tout appartenant à la Nation, le gaspillage 
des vêtements, des armes et même de la nour- 
riture a pris des proportions jusqu'ici inconnues, 
même dans des entreprises privées dirigées par 
des hommes incompétents et sans autorité. 

En dernière analyse, la propriété apparaît 
comme l'indispensable support de la fonction du 
chef économique; elle est à l'origine et à la fin 
du mouvement de création; c'est en elle que 
les résultats de Teffort viennent ' se concré- 
tiser; c'est par elle qu'ils sont économisés, accu- 
mulés» et conservés afin de servir à de nouvelles 
entreprises. C'est elle qui personnalise les résul- 
tats de l'effort et c'est elle qui est, en même 
temps, le meilleur agent de socialisation des 
biens. En effet, cette personnalisation des résul- 
tats est un peu une illusion pour celui qui en est 
le bénéficiaire; cette opération, qui constitue la 
capitalisation, à quoi aboutit-elle P Elle aboutit à 
ceci qu'elle met, en dehors de la consommation 



i6o l'économie nouvelle. 

de tous, un certain nombre de produits qui sont 
transformés eii constructions, en usines, en tra- 
vaux publics, etc., et qui constituent un véritable 
capital social, représenté uniquement par des 
titres dans les coCFres des propriétaires. Avec un 
système de répartition différent, avec un système 
communiste par exemple, tous les résultats du 
travail risquent fort d'être livrés à la consomma- 
tion immédiatement, et effectivement consom- 
més. La constitution des propriétés, des capi- 
taux, par Torgane des propriétaires et des chefs 
de la production apparaît donc comme un des 
meilleurs moyeiis que possèdent les sociétés hu- 
maines pour s'assurer des réserves. Le proprié- 
taire, le chef de production^ le capitaliste ne 
sont, si l'on veut observer leur fonction en dehors 
des préjugés marxistes, que des agents intéressés 
de la création économique et des gérants inté- 
ressés, de la fortune publique. Comme ils sont 
loin de consommer le produit de leur travail, les 
bénéfices qu'ils provoquent, ils sont obligés, 
qu'ils le veuillent ou non, de donner une desti- 
nation sociale à la propriété individuelle qu'ils 
travaillent à constituer. 

C'est donc en vue d'assurer la fonction so- 
ciale des chefs de la création économique et des 
conservateurs de la richesse acquise, qu'il faut 



I 



LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. l6l 

personnaliser les résultats des efforts de travail 
sous la forme de la propriété individuelle S 

IV 

LB8 FACTEURS DB LA PRODUCTION! 

Contrairement à ce que l'on croit communé- 
ment; la production n'est point le résultat de 
l'action combinée de ce que l'on appelle « le 
capital et le travail » ; ni de l'action de ces trois 
seuls facteurs « intelligence, capital, travail »; 

I. Proudiion, à qui il est toujours bon de revenir lorsque Ton 
chetche les raiiôns profondes du f&it de la propriété» a montré, 
dans sa Théorie de la Propriété, que la constitution da la propriété 
est une condition indispensable de la civilisation. Citons une des 
preuves qu4l en donné : <( Le Polynésien, en qui la propriété 
aoorte, et qui jouit dand ûnd entière communauté de biens et 
d'amour, pourquoi travaillerait-il? La terre et la beauté sont' à 
tous, les enfants à personne ; que lui parlez-vous de morale, de 
dignité, de personnalité, de philosophie, de progrès? Et sans 
aller si loiil, le Corse, qui sous ses châtaigniers trouve pendant 
six mois le vivre et le domicile, pourquoi voulez-vous qu'il tra- 
vaille? Que lui importent votre conscription, vos chemins de ter, 
totre tribune, vôtt-e presse? De quoi a-t«-il besoin, que de dortuir 
quand il a mâché ses châtaignes? Un préfet de la Corse disait 
que pour civiliser cette ile il fallait couper les châtaigniers. Un 
mùyeh plus sûr, c'est de les approprier ». 

On ne connaît p&B assez la Théorie de la Propriété qui est une 
rectification et une mise au point du fameux « La propriété, 
c'est le vol. )> Proudhon à donné dansncet ouvrage une des plus 
fortes théories de la propriété. Oh trouve encore ce livre précieui 
chez réditeur Flammarion, à Paris. 

Valois* Ëconomie. ii 






f. 



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w 



162 l'économie nouvelle. 

ni de Taction de ces deux- facteurs « technique et 
main-d'œuvre ». Les hommes bien ou mal inten- ( 
tionnés qui veulent assurer la paix sociale par 
Tunion du capital et du travail perdent leur 
temps, car ils s'occupent d'unir deux facteurs 
qui sont, à eux seuls, tout à fait impuissants; 
ceux qui veulent équilibrer l'intelligence, le ca- 
pital et le travail ne sont pas beaucoup plus 
éclairés; quant à ceux qui veulent assurer la 
production par la seule collaboration de la tech- 
nique et de la main-d'œuvre, ils ont de la limaille 
de fer dans les yeux. 

Les facteurs de la production sont plus com- 
plexes et si l'on en veut supprimer un, il n'y a 
pas de production possible. Mais je me hâte de 
marquer que, de tous, c'est le capital qui joue le 
rôle le moins important et que, d'ailleurs, c'est 
lui qui, ainsi qu'il est juste, est le moins rému- 
néré. 

La production est le fruit d'une collaboration 
hiérarchisée dont les facteurs sont plus nom- 
breux que ne le supposent la petite science des 
libéraux et l'ignorance épaisse des socialistes : 

En premier lieu, vient la conception, œuvré de 
V imagination créatrice, par laquelle un homme, 
capitaliste ou non, technicien ou non, conçoit 
une utilisation de l'effort humain, son organisa- 






LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. I<i3 

tion, son mode de réalisation et son rendement; 

En second lieu, le commandement, aptitude du 
même homme ou d'un autre à réaliser les con- 
ceptions de l'esprit, à maintenir les hommes dan« 
les voies et moyens de réalisation, à coordonner 
les efforts pour diriger la technique et la main- 
d'œuvre vers le but cherché ; Faptitude au com- 
mandement est presque toujours soutenue, chez 
le même homme, par les aptitudes organisatrices 
ou administratives; mais ces aptitudes sont 
secondaires : dans toute entreprise, la fonction 
essentielle est celle du commandement qui crée 
et fait observer la discipline indispensable du 
travail, laquelle n'est jamais librement con- 
sentie; 

Ensuite, intervient Vintérêt personnel^ moteur 
absolument nécessaire de l'activité du chef qui a 
conçu et qui commande, et grâce à quoi le chef 
acceptera de s'imposer à lui-même l'effort de di- 
rection et d'organisation que nécessite la réalisa- 
tion de ses conceptions ; 

Alors se manifeste la technique, c'est-à-dire le 
choix des moyens et procédés de travail, ou la 
recherche des hommes spécialisés dans la con- 
naissance de ces procédés et moyens ; 

Enfin, la main-d'œuvre agit conformément 
aux directions générales et techniques des fac- 



i6â l'économie nouvelle. 

teurs qui précèdent et elle reçoit immédiatement 

le prix de sa peine, par l'utilisation qui est faite : 

Du capital, dont le rôle est passif dans la 

création économique, car il ne fait que se prêter, 

Hft Initer, ou se faire employer. A ce titre, il ne 

qu'en dernier lieu, et, aussi bien, it n'est 

s rémunéré qu'après tous les autres fac- 

de la production. Le capital redevient 

toutefois, pour le contrôle de l'entreprise, 

l'appréciation des résultats, et, selon le 

ïment, il s'engage plus fortement, ou se 

, quand il le peut. 

s facteurs peuvent être distincts par les 
•nnes qui les représentent; ils sont tréquem- 
unis en de mêmes personnes aptes à rem- 
ine ou plusieurs des fonctions de la pro- 

l'on veut bien analyser sans préjugés le 
ionnement de la production, on s'apercevra 
'ordre hiérarchique de ses facteurs est bien 

qui est présenté ici, non seulement dans 
dation, mais encore dans la rémunération, 
intrairement aux affirmations des socialistes, 
capital proprement dit (c'est-à-dire les 
mes qui ne sont que capitalistes) ne gère, 
ontrôte, ni ne commande la production, et 
ïst rémunéré que pour le prêt fju'il fait de 



LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. l65 

lui-même ou pour le risque qu'il consent à 
courir. Lorsque le capital paraît jouer un rôle 
plus important, c'est qu'il appartient à un 
homnie ou à un groupe d'hommes qui sont 
créateurs et chefs d'entreprises en même temps 
que capitalistes. Le capitaliste, quand il n'est ni 
créateur, ni chef, ne remplit qu'une fonction, 
fort importante d'ailleurs : celle d'économe, (Je 
conservateur des réserves de produits constituées 
par les sociétés humaines : c'est un gérant de la 
fortune acquise, ce n'est pas un artisan de la 
fortune à créer. 

Les vrais maîtres de la production ne sont pas 
les capitaux, ni les capitalistes. Ce sont les 
hommes qui sont aptes à employer les capitaux, 
les leurs ou ceux d'autrui, et qui sont aptes à 
diriger la technique et la main-d'œuvre. Le 
capitaliste à qui manque ces aptitudes essen- 
tielles ne demeure pas longtemps en possession 
de ses capitaux. Au contraire, le vrai chef de 
production peut commencer une entreprise sans 
capitaux : il ne tardera pas à les conquérir. 

La rémunération des facteurs de la production 
doit être faite, si l'on veut que les entreprise» 
prospèrent, selon les indications que fournit la 
hiérarchie des fonctions : 

La main-d'œuvre est réiûunérée selon le 



i66 l'économie nouvelle. 

temps et la qualité et les risques du travail quo- 
tidien exécuté; 

La technique est rémunérée selon sa compé- 
tence et les améliorations qu'elle réalise dans le 
temps nécessaire à sa mise en train; 

L'intérêt personnel, le commandement, la 
conception sont rémunérés partie selon le travail 
effectif qu'ils fournissent, partie selon le rende- 
ment de l'entreprise elle-même. Pour ces fac- 
teurs, le plus gros intérêt porte sur le rende- 
ment net, ainsi qu'il convient, puisque, c'est ce 
rendement seul qui permet d'apprécier leur 
valeur ; 

Le capital n'est, répétons-le, rémunéré 
qu'après tous prélèvements quotidiens, men- 
suels, annuels^ effectués en faveur des facteurs 
actifs de la production; et c'est seulement dans 
le cas où il est intimement lié à la conception, 
au commandement et au risque total que sa 
part dépasse celle du simple intérêt de l'argent. 

La hiérarchie des facteurs de la production 
peut être observée dans toute entreprise. On 
peut la regarder comme un fait. Si l'on veut 
l'expliquer par une loi de la vie, on n'aura 
aucune peine à représenter qu'elle ne fait que 
reproduire dans la vie sociale la hiérarchie des 
facultés humaines. Que chacun s'observe et il 



LES PRIX. 167 

découvrira que le fonctionnement de aon être 
lui donne la loi des entreprises sociales : quand 
nous nous employons nous-mêmes, c'est d'abord 
notre esprit, notre imagination, servis par notre 
intelligence, qui conçoivent l'action; notre 
énergie commande ensuite, notre intérêt ou nos 
appétits nous meuvent, notre savoir technique 
nous sert, et, enfin^ notre main manie l'outil 
sur les matériaux (notre capital) que notre 
esprit a décidé de risquer ou d'employer. 

C'est l'ordre éternel qui est inscrit dans la 
nature humaine, qui se reproduit dans les 
œuvres de l'homme, et contre lequel toutes les 
insurrections seront éternellement vaines. 



LES PRIX 



Du moment où l'on possède une connaissance 
scientifique de la valeur, des facteurs et des 
conditions de la production, on est en mesure 
de connaître le mode de détermination des prix 
et par quels moyens on peut agir individuelle- 
ment et collectivement pour les comprimer. On 
sait (^ue la fixation des prix n'est pas un phéno- 
mène qui échappe au pouvoir de l'homme ou des 
sociétés et qui dépende des insaisissables fantei- 



l68 L^écONOMIB NOUVELLE. 

aie» de chacun. Les prix ne sont en aucune 
manière soumis à l'offre et à la demande ; il? 
dépendent d'éléments extérieurs à l'appréciation 
du désir ou du besoin, et l'on retrouve, dans 
tous les prix, les mêmes éléments constitutifs, 
dont le dosage seul varie. On peut faire l'analyse 
des prix, en quelque sorte, avec la même rigueur 
qu'une analyse chimique. 

Tous les prix sont basés sur le prix de revient 
de la production et du transport des denrées et 
des produits fabriqués. Mais il entre, dans la 
constitution des prix de revient, plus d'éléments 
que l'on ne le voit communément. 

I. — Premièrement, tout produit, toute 
denrée, est grevé de ce que nous pouvons nom- 
mer les frais généraui^ nationaux ou sociaux, 
c est-à-dire des frais que nécessite l'entretien de 
l'appareil d'Etat qui oblige les citoyens au travail 
\ et défend les produits de leur travail contre le 
pillage intérieur ou extérieur (ces frais généraux 
comprennent nécessairement toutea les dépenses 
d'État pour les services nationaux de l'armée, 
de la marine, de la police et de la justice, des 
travaux publics de toute nature qui servent soit 
au développement économique soit au fonction- 
nement des services d'Etat). Ces frais généraux 
nationau}(, que chacun serait obligé de s'impose 



LES PRIX. i6g 

si l'Etat ne remplissait pas sa fonction, sont 
imposés à toutes les entreprises sous la forme 
des impôts de toute espèce. L'impôt est donc la 
rémunération des efforts humains qui assurent 
le service d'Etat qui permet la création écono- 
mique. 

Les frais d'Etat sont le premier élément consti- 
tutif de tous les prix. Il va de soi que, lorsque 
l'Etat est mal géré, ou supporte, comme c'est le 
cas après une guerre, des charges exception- 
nelles, les frais d'Etat sont plus élevés et la part 
de ces frais qui incombe à chaque entreprise 
retentit nécessairement sur le prix des choses*. 

IL — Les produits ou denrées sont ensuite 
grevés, avant même leur fabrication, de la rente 
payée au capital engagé dans l'entreprise et au 

I. La connaissance de ce fait que les frais d'Etat sont la 
première rémunération de tout travail est d'une importance 
capitale pour la détermination des modes d'imposition. A titre 
d'indication, on pput ipontrer ici qi^e les frais d'fltat devant être 
à l'origine et non à la fin de la création économique, les impôts 
doivent, autant que possible, être rapprochés de cette origine. 
L'in^p^t; 8Uf l^s ^énéfipps, appliqué çq France ^VL cpurs de la 
grçipde guerre, est une absurdité. Que les chefs d'entreprise 
fassent des bénéfices ou n'en fassent pas, ils doivent pa^er à 
l'État leur part de ft*ais généraux nationaux. L'impôt sur les 
bénéfices est une inventipn d'hon^mes ignorant les premiers 
principes de l'économie, et qui croient que le bénéfice industriel 
ou commercial théorique qui entre dans le prix de tout produit 
ou de tot^tQ denrée, devient nécessairement un bénéfice réel 
d'entreprise. 



«A 



170 l'économie nouvelle. 

terrain sur lequel l'entreprise est installée. Cette 
rente n'est autre chose que la rémunération 
des efforts de toute nature incorporés dans la 
terre, les bâtiments et constructions, Toutillage, 
qui sont mis à la disposition d'une entreprise 
nouvelle sous la forme du capital. Ce n'est pas 
une rente gratuite à un capital intangible ; c'est 
en réalité la rémunération des efforts antérieurs, 
qui ont été économisés par d'autres et dont le 
résultat est prêté aux nouvelles entreprises, afin 
qu'elles puissent produire immédiatement, sans 
attendre d'avoir fabriqué elles-mêmes leur outil- 
lage, et qu'elles puissent nourrir leurs travail- 
leurs, sans attendre les résultats de leurs pre- 
miers travaux. La charge supportée ainsi parles 
produits et denrées varie de un à cinq pour cent 
de la valeur marchande des objets ; elle permet 
d'économiser une charge qui serait beaucoup 
plus lourde si les entreprises étaient obligées de 
fabriquer elles-mêmes tout leur matériel avant 
de se donner à l'objet propre de leur production. 
Dans la suite, les entreprises continuent d'être 
grevées des mêmes charges, non envers le capi- 
tal initial qui est usé, éliminé^ ou amorti dans 
un temps plus ou moins long, mais envers les 
capitaux qu'elles tirent de leurs bénéfices et 
qu'elles incorporent chaque année pour renou- 



LES PRIX. 171 

vêler leur matériel ou leurs constructions. 

III. — Entre ensuite dans les prix la rémuné- 
ration des efforts intellectuels qui ont fourni la 
conception de l'entreprise , le mode de création, 
le mode d'organisation. 

Dans rétablissement des prix, il est toujours 
tenu compte de la rémunération moyenne du 
capital et de la conception ; mais cela ne signifie 
pas que cette rémunération sera efiective, car 
elle ne le devient que si l'entreprise produit des 
bénéfices, c'est-à-dire si, en fin d'année, on se 
trouve avoir une économie de résultats sur l'en- 
semble des efforts, toutes les autres rémuné- 
rations, à l'Etat, à la technique et à la main- 
d'œuvre étant faites. 

IV. — On passe ensuite aux rémunérations 
fixes, qui seront effectives, quels que soient les 
résultats du travail, c'est-à-dire : 

A. — La rémunération de la direction, du 
commandement, de l'organisation, c'est-à-dire 
des aptitudes d'un ou de plusieurs hommes à 
diriger, à. discipliner, à coordonner, à écono- 
miser les efforts humains, à 'surveiller l'emploi 
du temps et des matériaux et à conserver les 
constructions et l'outillage. La rémunération de 
ces fonctions est proportionnelle à l'aptitude 
plus ou moins grande des hommes à réaliser 



173 l'économie nouvelle. 

Téconomie d'efforts, de temps et de matériaux; 
B. — La rémunération de la technique, Il 
s'agit de payer les efforts intellectuels qui ont 
abouti à la connaissance et à l'emploi, par des 
hommes spécialisés, des règles de culture et de 
fabrication. La rémunération des techniciens 
(ouvrier spécialisé, artisan, technicien propre- 
ment dit) est proportionnelle, non à la durée du 
travail effectué, mais à la durée et à la qualité 
des efforts employés .à l'acquisition de la techni- 
que et aux aptitudes plus ou moin 3 grandes de 
chacun à l'utilisation de la technique, — c'est- 
à-dire proportionnelle à l'économie de temps et 
d'efforts que la technique permet de réaliser ; 
- G. — La rémunération de la main-d'œuvre, 
qui est proportionnelle à la durée du travail, 
à l'habileté professionnelle, aux quaUtés intellec- 
tuelles et physiques grâce auxquelles le travail- 
leur comprend et réalise plus ou moins vite les 
instructions qu'il reçoit pour l'exécution du 
labeur. La main-d'oeuvre est rémunérée au prix 
de la vie, c'est-à-dire au prix que coûte, dang un 
temps donné, selon les usages et les mœurs, 
l'entretien d'une famille. Dans une société bien 
organisée, la rémunération de la main-d'œuvre 
doit être telle que le travailleur se trouve à l'abri 
de tous les coups du sort et que, par l'épargne 



LB8 PRIX. 173 

personnelle ou la garantie collective, sa vieillesse 
soit assurée. 

Ce sont là les éléments constitutifs essentiels 
des prix, que ToÔre et la demande sont absolu- 
ment impuissants à modifier. Les variations des 
prix, dans un sens ou dans l'autre, ne proviAi- 
nent que des variations de l'un ou l'autre des 
éléments, ou de ^ensemble, exprimé par le 
rendement général. Une baisse de prix ne peut 
être obtenue que par une augmentation du ren- 
dement général^ ou par une amélioration des 
méthodes employées par la direction des entre- 
prises, ou par une amélioration de la technique, 
ou par une élévation de l'habileté profession- 
nelle de la main-d'œuvre, ou enfin par une 
diminution des frais d'Etat. Il est intéressant de 
bien marquer ces conditions dans le temps de 
vie chère où nous sommes. 

Il convient d'observer que les éléments consti- 
tutifs des prix que nous venons de citer s'expri- 
ment trois fois dans les prix de tous produits et 
denrées. 

ils s'y expriment une première fois pour la 
production proprement dite, une seconde fois 
pour le transport, lïne troisième fois pour le 
commerce ou répartition des denrées et produits 
entre les consommateurs. La valeur n'est, en efitet, 



174 l'économie nouvelle. 

définitivement créée que lorsque la denrée ou 
Tobjet fabriqué sont transportés dans les en- 
droits où ils sont utilisables par Fhomme. Si Ton 
amasse des milliers de tonnes de houille dans un 
pays chaud et sans industrie, on crée une valeur 
économique dont la valeur ne sera acquise que 
lorsque la houille aura été transportée sur les 
lieux où elle peut être utilisée. On est ainsi 
amené a concevoir que les prix s'établissent en 
fonction de la valeur (ou du coût) de la produc- 
tion et, ensuite, de la valeur d'utilisation créée 
par le transport et le commerce. Les objets et 
denrées sont intégralement valorisés ou dépré- 
ciés selon que le commerce et le transport les 
distribuent bien ou mal. Si Ton transporte des 
fourrures et des vêtements chauds dans les 
régions tropicales, on déprécie presque complète- 
ment des marchandises qui ne pourront retrou- 
ver leur valeur que dans les pays tempérés ou 
froids. La valeur de production ne peut être 
conservée que par une distribution heureuse des 
marchandises. Ce qui revient à dire que la 
valeur économique est créée par la production 
et le commerce. Le commerce, que Tignorance 
çociaUste déclare être une sorte de vol légal 
accompli par des intermédiaires qui majorent le 
prix des marchandises^ le commerce est en vérité 



LBS PRIX. 175 

la science et Tart qui préside'nt à une répartition 
des biens telle que produits et denrées acquièrent 
leur valeur économique intégrale. L'objet du 
commerce est de donner aux marchandises leur 
valeur d'utilisation en les transportant sur les 
points du monde où ils sont utilisables^ et, ceci, 
dans les conditions de transport les moins coû- 
teuses. Le commerçant apparaît comme un délé- 
gué intéressé, par le profit qu'il réalisera, à la 
bonne répartition des marchandises. Le produc- 
teur vend les marchandises au commerçant au 
prix de la production ; le commerçant les vend 
au prix d'utilisation, c'est-à-dire au prix de pro- 
duction augmenté des frais propres aux entre- 
prises de transport et des frais propres aux entre- 
prises commerciales. 

En fin d'analyse et en résumé, nous arrivons 
à préciser que les prix sont constitués, irréduc- 
tiblement, par les éléments suivants : 

a) frais généraux nationaux, ou frais d'Etat, 
incorporés aux prix par la voie de l'impôt; 

b) frais de la production, du transport, du 
commerce, comprenant tous trois : 

la rémunération de la direction et de 

l'organisation ; 
la rémunération de la technique ; 
la rémunération de la main-d'œuvre ; 



176 L ECONOMIE NOUVELLE. 

la rémunération des terrains et capitaux 
quand ils sont louéâ ; 
qui sont effectives en tout état de cause; et, 
enfin, 

la rémunération des capitaux engagés et 
de la conception des entreprises, théo- 
rique dans toute entreprise, effective 
dans les entreprises bien conçues et 
bien organisées. 
L^offre et la demande sont impuissantes à 
modifier les prix qui comprennent nécessai- 
rement tous ces éléments. Si les prix de vente ne 
pouvaient couvrir tous les frais exposés, par suite 
du prétendu jeu de Toffre et de la demande, la 
production, le transport et le commerce suspen- 
draient immédiatement leur travail. Quelle que 
soit l'offre, quelle que soit la demande, les prix 
ne peuvent jamais descendre au-dessous des 
frais totaux qui viennent d'être énumérés; leurs 
variations sont uniquement déterminées par les 
variations du coût de chacun de leurâ éléments 
constitutifs. 



LB REGIME UB L4 aONTaAINTS MUTUELLE. 177 

VI 

UNE CONDITION NÉCESSAIRE DU PROGRÈS ÉCONOMIQUE : 
LB RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE 

Aucun des éléments constitutifs de& prix ne 
peut être supprimé ; mais la proportion de chacun 
d'eux peut varier, et chacun d'eux peut supporter 
une certaine con^pression, sous la pression du 
oonsommiateur qui agit toujours dans le sens de 
la réduction proportionnelle ou absolue des prix, 
ce qui exprime la tendance à la réduction des 
efforts humains. Or, la compression des prix ne 
peut dépasser une certaine limite : si la compres- 
sion des salaires met la main-^d'œuvre dans la 
misè^e^ — si la compression de la rémunérat^>nde 
la direction retire tout intérêt à l'effort de direc- 
tion, — si la compression des bénéfices enlève 
tout profit à l'entrepreneur, — si la compression 
de l'intérêt au capital ne compense pas les risques 
courus par le capitaliste, — si la compression des 
frais d'Etat ne permet pli|s l'entretieii des ser- 
vioes publics, l'Etat ne remplit pas sa fonction, 
le capitaliste se retire, l'entrepreneur cesse de 
coneevoir/ la direction eesse d'organiser, la main- 
d'oeavre cesse de travailler; que l'un qu l'autre 
de Ges éléments soit défaillant, et la production 

Valois. Économie. la 



178 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

est arrêtée. U y a donc une limite à la compres- 
sion des éléments des prix. Cela n'empêche pas 
cependant la compression des prix eux-mêmes, 
car il y a un moyen de réduction que l'humanité 
ne cesse d'employer, sauf pendant ses périodes 
de décadence : c'est le perfectionnement tech- 
nique, qu'il porte sur les méthodes de travail ou 
sur Toutillage et le matériel. 

Mais la réduction des prix par le perfection- 
nement technique ne peut se produire que dans 
des conditions politiques, économiques et sociales 
où les facteurs de la production et de la réparti- 
tion agissent automatiquement dans ce sens. 

Les économistes libéraux ont cru que ces 
conditions se trouvaient réalisées dans le régime 
politique de la démocratie et dans le régime 
économique de la libre concurrence. Ils consi- 
déraient que la recherche des bas prix par le 
consommateur, portant chaque industriel à 
réduire ses prix pour se donner un avantage sur 
les marchés, contre ses concurrents, l'industrie 
serait naturellement pbrtée à réaliser la baisse 
des prix par le perfectionnement technique. 
La raison indiquait que ce phénomène ne devait 
pas se produire intégralement; l'expérience a 
montré que, si l'on a obtenu, dans ce régime, 
des perfectionnements techniques incontestables. 



j 



s : 



LE RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE. 179 

on a, en même temps, mis en péril jj^lusieurs des 
facteurs de la production. 

Nous avons déjà fait le procès du régime de 
la libre concurrence. Nous indiquerons ici com- 
ment et pourquoi, dans ce régime, les chefs de 
la .production sont détournés de la voie du per- 
fectionnement tecliniq[ue. 

Si le perfectionnement technique est, pour 
un chef d'industrie, le meilleur moyen de s'as- 
surer des avantages sur ses concurrents, il n'en 
reste pas moins qu'il est le moyen le plus diffi- 
cile à employer, celui qui exige le plus grand 
effort, tant à cause de l'effort d'invention et de 
recherche qu'il exige que par le fait qu'il oblige 
l'industriel à risquer de nouveaux capitaux. Si 
le chef d'entreprise ne disposait d'aucun autre 
moyen, il serait contraint de l'employer. Mais, 
dans le régime économique de la libre concur 
rence et dans le régime politique de la démo- 
cratie, les chefs de la production peuvent échap- 
per à ce plus grand effort de travail fiuquel la 
concurrence les invite : 

I* Par la compression des salaires, l'ouvrier 
n'ayant, au xix* siècle, aucun moyen de main- 
tenir les salaires au taux nécessaire à l'entretien 
de la famille ouvrière ; 

2** Par un usage abusif des pouvoirs d'Etat, 



r 
C 



)8o L fSgOMOMIIB ?iîOUYE|.LE, 

dont les groupes industriels peuvent se servir, 
en s'alliant à des poUtioieps influents, pour 
obtenir de l'Etat les subv6utiou9, les souscrip- 
tÎQns, les protections qui rét^ibliropt 1§ut (situa- 
tion devant la coucurrence. 

Ainsi la libre couourrenee port^^t-elle les ebefs 
de la production et du oomfueree à éviter Ift 
voie du progrès technique, cell§ du plus grand 
efiort, et à repherober les uioyefis de lu^teuir 

• 

leur^ bénéfices par une dégradation de la fqrpQ 
ouvrière ou de la force de l'Etat^ c'eiit-à-^dire p^r 
le moindre effort dang la voie pu ils trouvi^nt I4 
moindre résistance. 

La reoberobe continue du perfeotionnement 
tecbnique ne peut donc être assurée que si las 
cbefs d'entreprise, qui sont seul§ en mesura de 
réaliser les progrès teebniques, sont absolument 
contraints de les trouver, sous peine de décbé^uee 
automatique. Il faut qu'ils soient placés dans un 
régime qui ne feur laisse pas d'autre voie. Le 
régime qui les place dans les pouditious néces- 
saires n'est pas celui de la libre concurrence : 
o'est celui de 1^ cpntrainte mutuelle, organisé 
sous le contrôle de l'Ëtat, dpms un ri^gime poli- 
tique où l'État est indépendant çjii^s groupes 
économiques. 

Nous concevons que l'état, indépendant des 



LE RÉGIME t>16 La Cd^ttiAtïlTÉ MUTUELLE, l8l 

olass^à, des groupes et des partis , place ati-dë&siis 
de totis Une même loi qui obligé tous lès citoyetis 
atl travail et leur interdit de se Servir de sa 
propre force ou de ses propres ressources pour 
échapper au travail; nous concevons que l'État 
est en mesure, ainsi, d'imposer à tous le respect 
de l'intérêt natioUal qu'il représente éf au uom 
duquel il intervient lorsque la vie écouorniqUe 
menace tel ou tel des intérêts socîaut du présent 
et de l'avenir qu'il est seul à cofiUaltre et à 
pouvoir défendre. 

Sous sa contrainte et sOus sa protection, 
contrainte mutuelle organisée i contrainte des 
groupes de vendeurs sur les groupes de produc- 
teurs, ooutrainte des groupes de la main-d'œuvre 
sur les groupes de chefs, de telle manière que 
les ptiiL s'établissent, non par des accords iudi- 
viduels où ils s'avilissent, mais par des accords 
collectifs où ils sont comprimés dans les limites 
des possibilités du moments II ne s'agit pas ici 
d'utopie; ce régime de la contrainte mutuelle, 
il s'organise sous nos yeux; c'est le régime 
syndical étendu à toute la production, aux trans- 
poHs et à toutes les formes du commerce. Dans 
ce régime, tous sont syndiqués, pour vendre, 
pottr acheter i pour produire, pour travailler; les 
prix de toutes choses, les conditions du travail 



i8a l, ECONOMIE NOUVELLE. 

et de sa rémunération, les conditions de la pro- 
duction sont réglés par les accords syndicaux 
entre syndicats intéressés. Les syndicats des 
commerçants, en contact avec les consommateurs 
et subissant leur pression, font pression sur les 
syndicats de producteurs pour obtenir des prix 
moins élevés; les syndicats de la technique et 
de la main-d'œuvre font pression sur les syn- 
dicats de producteurs pour obtenir une rému- 
nération plus élevée. Pressés de part et d'autre, 
les producteurs n'ont qu'une voie pour échapper 
à la pression qu'ils subissent, c'est celle du 
progrès technique qui les conduit à l'augmen- 
tation de rendement et aux prix moins élevés. 
A leur tour, ils font pression sur la technique 
et la main-d'œuvre pour obtenir un meilleur 
rendement professionnel^ et sur les syndicats de 
commerçants pour obtenir des débouchés nou- 
veaux ou plus étendus. 

A l'intérieur de chaque syndicat, contrainte 
des membres les uns sur les autres, en vue de 
faire respecter la discipline, les règles collectives 
et les accords syndicaux. Le résultat général doit 
être, automatiquement, l'élévation de la valeur 
professionnelle dans les groupes de la main- 
d'œuvre et de la technique, l'accroissement et le 
perfectionnement des entreprises, le développe- 



LB RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE. l83 

ment de lactivité commerciale. La raison en est 
simple : les institutions sont combinées de telle 
manière que les groupes économiques cherchant 
tous le moindre effort, se contraignent mutuel- 
lement au plus grand efiort. C'est le régime vers 
lequel nous tendons confusément, sous la pres- 
sion de la dure nécessité où nous sommes, et 
vers lequel nous marcherons d'un pas d'autant 
plus rapide que nous comprendrons mieux qu'il 
est la seule voie de salut pour les peuples qui 
ont été à demi ruinés par la Grande Guerre. 

Il est bien évident que ce seul mécanisme ne 
suffit pas pour donner la prospérité à un peuple. 
Les meilleures institutions ne peuvent assurer la 
prospérité d'une nation dont les citoyens ne 
voudraient pas travailler. Et il faut une âme pour 
animer le mécanisme que Ton décrit ici. Mais 
nous reviendrons là-dessus en formulant les 
conclusions de ce livre. L'objet de ce chapitre 
est limité à l'enseignement de cette vérité : les 
peuples ne travaillent heureusement que lors- 
qu'ils se donnent des institutions qui les sou- 
mettent au régime de la contrainte mutuelle. Les 
nations qui accepteraient ce régime de la libre 
entr'aide que des hommes généreux mais igno- 
rants du réel ont rêvé, ces nations-là se condam- 
neraient à une mort certaine et rapide. 



; 
> 



/ 



I. 







CompratKon it» ubir« 
iiqmMiatiwi 4i là iuiii 




£xpltoitàt 



Pression eu commwrcc 
iur la pro<^uction pou 

•caNan tn trompe •l'aKil 
ÔH dé I' £ta{ . 




(subvtntÏQnt ^ urift proKibittfs.) 



A 




'*V,^"*- „ s^ -."'wl» 9^"^ 



prgswoo -du 
c^nsomniaituf. par U 
rcchercne 4*» ^as prix. 

1 

t 







Progr«« tâcKnï^wa» HmiI Aot» . 



StiXmtSmUS^ 



Expansion «ritrAvâ*. 
y. 




M^jorétigâ tfèi ji»i)t A Jalail 



Checenr«tour:\ Subvantions, 

&far.*Âpldiratieh V proitfeèioh , 

d* l'Etat: J comiDAndas da i'Eut. 



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''' '• "'■• /»"ou«ii;;ri"dé noûvèUes major»^'"''* 



a.*^^ 



.W»^' 



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Progrès techniques continus et métfiodi^uas 
«Uqmeniâtiori é% randamerhent. 



Pression pour un meilleur 
emploi jljB-HsrTnaïn ol'cfcuvr* 




xpansron vigoureuse 



Rècherihe dé» 
Wlf^'^^ (>&s prix par !• 
eonsdritmàtèiir. 



•ntcrilitanè le» cemprfvsi«n» 
de salaires et limitant (a durée 
travail. Force d'Etat 

active interdièant 
l'exploitation 
des ressources 
--' de l'Etat 



active timitàht lefe 
majorations de prix 



REPRESENTATION DU JEU DES FORCES 
ÉCONOMIQUES DANS LES DIFFÉRENTS RÉGIMES 

I. — Régime de la libre concurrence. 

La tendance au moindre effort, partant du consommateur, 
s'exprime par la recherche des bas prix. 

La pression exercée sur le commerce se fait immédiatement 
sentir sur la Production. Dans la hâte des affaires, et en Tabsence 
de toute institution qui donne une direction utile à cette pression, 
le résultat est une pression de la Production sur le salaire et la 
durée du travail. La Main-d'œuvre, peu payée, recherche déplus 
en plus les bas prix, entraînant • le commerce à la vente de la 
camelote et la Production à la fabrication de basse qualité. C'est 
le régime de l'avilissement des prix, des bas salaires et des 
petits bénéfices qui ne permettent pas le renouvellement rapide 
de l'outillage. 

II. REGIME SYNDICAL UNILATÉRAL. 

C'est le régime que nous subissons. Les groupements écono- 
miques, réagissant contre l'avilissement des prix du régime 
précédent, sont tous organisés pour la vente, mais non pour 
l'achat. La tendance qui se manifeste n'est plus celle du moindre 
effort, mais celle de la plus grande jouissance ou du plus grand 
profit. Elle part, non du consommateur, mais de la Main- 
d'œuvre; la Production la subit, et là fait subir au Commerce. 
Dans la hâte des grèves et en l'absence d'institutions qui la 
contraignent à prendre une direction utile, elle se manifeste 
surtout par les majorations de prix de vente. La Main-d'œuvre, 
subissant les majorations dans le prix de la vie, réclame de nou- 
velles majorations de salaires, qui déterminent de nouvelles 
majorations de prix des objets et denrées. Régime de hauts 
salaires et de gros bénéfices, inutilisés les uns et les autres. 

m. — Régime syndical intégral, ou régime de la contrainte 
mutuelle, sous le contrôle d'un État fort et indépendant. 

La tendance au moindre effort part du consommateur. La 
pression exercée sur le commerce retentit sur la Production, qui 
la lance d'abord dans la direction de la compression des salaires ; 
arrêtée, elle tente l'exploitation de l'Etat ; repoussée, elle fait 
une tentative dans la direction du commerce à qui elle fera payer 
des plus hauts prix par une tromperie sur la marchandise; 
rejetée encore, elle revient enfin au cœur de la production et se 
dirige vers la seule issue libre : le progrès technique. C'est la 
voie du plus grand effort, où la Production entraîne alors la 
Main-d'œuvre, à qui elle demande une plus grande habileté 
professionnelle, et le Commerce, à qui elle demande une plus 
grande activité. C'est le régime des hauts salaires, des grands 
bénéfices, et des bas prix des objets et denrées; l'épargne est 
forte ; la capitalisation intense est obligée de s'employer à l'amé- 
lioration constante de l'outillage. 



DEUXIÈME PARTIE 



CONFRONTATION DES DOCTRINES 
DEVANT LES FAITS 



CHAPITRE VI 



L INTELLECTUALISATION DE L'EFFORT 



Si rhumanité, depuis les origines, poursuit à 
travers la constitution, la croissance et la chute 
des empires et des nations, un but qu'elle n'at- 
teint jamais, comment se peut-il qu'elle persé- 
vère dans une tâche qu'elle pourrait croire 
vaine? Elle tend au moindre effort; elle le 
trouve, mais, aussitôt, un plus grand effort s'im- 
pose à elle. C'est la leçon qu'elle tire de tous ses 
progrès ; il y a une loi de constance de l'effort 
humain à laquelle l'homme ne peut échapper. 
L'homme le sait ou le sent confusément. Pour- 
quoi donc persévère-t-il dans une direction qui 
parait absurde et vaine P 

La vanité, l'absurdifé ne sont qu'apparentes ; 
l'humanité trouve sa satisfaction en ceci que si 
l'effort demeure constant, il change de forme et 
se place dans une région de l'être où la fatigue 



l88 L ÉCOWOMIE NOUVELLE. 

est moins pénible : Tintelligence. L'humanité 
diminue sans cesse son effort physique et y subs- 
titue r effort intellectuel : l'histoire des trans- 
formations économiques progressives n'est que 
l'histoire d'une intellectuaUsation de l'effort, par 
laquelle l'homme, employait sa faculté de con- 
naître et d'utiliser les choses de la nature, capte 
les forces animales et physiques et lesi met au 
service de son activité. Mais, ainsi que l'indique 
le plus simple calcul de mécanique, il ne peut y 
avoir diminution des efforts et des foi*èés em- 
ployés. La direotidii et le contrôle des forôéô (Jiié 
l'homme capte et utilise elige de l'homme un 
effort équivalent à celui qu'il dépensait àVaiit de 
les avoit" mises à ëon àervitie, ceci tant par cettfe 
direction et ce contrôle même que par la surveil- 
lance, l'emploi et la répartition deâ biens plus 
abondcmts procurés par l'augmentation considé- 
rable de rendement. Ainsi l'homme ne peut-^il 
échapper à la constance dans l'effort. Si, sur cent 
hommes employés à une tâche assurée par les 
procédés primitifs, l'intellectualisation de l'effort 
permet d'en économiser vingt et de doubler le 
rendement des quatre-vingts autres, il faudra 
employer les vingt devenus disponibles aux 
constructions nouvelles pour abriter le rende- 
ment accru, à la surveillance, à la conservation 



L INTBLLBCTUAUSATIQN D|B l^'pFFORT. 189 

Qt ^u transport des nouveaux biens. Toute 
réduction d'eflfort physique est immédiatement 
compensée par iine augmentation déport intel- 
lectuel. 

La ciyiUsatipn n'est autre cj^ose qu§ TinteUec- 
tuaUsation de Te^ort : intellectualisatiQH de 
Tefiprtde pontraipte qui, par }a créatip^de T^tat 
perfectionné, substitue h la fprPQ du poing la 
force qui gouverne autant et plus par l'intel)]- 
gei^CjS que par ^a force pnre ; intellectualisatii)» 
de l'eSort économique par rindustrjialiB4l'io|i des 
travaux de toutes sortes. Clettis transformation 
met 1-bomme îi l'abri des périls qui le menacent 
dans l'état de nature ; maii^ elle le met sous la 
menace de nouveaux périls propres aux états 
sociaux qu'elle crée. Et si, par là, rhum^tnité se 
garde des formations sociales instables et chan- 
geantes que erée la force brutale, elle se donne 
une nouvelle insécurité, qui vient du fait de 
Textrâma différenciation qui ^e produit dans les 
sociétés fortement intellectualisées : entre les 
obefs de ces sociétés qui, eux, représentent la 
plus haute intellectualisation de Tefiort, et leurs 
subordonnés dont ractiyité est moin9 éloignée de 
la forme originelle de l'effort, les différence^ de 
fpnetions sont très accusées et sont moins bien 
comprises de tous que, dans une société primi- 



/ 



190 l'économie nouvelle. 



tive, les différences fondées sur les manifestations 

« 

élémentaires de l'énergie. 

C'est ce qui rend si ardu le gouvernement 
des sociétés très civilisées, où il faut toujours se 
garder des explosions de force brutale qui 
peuvent se produire soit dans la jeunesse, soit 
chez des hommes fatigués par l'effort intellectuel, 
soit aux rangs sociaux où l'activité est plus phy- 
sique qu'intellectuelle, soit encore chez des 
hommes trop riches de sève. Avec cette lumière, 
on comprend mieux l'écroulement de certains 
gouvernements dans les sociétés modernes, gou- 
vernements trop confiants dans l'emploi de la 
force pure, et incapables par là d'exercer la mis- 
sion de l'Etat dans une civilisation fortement 
intellectualisée. L'eff^ondrement de l'Empire des 
tsars, qui était pourtant une assez belle construc- 
tion militaire et administrative, vient en partie 
du fait que le gouvernement des tsars n'a eu 
qu'une faible idée dii rôle que joue l'intelligence 
dans la civilisation européenne. 

Le bolchevisme commet la même erreur fon- 
damentale que les tsars. Son hostilité à l'égard 
des représentants et des organes de l'intelli- 
gence montre qu'il ne conçoit pas la constitution 
des civilisations. Fait paradoxal : il emploie les 
ressources des intelligences qu'il a gagnées, ou 



L INTELLECTUALISATION DE L EFFORT. 19I 

qu'il s'est subordonnées, à organiser une propa- 
gande universelle contre Fintelligence, et les 
mouvements qu'il essaie de susciter dans le 
monde tendent à une égalisation qui subordonne 
rintelligence aux faits matériels. Il s'emploie à 
créer les conditions politiques, économiques et 
sociales qui, non seulement excluent les formes 
politiques et économiques contre lesquelles il est 
en lutte, mais qui le condamnent lui-même à 
une mort certaine et inévitable. C'est là une poli- 
tique engendrée par l'erreur marxiste^ qui 
subordonnait les phénomènes intellectuels aux 
phénomènes économiques, mais dont la généra- 
lisation n'est guère possible que dans ces Russies 
dont les tsars avaient laissé les ressources intel- 
lectuelles en friche. 

Dans les pays latins, au contraire, une puis- 
sante culture intellectuelle, qui pénètre toutes les 
classes, s'oppose à ce paradoxe, et; c'est un fait 
que les admirateurs des bolchevistes russes font 
des efforts considérables pour se présenter aux 
peuples comme des représentants del'inteUigence. 
Il n'en reste pas moins que, dans les groupements 
syndicaux soumis à la pensée marxiste, on 
trouve, dans les revendications formulées depuis 
l'explosion bolchîeviste russe, une tendance hos- 
tile à l'intelligence et qui se manifeste par une 



iga . L ECONOMIE NOUVELLE. ^ 

oppQsitipn ms^rquée à I4 reponnai^s^nçe de la 
répiunératipn différencié^ ^es capacités intellçc- 
tuellps, C'est précisément une des causas ess^ii- 
tieUfîs de 1^ faiblesse du mouveii^ent; synçjip^l» 
quelle^ qi;e soient les apparences contraires, La 
méconnaififs^nce des pap^oités, le refus de Ips 
rém^^érer »e peuvent ayoir de succès durable 
dan^ un pays où il y a, en somme, fort ppu de 
ma^œuyrQs, et où 1^ différenciation se ipani-r 
feste au precni<^i* degré 4^ travail. Fait curieux : 
1^ Franqe est, de tous les pays de h^ute civilisa- 
tion, lis p^ys oh les çqipacités intelleptueUes ^ont 
le moins rémunérées : on s'y contente aisén^ent 
de différences assez faibles, presque toujours au- 
desi^pus des services rendus ; mai$ on y est trps 
sensible au renom, à cette sort^ de gloire qui est 
attachée à toutes les fonctions, ouvrières ou 
patrpujedes, industrielle^ ou commerciales, qui 
exigent 4^3 capacités intellectuelles marquées, 

On a voulu nier cette intellectu^Usatiou du 
monde moderne, Des écrivains, des éconpmistes 
à courte vue voient dans les sociétés conteu^por 
rainei^ une mécanisation croissante. C'est là une 
des plus grosses erreurs que l'on puisse ppn^- 
mettre. L'industrialisation, loin d'entraîner 1^ 
mécanisation du travail, ei^ige l'intelleptualis^- 
tion croissante des travailleurs, m^me de ceux 



r 



l'intellectualisation db l'effoiit*. 193 

qui sont voisins des manœuvres. La mécanisa-- 
tion des gestes, citée comme preuve de la méca- 
nisation du travailleur, se retourne contre la 
thèse générale, car elle n'est possible que par 
l'adhésion de l'intelligence à la méthodisatîon du 
travail. Le nègre qui travaillait sous le fouet était 
mécanisé. L'ouvrier dont les gestes sont « tay- 
lorisés » est un travailleur qui ne subit pas une 
contrainte physique, mais qui accepte l'ascendant 
d'une méthode et qui, par son adhésion intellec- 
tuelle, contraint ses nerfs et ses muscles à agir 
selon les données d'une mécanique plus savante 
que la mécanique qu'il suivait auparavant. 

La répétition constante des mêmes gestes 
simples par un même travailleur ne constitue pas 
une preuve de mécanisation. C'est dans les 
sociétés simples que cette répétition, preuve de 
mécanisation, est presque générale. Le a geste 
auguste du semeur )) est un acte beaucoup plus 
mécanique que la conduite du semoir par un 
ouvrier agricole dont la pensée connaît le mé- 
canisme qu'il manœuvre et dont l'énergie agit 
sur l'animal qui traîne la machine qu'il conduit. 
Le conducteur d'une grue ou d'un treuil peut faire 
le même métier toute sa vie : il sera certaine- 
ment un homme plus intellectualisé que l'homme 
qui traîne la brouette qui porte des fardeaux. 

Valois. Économie. i3 



194 l'économie nouyblle. 

En résumé, le propre de la civilisation et sur- 
tout de notre civilisation industrialisée est d'in- 
tellectualiser TefTort de la création économique. 
Si nous avons la volonté de surmonter la crise 
où nous sommes, c'est à l'intelligence qu'il faut 
faire le plus pressant appel. Donnons-lui le rang, 
l'honneur, les soins, la rémunération qui lui 
soiît nécessaires. Dans notre civilisation qui 
paraît dominée par les forces matérielles^ c'est 
l'intelligence qui porte partout l'animation. 
Sans elle, la machine n'est que vile ferraille. 
Plus que jamais, Tintelligence est la reine des 
cités ; c'est ta moins tyrannique des souveraines 
et, en France, son règne n'est pas seulement 
celui de la sévère logique, c'est aussi celui de la 
grftce. 



GMAFITRE TU 



LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION 



Rappelons les termes des problèmes écono- 
miques qui sont posés au génie organisateur 
des Français : premièrement, augmenter la pro- 
duction française avec quinze cent mille produc- 
teurs en moins; deuxièmement, faire baisser le 
prix de la vie tout en réduisant la durée du tra- 
vail et en augmentant la rémunération des tra- 
vailleurs. Nous avons indiqué selon quels prin- 
cipes et dans quelles conditions on peut travailler 
pour résoudre ces problèmes. Rappelons que 
nous voyons le problème résolu par la volonté 
de croître soulevant les énergies françaises ; par 
une doctrine les guidant; par le régime de la 
contrainte syndicale mutuelle dirigeant les 
actions dans le sens du plus grand effort ; par la 
méthodisation du travail enfin, assurant à une 
même quantité d'efforts un rendemei^it plus 



19^ l*£gonomie nouvelle. 

grand. C'est un grand problème d'intellectuali- 
sation du travail. Il est important de voir jus- 
qu'où il porte. 

Il ne s'agit pas seulement de ce que l'on 
nomme la taylorisation. Nous avons à considérer 
deux modes d'organisation sur deux plans très 
différents : l'un, l'organisation méthodique du 
travail à V intérieur des entreprises, qui va ré- 
genter l'économie des entreprises ; l'autre, l'orga- 
nisation méthodique de la production à V extérieur 
des entreprises, qui va régenter l'économie cor- 
porative et retentira sur l'économie individuelle. 
Il y a donc deux méthodisations très difi*érentes 
à réaUser, l'une individuelle, propre à chaque 
entreprise, l'autre collective, intéressant l'en- 
semble d'une corporation. Les principes de la 
première sont assez connus : ceux de la seconde 
le sont beaucoup moins. 

Les principes de la taylorisation ou de la mé- 
thodisation du travail sont en eff*et familiers à un 
très grand nombre de Français. On sait comment, 
par l'étude scientifique des temps de travail et 
des mouvements du travail, on peut arriver à 
doubler et à tripler le rendement du producteur. 
L'exemple du poseur de briques est aujourd'hui 
à la fois classique et populaire, et l'on sait quel 
merveilleux parti l'on a tiré de la méthodisation 



LA METHODISATION DE LA PRODUCTION. 197 

dans rindustrie de guerre. 11 y a peu à dire sur 
ce point. D ne reste qu*à mettre en garde les 
industriels contre.des applications brutales de la 
méthode qui iraient contre les doctrines mêmes 
de son inventeur et de ses successeurs. Il reste 
également à appeler l'attention sur ce fait que, 
dans la méthodisation du travail dans les entre- 
prises privés, il y a avantage à partir de la 
direction pour aboutir aux ateliers, plutôt que 
de partir d'une conception de l'atelier pour 
aboutir à une conception de la direction. 

Il est en tout cas incontestable qu'une appli- 
cation intelligente des deux méthodes * est un des 
moyens les plus sûrs d'augmenter la production, 
de faire baisser les prix de revient et de vente et 
de mieux rémunérer le travail. 

La méthodisation du travail corporatif abou- 
tira vraisemblablement à des résultats égaux 
sinon supérieurs. Dans cette direction, les idées 
n'ont pas encore la netteté qu'elles ont acquise 
en ce qui concerne le travail individuel ou l'or- 
ganisation de l'usine. Toutefois, on pourrait dire 
d'un mot qu'il s'agit d'appliquer au travail de 

I . On lira avec fruit les exposés des deux méthodes qui ont 
été donnés par les représentants des deux écoles: Le système 
Taylort par G. Bertrand Thompson (Paris, Payot, T919); Essai 
sur la conduite des affaires et la direction des entreprises (Doctrine 
Fayol), par J. Wilbois et P. Vanuxem (Paris, Payot, 1919). 



I 



igS h ECONOMIE NOUVELLE. 

toute une corporation un ensemble de règles 
analogues à celles que Ton peut appliquer à l'in- 
térieur d'une usine ou d'une maison de com- 
merce. Une tella réforme, on le voit du premier 
coup, ne peut aller sans une réforme profonde 
de nos idées et de nos mœurs; on se rend ^ 

compte, dès l'énoncé du principe, qu'elle modifie 
très fortement la conception que le chef d'entre- 
prise se forme de sa fonction. 

Dans l'ancien régime économique (nous nom- 
mons ancien régime économique le régime de 
l'économie libérale), le chef d'entreprise se 
conçoit comme une sorte de chef absolument 
indépendant, réglant à sa guise les conditions 
de la production et du travail. Il s'y croit libre ; 
il ne tolère pas, il ne conçoit même pas que les 
membres de sa corporation lui donnent des règles 
de fabrication. Il entend faire usage de son seul 
bon sens ou de sa seule fantaisie pour déterminer 
la qualité et les dimensions des objets qu'il 
fabrique. En réalité, il jouit en efiTet de sa liberté, 
mais dans des limites fort étroites. Fabricant de 
tapis, il a licence d'établir ses séries avec des 
dijBPérences de dimensions de quelques centi- 
mètres sur les séries de ses concurrents. Édi- 
teur-libraire, il emploiera des papiers qui ne 
seront pas exactement du même format que ceux 



LA METHODISATION DE LA PRODUCTION. 199 

de son confrère. La beauté des choses ne gagne 
rien à ces diversités, et la production en souffre 
fortement. Ces petites différence^ de fabrication, 
cela représente une augmentation considérable 
dans le prix de fabrication, car elles obligent 
à la diversité l'usinier qui fabrique les machines 
qu'emploient le fabricant de tapis ou Timpri- 
meur, le bi*ocheur et le relieur qui travaillent 
pour l'éditeur. Cette diversité des types rend 
difficile et presque impossible l'unification du 
matériel, ou la réduction à un petit nombre 
de types de l'outillage employé dans une 
industrie. Conséquence : frais d'établissement 
de l'outillage plus élevés, et supportés, en der- 
nière analyse, par le consommateur. 

Ajoutons que, dans ce régime, le chef 
d'entreprise entend posséder à soi, bien à soi, 
tous ses services d'achats, de vente, d'expédi- 
tions, d'encaissements, de publicité et de propa- 
gande. C'est-à-dire qu'au lieu de consacrer tout 
son effort à ce qui est l'essentiel de son métier, 
il s'oblige à diriger une série d'opérations dont 
chacune, pour être très bien faite, exigerait une 
spécialisation rigoureuse. Il a bien le sentiment 
que le groupement corporatif de tous les services 
accessoires de son métier déterminerait une 
baisse très sensible de ses frais généraux et dou- 



aoo l'économie nouvelle. 

blerait la force d'expansion de sa corporation. 
Mais si ridée lui en vient, il est immédiatement 
arrêté par la pensée qu'une telle organisation le 
priverait de sa liberté. Conséquence : il fait sup- 
porter aux produits fabriqués des frais généraux 
trop élevés qui pèsent naturellement sur le 
consommateur. 

Enfin, dans ce régime, les progrès techniques 
s'imposent très lentement aux chefs d'entreprise. 
Le chef d'entreprise limite son effort de rénova- 
tion à ses désirs personnels. Estime-t-il que ses 
revenus annuels sont suffisants pour son ambi- 
tion, il conserve ses méthodes et son matériel. 
On pourra lui démontrer que ses gains seront 
plus élevés avec un renouvellement de matériel 
et que la production tout entière y gagnera; 
l'argument sera impuissant à faire mouvoir un 
homme dont l'ambition est arrêtée et qu'aucune 
contrainte ne peut décider à un changement. 

Dans l'économie nouvelle, que nous voyons 
naître et dont la pensée se précise chaque jour, 
tout autre est la situation du chef d'entreprise. 
Ce chef n'est plus un homme indépendant. Il 
est membre d'une corporation, régie par les 
usages et les coutumes syndicales, et qui reçoit 
des règles de son syndicat, aussi bien pour les 
conditions du travail que pour les conditions de 



LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION. aoi 

fabrication ou de vente. La tendance est de limiter 
sa liberté à l'élaboration des règlements auxquels 
il sera contraint de se soumettre lorsqu'ils seront 
édictés. Mais qu'il fasse ou non usage de sa 
liberté à ce moment, il devra subir la contrainte. 

Dès lors, dans la production, le travail de 
réduction des types usuels peut s'effectuer, et, 
parallèlement^ rétablissement de l'outillage spé- 
cial à une corporation. Année par année, les 
modifications peuvent être apportées à tout 
l'outillage d'un même corps. Année par année, 
le syndicat, après enquête auprès de ses mem- 
bres, peut déterminer les besoins en matériel ou 
en matières premières, les indiquer aux syndi- 
cats fournisseurs qui peuvent à leur tour établir 
leur production et leurs stocks sur des données 
précises. Ainsi possède-t-on le moyen de régler 
une production, de fabriquer en séries et de 
réduire les périodes de chômage. Conséquences : 
frais d'établissement moins élevés; baisse des 
prix de vente et capacité de consommation déve- 
loppée dans les classes ouvrières. 

Dans l'économie nouvelle encore, et ceci est 
capital, le chef d'entreprise tend à s'absorber 
dans ce qui est l'essentiel de son mélier, c'est-à- 
dire à se consacrer exclusivement au perfection- 
nement technique de sa propre fabrication ou 



2oa l'économie nouvelle. 

de son commerce, et il tend à remettre à sa 
corporation l'organisation et la direction de tous 
ses services accessoires. Il y a là une sorte de 
coUectivisation corporative de ces services, et 
une commercialisation d'une partie du travail 
syndical. On confie à des spécialistes au service 
de la corporation le soin d'assurer les services 
accessoires de chaque entreprise afin que Tefibrt 
inventif de chacun soit intensifié à l'endroit où 
la recherche individuelle est féconde. Objet : 
réduire les mouvements du travail accessoire par 
la centralisation; faire exécuter pour tous, par 
un homme très spécialisé et mieux rétribué, le 
travail que faisaient plusieurs hommes peu spé- 
ciaUsés et mal rétribués; faire baisser les prix 
d'achat, les prix de transport et tous les frais 
généraux. 

Achète-t-on des matières premières : on groupe 
les achats d'une corporation, et, du même coup, 
on obtient des prix plus avantageux et des condi- 
tions de transport plus rapides et moins coû- 
teuses. Lorsqu'il s'agit de vendre des produits 
fabriqués, on groupe les expéditions provenant 
d'une même ville ou d'une même région en vue 
des expéditions destinées à une même région, à 
une ville, à de mêmes clients. S'agit-il de régler 
des comptes avec les détaillants? On établit des 



LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION. ao3 

bordei^eaux de paiements pour ces clients, qui 
ne font plus qu'un paiement global, que le centre 
corporatif repartit entre ses membres par simples 
virements. Veut-on obtenir des renseignements 
sur les acheteurs ? On les trouve centralisés, 
établis en vue des besoins particuliers de la cor- 
poration, au siège du syndicat. Entreprend-on 
une campagne de publicité ou de propagande 
sur un nouveau marché? Le groupement des 
elTorts permet immédiatement une pleine action 
dans la direction choisie. De tous côtés, dimi- 
nution de frais, diminution de manutention, de 
déplacements, de temps employé, non seulement 
dans la corporation, mais dans les corporations 
voisines et dans les services publies qui se trou- 
vent déchargés des difficultés que donnent et les 
expéditions morcelées, non coordonnées, et la 
circulation des effets de commerce et des espèces. 
En fin de compte, une économie considérable 
en hommes et en temps réalisée par la centrali- 
sation d'efforts de même nature. Conséquences : 
baisse des frais de fabrication et des frais géné- 
raux, donc baisse des prix de vente, accélération 
dans la distribution des produits. 

Dans l'économie nouvelle enfin, le chef 
d'entreprise n'est plus libre d'accepter ou de 
refuser les progrès techniques. Que son ambition 



ao4 l'Économie nouvelle. 

soit satisfaite ou non, il faut qu'il se conforme rapi- 
dement aux modifications rendues nécessaires. 
Veut-il se réfugier dans la paresse de sa liberté? 
ne pas subir la contrainte syndicale? On lui laisse 
sa liberté, mais ses confrères rompent les rela- 
tions avec lui et le privent des services collectifs. 
Il lui faut bien alors suivre la loi commune. 

Telles sont les idées, les mœurs et les cou- 
tûmes en formation. Ce sont celles qui nous 
permettront de donner à la production française 
Télan et la force nécessaires pour restaurer le 
pays et nous rouvrir les marchés du monde. 
Notre tâche est de les répandre et de les rendre 
conscientes chez ceux de nos contemporains qui 
les suivent déjà sans voir combien elles sont 
différentes de nos coutumes^ de nos mœurs et 
de nos idées du siècle dernier. Nous appelons à 
les propager et à les appliquer ces jeunes hommes 
ardents et énergiques que la paix va rendre à la 
vie économique. Que les anciens combattants 
soient les premiers dans cette tâche : ouvriers, 
employés ou patrons, ils sont de ceux qui, en 
possession de l'esprit d'ofiensive et de la disci- 
pline collective, sont le mieux préparés à donner 
à l'économie française l'impulsion et le mouve- 
ment ordonné qui rendront à nos outils le même 
prestige qu'à nos armes. 



CHAPITRE VIII 



LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION 



Répondant aux vœux des classes ouvrières 
qui les pressent de renouveler l'outillage et les 
méthodes de la production, les syndicats et 
groupements patronaux poursuivent un travail 
intense de réorganisation. L'activité générale 
des chefs du commerce et de l'industrie s'exerce 
non dans le sens d'une « défense » contre les 
revendications ouvrières, mais comme une action 
positive tendant à faire baisser le prix de la vie 
et à donner à la France un nouvel essor écono- 
mique. 

Voilà un mouvement excellent, et qui n'a rien 
du conservatisme social que Ton a pu reprocher, 
dans l'avant-guerre, à certains groupes patro- 
naux. Un des premiers objets du mouvement a 
été de faire tomber les entraves que l'Etat a 
inventées pendant la guerre pour (on pourrait 



1 

i 

206 L ÉCONOMIE NOUVELLE^ ' 

dire : contre) la production ; il s'agit des taxa- 
tions, des réquisitions, des consortiums, et de 
toutes tentatives d'étatisation. Mais on a réclamé 
le retour à la liberté du commerce. Est-ce bien le 
nom du régime oii l'on veut entrer? Nous en 
doutons. Il y a le plus grand intérêt à ce que 
l'on ne donne pas un faux nom à un régime 
nouveau qui ne pourra vivre sur les mêmes idées 
que celui du xix* siècle. 

Mais, d'abord, posons les questions fondamen- 
tales : 

Convient-il, dans l'intérêt de la production, 
de libérer les producteurs des entraves que l'Etat 
leur a données pendant la guerre? Convient-il de 
lutter contre les taxations, les réquisitions des 
moyens de production et de transport, contre 
toute tentative d'étatisation? 

Sans hésitation : oui, à tout prix, si l'on veut 
empêcher la décadence économique. 

Libérera- t-on la production en la replaçant 
dans le régime dit de la liberté du travail et de 
la liberté du commerce ? 

Sans hésitation encore : non, car nous avons 
à créer un régime économique nouveau dont les 
institutions seront incompatibles avec les idées, 
les usages et les coutumes commandés par ces 
dogmes de l'économie libér&le. Prenons^n net- 



LA LIBERATION DE LA PRODUCTION. 207 

tement conscience, si nous voulons abréger le 
travail d'organisation où nous sommes engagés, 
selon les anciens principes d'association rajeunis 
et renouvelés sous le nom de syndicalisme. 

Ceci posé, analysons. 

Premièrement, l'État. L'Etat, monarchique, 
républicain ou socialiste, est intéressé à jouir 
d'une bonne économie nationale. Mais il est 
absolument impuissant et incompétent à l'orga- 
niser et à l'exploiter directement. Son économie 
propre étant basée sur le rendement des impôts 
qui constituent ses ressources, il est toujours 
détaché, dans ses entreprises, des préoccupations 
qu'impose, au chef d'entreprise privée, le souci 
du prix de revient et de la réussite commerciale. 
Il sait qu'il peut combler ses déficits par un appel 
constant aux réserves que constitue le rendement 
annuel des impôts. Il est dans la situation du 
gérant d'une société anonyme à capital illimité 
qui, ne subissant aucun contrôle, investi du 
pouvoir d'appeler de nouveaux capitaux, n'aurait 
à aucun moment de sa gestion la crainte d'avoir 
à déposer son bilan. En outre, les entreprises que. 
crée l'Etat, nécessairement confiées à des fonc- 
tionnaires, ont toutes le même vice congénital : 
nul n'y est intéressé pécuniairement à la réussite. 

La crainte de la faillite, l'intérêt personnel. 



2o8 l'économie NOUVELLE. 

ces deux grands moteurs de l'économie privée, 
n'y agissent point pour pousser les chefs dans la 
voie de la meilleure utilisation des hommes, du 
temps et des matériaux. Conséquences : produc- 
tion très coûteuse, gaspillage des matériaux et 
du temps, mauvaise utilisation des forces hu- 
maines. Ceux qui ont vu de près le travail aux 
armées, où s'est trouvée réalisée une véritable 
organisation de socialisme étatiste, sont main- 
tenant éclairés, par l'expérience, sur l'énorme 
infériorité de ce système de production. 

L'Etat n'est pas moins incompétent et impuis- 
sant lorsqu'il prétend intervenir dans l'économie 
pour la régenter ou lui imposer des formes ou 
des moyens d'action. Ses intentions peuvent 
être pures ; ses interventions sont désastreuses. 
Sans organe d'information sûre, sans organe 
possible de contrôle efficace, il ne peut agir sans 
léser les intérêts les plus légitimes, sans causer 
de troubles aux répercussions infinies. Toute 
action de sa part comportant une contrainte, il 
est obligé de créer un contrôle. Le raisonnement 
et l'expérience montrent que les organes de 
contrôle deviennent rapidement une très lourde 
charge pour le pays et sont, pratiquement, ineffi- 
caces, tçint à cause de la nature humaine, qui 
oppose une résistance molle, à la corruption, qu'à 



LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. 209 

cause de Thabileté des contrôlés à échapper aux 
contrôleurs quand ils ne peuvent s'entendre avec 
eux. L'impuissance de l'Etat à l'intervention ou 
au contrôle direct tient à sa nature, qu'il soit 
républicain ou monarchique. Mais il est évident 
que les maux du contrôle ou de l'intervention 
sont plus grands dans l'état déniocratique où des 
groupements économiques peuvent utiliser le 
jeu des partis 'pour faire agir l'Etat dans un sens 
favorable à des intérêts privés ou même contraire 
à l'intérêt national. Ceci ne veut pas dire que 
nous ne reconnaissions à l'Etat aucun droit en 
ce qui concerne l'économie. Loin de nous une 
telle pensée. Mais nous y reviendrons. 

L'action de l'Etat dans l'économie nationale 
étant inefficace ou désastreuse, il faut en libérer 
la production pour le bien commun. Il appar- 
tient aux producteurs d'organiser eux-mêmes 
l'économie du pays. Dans quelle forme .»^ La 
plupart des Français sont d'accord pour orga- 
niser le pays sous le régime de l'association pro- 
fessionnelle et corporative. Il faut bien voir que 
ce régime exclut ce que l'on appelait la liberté du 
çoipmerce et de l'industrie. Dans l'ancien régime 
(nous parlons de l'ancien régime de la démocratie 
et du Ubéralisme), il était entendu que la pro- 
duction et le commerce étaient libres, c*cst-à- 

Valois. Économie. i4 



aïo l'économie nouvbllb. 

dire que chacun pouvait organiser sa production 
et son commerce comme il -l'entendait, qu'il 
était libre d'exploiter le consommateur et le tra- 
vailleur à sa guise, et que les prix de vente des 
produits et d'achat du travail ne pouvaient être 
réglés que par le libre jeu de la libre concur- 
rence et de la prétendue loi de l'offre et de la 
demande. C'est ce régime qui nous a valu, au 
temps de Tabondance^^r exploitation et la désor- 
ganisation dés classes ouvrières sous la pression 
d'une folle concurrence dans la baisse des prix 
de fabrication, et, au temps de là disette, Tex- 
ploitation des consommateurs par les intermé- 
diaires^ les commerçants ou même les produc- 
teurs qui ont spéculé sur la rareté des produits, 
sous le couvert de l'offre et de la demande. 
Chacun sait comment l'offre, diminuée par la 
guerre, a été raréfiée artificiellement par les 
rafles des citoyens âpres au gain qui se servaient 
précisément de la liberté du commerce là où 
l'Etat n'avait pas cru pouvoir l'atteindre. 

Dans le nouveau régime économique, il est 
reconnu que la production et le commerce sont 
soumis à des obligations sociales et nationales; 
que chacun trouve dans sa corporation des règles 
à l'élaboration desquelles il participe, mais aux- 
quelles il doit se soumettre ; que les prix — et 



LA LIBERATION DE LA PRODUCTION. ail 

occi est capital — que les prix des produits sont 
établis par des accords entre syndicjués d'un 
même corps, ou entre syndicats vendeurs et syn- 
dicats acheteurs ; que la rémunération du travail 
enfin est fixée par de3 ententes entre syndicats 
patronaux et syndicats ouvriers. Ces principes 
utiles, nécessaires, indispensables, qui président 
et présideront à l'organisation économique de la 
France, excluent totalement ce' que Ton nom- 
mait liberté du travail et liberté du commerce. 
Mais ils exigent la liberté des associations 

devant l'Etat. 

Liberté absolue? Non. Liberté limitée. Liberté 
limitée par les intérêts sociaux et nationaux que 
l'Etat doit représenter, et au nom desquels il a 
le droit ^'intervenir pour interdire les abus des 
individus et des collectivités. L'Etat responsable 
de la paix civile est obligé d'agir contre toute 
action économique qui tend à briser cette paix. 
Il reste à voir comment son action peut s'exer- 
cer sans devenir une cause de trouble pour la 
vie économique. 

Et d'abord, comment et par qui, dans les 
faits économiques, la paix civile peut-elle être 
troublée? Les vues de nos contemporains ne 
sont pas très claires sur ce point. Prenons un 
exemple sous trois aspects : 



aia l'économie nouvelle. 

I** Le marchand d'œufs arrive sur le marché, 
ayant fait ses calculs et prévu un prix honnête ; 
il installe ses paniers d'œufs et constate qu'il est 
seul vendeur, ses concurrents ayant été arrêtés 
en cours de route par un accident ; il «pécule sur 
le besoin d'œufs et double ou triple ses prix ; 

2° Le marchand d'œufs a raflé les œufs de sa 
région et arrive sur le marché seul vendeur ; il 
double ou triple ses prix ; 

3° Les marchands d'œufs concluent une 
entente secrète pour doubler ou tripler leurs 
prix. 

Dans les trois cas, devant les prix, les ména- 
gères se fâchent, renversent les paniers d'œufs et 
tentent d'assommer le marchand. 

Qui rompt la paix.^^ Si l'on en juge selon les 
procédés de l'économie libérale, on accuse les 
ménagères qui n'ont pas le respect de la loi de 
l'offre et de la demande. Si l'on en juge en réa- 
liste, on voit aisément que, dans les trois cas, 
c'est le marchand d'œufs qui, comptant sur la 
protection du gendarme, tente d'abuser du 
besoin où il sait son prochain. En bonne justice, 
rÉtat devrait retirer sa protection au marchand 
d'œufs qui en abuse et laisser toute liberté de 
protestation active aux ménagères. Mais TEtat 
doit faire mieux; il doit prévenir ces conflits. 



LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. ai5 

Par quels moyens? Dans l'état d'individua- 
lisme où nous étions et sommes encore à demi, il [ 
n'y en a aucun qui soit efficace. La taxation, qu'il 
est impossible de faire respecter, développe la 
vente clandestine, et les produits vont aux riches 
ou aux gens aisés, la réquisition met les produits 
entre les mains des fonctionnaires qui, n'étant 
pas pécuniairement intéressés à la vente, ne 
savent pas organiser la répartition et gaspillent 
les marchandises, quand ils ne se font pas à 
leur tour marchands déloyaux ; le syndicat obli- 
gatoire» le consortium organisé, contrôlé par 
l'Etat, amène l'État lui-même à faire hausser 
les jprix*, quand il ne livre pas le contrôle de la 
production à ceux-là mêmes qui devraient être 
contrôlés. Notre système économique ne permet 
aucune action efficace de l'État pour le maintien 
de la paix publique par le contrôle de la vie éco- 
nomique. 

Mais l'Etat n'est pas sans moyens s'il veut se 
servir des organes que constituent les produc- 
teurs dans la vie économique. Il y a des syn- 

1. Le chef d'une^très grande entreprise disait à Fauteur de ce 
livre : « INous sommes honteux des bénéfices que nous réalisons. 
L'État, Dieu ^ merci ! nous en prend 80 p. 100. 'Cela décharge 
notre conscience. » C'est l'impôt sur le consommateur masqué 
par l'impôt sur les bénéfices de guerre. Mais quelle singulière 
politique économique ! 



/ 



ai4 L écONOMIB NOUVELLE. 

dicats librement constitués. Que l'Etat, dans les 
moments de crise, comme celle où nous sommes, 
s'adresse à eux et leur demande, en échange de 
la protection qu'il leur donne, la réglementation 
des prix par leurs propres moyens. Qu'il oblige 
les syndicats à se contrôler les uns les autres; 
qu'il les rende responsables de leurs prix, en 
même temps qu'il les invitera à faire leur police 
eux-mêmes. Que toute hausse artificielle des 
prix, dénoncée par le syndicat qui en souffre, 
soit punie par de grosses amendes syndicales 
imposées au syndicat qui la provoque. Que Ton 
aille jusqu'à la prison, surtout lorsqu'il s'agit de 
l'alimentation. Organisez ce système, le moins 
coûteux qui puisse être, car tous les frais en 
seront faits par les intéressés; — le plus efficace, 
car il sera fait par les mêmes intéressés, et il est 
probable que vous donnerez à l'Etat le moyen 
d'agir sur l'économie sans apporter d'entraves à 
la production. Encore une fois l'heureuse solu- 
tion est fournie parle syndicalisme. 

Conclusion : qu'il s'agisse de défendre les pro- 
ducteurs contre l'Etat ou qu'il s'agisse de colla- 
borer à la tâche de police nationale que l'État 
doit exercer sur la production, nous avons à 
réclamer, non la liberté du commerce,, non la 
liberté du travail, mais la liberté syndicale. L'Etat 



LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. ai5 

limitera notre liberté où il le doit pour le bien 
social et national : il contrôlera les résultats de 
notre action publique; mais il ne pénétrera pas 
dans le domaine du travail mdme oîi il est incom- 
pétent. Il fera son métier; nous ferons le nôtre. 
Revendiquons pour nos syndicats le droit et le 
devoir d'organiser et de réglementer la produc- 
tion. C'est la loi de la nouvelle économie. 



CHAPITRE IX 



LES PATRONS 



Dans réconomie nouvelle, et surtout dans la 
période de- transformation où nous sommes, les 
patrons ont un rôle de premier ordre à remplir. 
C'est particulièrement sur eux que pèse la lourde 
responsabilité d'inventer et de réaliser les trans- 
formations nécessaires de l'outillage de la civili- 
sation et desk/, méthodes de travail. Ils nous 
doivent de réussir dans leurs entreprises. Les 
socialistes qui se proposent de supprimer le 
patronat sont de tristes ânes. Notre intérêt est 
d'organiser une judicieuse et énergique exploita- 
tion des patrons, c'est-à-dire de les obliger à ne 
pas se contenter des situations acquises; notre 
intérêt est de mettre en valeur, pour le bien com- 
mun, toutes les facultés des patrons. Par exemple, 
il y a des patrons qui se contentent du chiffre 
d'affaires qu'ils faisaient hier et qu'ils font 



.1 



; LES PATRON». ai7 

aujourd'hui et qui, manquant d'ambition, dé- 
clarent que les bénéfices qu'ils réalisent leur 
suffisent. Ce sont des paresseux qui ne 'font pas 
du tout notrç affaire. Pour doubler notre produc- 
tion nationale, il nous faut des patrons qui 
veuillent doubler leur propre production, donc 
doubler, et tripler s'il se peut leur chiffre d'af- 
faires; s'ils doublent leurs bénéfices, tant mieux. 
Nous avons besoin d'hommes qui ne sont pas 
satisfaits de ce qu'ils ont. 

Ge ne sera pas sans que les patrons se rendent 
exactement compte de leur fonction écono- 
mique. Nqus proposons à ceux qui l'ignorent 
quelques réflexions sur ce point. Les patrons ne 
sont ni des bourgeois ni des capitalistes. Les 
bourgeois, ce sont les rentiers, ce sont les 
patrons retraités; les capitalistes ce sont ceux 
qui vivent du placement des capitaux. Les 
patrons sont des tra^vailleurs, des producteurs ; 
ce sont des hommes qui, à cause de leurs qua- 
lités dans l'organisation du travail, dans la dis- 
tribution des tâches, dans la répartition des pro- 
duits, sont placés à la tête des services de la 
production, en quelque sorte par une délégation 
tacite de la collectivité; ce sont des hommes qui, 
par position, par intérêt personnel, parce qu'ils 
sont ou se considèrent propriétaires ou bénéfi- 



4 
\ 



ai8 l'économie nouvelle. 






claires de leurs entreprises, utilisent au mieux 
les efforts humains, le temps de travail, Icfe 
matières qu'ils traitent et les produits qu*îls 
fabriquent. Ce sont eux qui, grâce au fait qu'ils 
sont intéressés par leurs bénéfices, nous donnent 
le système de production le moins coûteux et le 
système de répartition le plus économique et le 
plus sûr. 

Supprimez les patrons, la production baisse, 
augmente de prix, et l'on entre dans le gaspillage 
et la mauvaise répartition. L'intérêt social com- 
mande de conserver l'intérêt du patron; cela 
coûte infiniment moins cher que toute espèce 
d'étatisation, de nationalisation ou de socialisa- 
tion. Mais il faut organiser le pays de telle ma- 
nière que, par des institutions qui exercent sur 
lui une forte influence, le patron soit obligé de 
fournir le maximum d'efforts, et qu'il y trouve 
son plaisir. 

Le vice essentiel de la nationalisation ou de 
la socialisation, c'est de supprimer, pour les 
organisateurs du travail, l'intérêt à la bonne et 
rapide exécution des tâches J. Un patron, obsédé 
par la crainte constante des pertes ou de la 
faillite, est porté, par intérêt personnel, à servir 
rapidement le consommateur; à cause du souci 
qu'il a de sa réputation, qui entretient ses affaires, 



LES PATRONS. a 19 

il est conduit, par le même intérêt, à chercher 
la bonne qualité et le prix de vente le plus réduit ; 
son intérêt propre le guide dans la bonne répar- 
tition des produits ; enfin, tous ses frais acces- 
soires sont réduits au minimum; s'il y a des 
sous-produits, il en tire parti; il économise les 
bouts de bougie et les bouts de ficelle, par souci 
de son bénéfice personnel. Résultat : en cher- 
chant son bénéfice, il réalise une économie con- 
sidérable pour la production générale, il ne 
gaspille aucun des biens matériels dont il a la 
charge. Remplacez le patron par un fonctionnaire 
de l'Etat, par uij délégué au travail, et vous 
verrez s'élever rapidement le coût de la produc* 
tion. Ce fonctionnaire, ce délégué appointé, ga- 
gnant sensiblement moins que le patron qu'il 
retnplacerait, nous coûterait deux et trois fois 
plus, nous servirait deux et trois fois moins vite, 
et laisserait perdre deux et trois fois plus de 
temps et de matériaux. Pourquoi? L'intérêt, per- 
sonnel ne le fouette plus. Assuré de son traite- 
ment, ne crjaignant pas la faillite, n'espérant pas 
les bénéfices, il suit le tran-tran de son existence, 
désintéressé du prix dé revient et du prix de 
vente, réglant la répartition des produits sans 
souci des frais de transport ni des besoins locaux. 
Production et répartition deviennent ainsi des 



aao l'économie NOUVELLE. 

Opérations beaucoup plus coûteuses que si elles 
étaient dirigées par un patron. 

. Et il y a un autre vice dans la production na- 
tionalisée ou socialisée. C'est l'incompétence ou 
l'impossibilité de déterminer les limites de la 
compétence. A ce point de vue, le régime patro- 
nal est bien au-dessus de tout régime socialiste. 
En effet, dans le régime patronal, un incompé- 
tent ne peut pas demeurer longtemps à la tête 
d'une entreprise ou, si l'on veut, d'un service de 
la production; s'il est patron, son incompétence 
le conduit à la faillite et il est éliminé ; s'il est 
subordonné, il est rapidement jugé à sa valeur 
par un chef intéressé à son vrai rendement. En 
outre, les limites de la compétence sont déter- 
minées par le jeu naturel des facultés humaines; 
un patron n'administre, n'organise que ce qu'il 
est capable d'organiser, d'administrer avec profit. 
S'il va au delà de ses moyens d'action, encore une 
fois, la faillite l'arrête. Il n'en est pas de même pour 
le fonctionnaire, dans un régime de nationalisa- 
tion, pour le délégué au travail dans un régime 
socialisé. La preuve de la compétence ou de l'in- 
compétence n'apparaît qu'au bout d'un très long 
temps, et quand elle apparaît, la lenteur adminis- 
trative empêche les sanctions rapides quand l'in- 
trigue politique ne les interdit pas complètement. 



LES PATRONS. aai 

En résumé, au point de vue de la production, 
le plus médiocre régime patronal présente une 
supériorité incontestable sur le meilleur régime 
dénationalisation ou de socialisation. Les patrons 
sont, en somme ^ les meilleurs délégués au tra- 
vail qu'un peuple puisse se donner. Gardons- 
nous de lès supprimer si nous voulons résoudre, 
en vue delà prospérité générale, le problème éco- 
nomique de Taprès-guerre. Répétons-le : mieux 
vaut organiser le pays pour exploiter leurs capa- 
cités techniques, pour les obliger à fournir un 
travail plus intense. 

La difficulté, c'est qu'il n'y a pas de patrons 
au-dessus des patrons. La solution, c'est d'orga- 
niser la vie économique de telle manière qu'une 
contrainte soit exercée sur les patrons dans le 
sens du perfectionnement technique, de l'expan- 
sion économique, de Tapplication des nouvelles 
méthodes. Il faut organiser une action contre 
trois tendances patronales, ou contre trois types 
de patrons : celui qui subit les changements éco- 
nomiques en acceptant tout simplement une 
réduction de ses bénéfices ; celui qui essaie de 
maintenir ses bénéfices en diminuant la rémuné- 
ration de la main-d'œuvre ; celui qui tente la même 
opération par une simple majoration des prix de 
vente compensant toute augmentation du prix de 



a»a l'économie NOUVELLE. 

la main-d'œuvre. Ces trois types de patrons 
devront chercher de nouvelles solutions ou dis- 
paraître. 

Les moyens de contrainte, nous Tavons déjà 
montré, le syndicalisme les fournit : du côté 
ouvrier, par la pression ouvrière pour les plus 
hauts, salaires et la réduction de la durée du tra- 
vail; du côté patronal, par une discipline quiper- 
me(ttra d'imposer de mêmes transformations à 
tout up groupe industriel. Les contraintes fonc- 
tionnant, il ne reste à résoudre que des pro- 
blèmes techniques qui ne sont pas au-dessus de 
l'intelligence française. Les patrons ont à recher- 
cher par quels moyens humains on peut obtenir 
la même somme de travail avec deux millions de 
producteurs en moins,' dans un temps de travail 
réduit, et par quels moyens mécaniques, avec ce 
personnel diminué, on peut porter au double les 
résultats de la production, et réduire les prix, 
malgré des charges nouvelles. Nous n'avons à 
demander aux patrons ni sacrifices, ni concessions; 
nous leur demandons de travailler à transformer 
notre économie industrielle, commerciale, agri- 
cole ; leur activité technique, voilà le plus grand 
de leurs devoirs sociaux dans les dix années que 
nous allons vivre. 



CHAPITRE X 



DÉCADENCE DU SOCIALISME 



Depuis dix ans bientôt, nous annonçons la 
décadence du socialisme, nous montrons la pen- 
sée socialiste anémiée, impuissante, vidée de 
toute faculté créatrice. On ne voit plus aucune 
grande figure socialiste. JLe nombre des adhé- 
rents aux divers partis socialistes s'est accru ; 
mais Tâme du mouvement est en agonie depuis 
longtemps. Le Congrès socialiste national tenu 
en France en avril 191 9 en a apporté une nou- 
velle preuve. Ce Congrès, où étaient réunis les 
plénipotentiaires des groupes qui prétendent 
transformer la vie économique, a été fermé à 
toute discussion sur l'économie. lia été plein de 
discussions sur les élections, la politique générale, 
la politique extérieure, les rapports des groupes 
socialistes entre eux, la deuxième et la troisième 
Internationale, etc. Mais sur l'économie, sur la 



f 

\ 



aa4 l'ÉGONOMIB NOUVELLE. 

production, néant, vide sonore. Ce qui ressort 
des comptes rendus du Congrès, c'est que les 
socialistes actuels vivent sur un petit nombre 
d'idées vieillies, qu'ils ne pensent ni à confronter 
avec les événements ni à rajeunir, et que, au 
surplus, ils sont devenus presque complètement 
étrangers à la vie des producteurs. On peut 
lire et relire les travaux du Congrès : on y 
trouve ce qui peut intéresser les clients d'un 
parti politique ou les amateurs de Tinternationa- 
lisation du monde, mais rien de ce qui touche un 
homme qui travaille et qui pense avec Proudhon 
que, dans toute civilisation, il faut que r homme 
travaille. 

Comment un parti, fondé sur une doctrine 
économique, a-t-il pu devenir à ce point étranger 
à sa propre histoire? Cela s'explique par la cor- 
ruption qu'engendre la vie parlementaire dans 
tout parti politique; cela s'explique aussi, et 
plus sûrement, par une extrême faiblesse de la 
pensée socialiste, devenue impuissante à « re- 
penser » ses doctrines, impuissante à les exposer, 
impuissante à s'en servir pour tirer les leçons 
des expériences humaines. Il ne faut pas être 
grand clerc pour conclure, de ces constatations, 
qu'un groupe idéologique tombé à cette faiblesse 
intellectuelle est condamné à la décrépitude. Il 



f 1 

i • 



DEGÂdENGB du socialisme. aa5 

n'est pas hors d'état de nuire ; mais il est radica- 
lement iiicapable d^brganiser. 

(^ue, devant une sitiiâtion économique sàiis 
précédent, iiii congrès socialiste demeiire muet 
siir lés moyens que sa doctrine peut fournir pour 
résbiidré lès protlèmes qui se poseiit, c'est un 
spectacle d'un haut prix, ftieii ne montré mieux 
qiie le mouvement socialiste ne se produit pas 
sur le plan aé la production. Les syndicalistes 
ont apporté leurs solutions, doni quelques-unes, 
cominë celles qui ont été formulées par M. Jou- 
Il aux, au Congrès de 1918, étaiéiit rationnelles. 
Les bourgeois, les chefs de Tindustrie ont donné 
les leurs, et elles sont fortes. Les socialistes 
n'apportent rien, sinon des déclarations sûr 
l'Internationale. 

La guerre, là paix proche offraient pourtant 
iiiie aihplé matière a un congrès socialiste qui 
eût éi<ê dominé par une philosophie de produc- 
teurs; Dé igidà 1919,1e monde européen a mis 
en pratique presque tous les systèmes économi- 
ques. Puis il s'agissait de choisir, à la fin de là 
guerre, -^ afin de proposer aux producteurs les 
inoyens propres à la réfection du matériel dé- 
truit, à la reconstitution des stocks épuisés, à 
rbr^aiiisàtibn du travail et à la répartition des 
richesses dé la terre pour les peuples diminués éi 

Valois. Économie. i5 



2 26 l'Économie isouvelle. 

inégalement frappés par les misères de la guerre, 
— c'était bien le moment, pour un congrès so- 
cialiste, de montrer aux travailleurs quelles mé- 
thodes, quel mode de production l'emportent sur 
les autres. Les exemples ont été ou sont sous nos 
yeux : industrie d'Etat, consortiums nationaux, 
mise en régie, coopératisme, municipalisation, 
nationalisation, socialisation autoritaire et liber- 
taire, on a tout vu pendant la guerre. Les expé- 
riences que les théoriciens souhaitaient autrefois, 
elles ont toutes été faites. Les socialistes avaient 
une occasion unique de donner une grande leçon 
au monde et de faire apparaître l'excellence de 
leur doctrine pour l'aménagement de la planète 
et l'exploitation des biens de ce monde par des 
travailleurs libérés. Us n'en ont rien fait. 

Il est vrai qu'il n'était pas sans difficultés de 
démontrer la précellence du socialisme par les 
résultats de la révolution russe. On peut montrer 
que la révolution russe a atteint un des buts du 
socialisme, qui est la dépossession de la bour- 
geoisie, accompagnée de la suppression d'un 
certain nombre de bourgeois. Mais montrer que 
ce phénomène a été suivi d'une augmentation d( 
la production agricole ou industrielle, d'um 
amélioration dans le sort des travailleurs, ou 
d'une accélération dans les services des transport 



DECADENCE DU SOCIALISME. 397 

collectifs, c'est évidemment une entreprise vouée 
à Téchec. Est-il seulement possible de dire que 
la ruine économique des peuples russes est pure- 
ment transitoire, que, demain, le socialisme fera 
surgir de ces ruines une économie nouvelle, 
apportant la prospérité? Entreprise non moins 
condamnée, au moment oii l'on apprenait que les 
bolchevistes, pour faire vivre leur révolution, 
étaient obligés de lui donner des cadres qui res- 
tituent à Féconomie, sous des noms nouveaux, 
les chefs de l'économie capitaliste. 

Il est encore vrai qu'il eût été difficile de tirer 
des conclusions favorables au socialisme des 
différentes expériences qui ont été faites par les 
États, les armées, les villes, de méthodes d'orga- 
nisation et de production apparentées au socia- 
lisme : industrie d'Etat, régies, municipalisa- 
tions, collectivisme militaire, ont rendu des ser- 
vices, mais à un prix beaucoup plus élevé que 
tous les systèmes capitalistes connus, et avec le 
secours d'une autorité matérielle que le socia- 
lisme repousse, au moins dans sa doctrine. 

Il est encore vrai qu'il eût été imprudent de 
tirer argument, en faveur du socialisme, de la 
socialisation des pays allemands lorsque l'on 
voyait la république socialiste de l'Empire alle- 
mand choisir les délégués techniques qui accom- 



2a8 l'Économie nouvelle. 



pâghènl ses plëhipblentiaîrës, hori point vdàiis le 
personnel socialiste, mais dans le plus haut per- 
sonnel aès grandes entreprises capitàlislëè die 
l'Empire . 

li est donc vrai que, côriire la critique i^iiè 
nous faisons dû congrès socialiste, vaut fê JTait 
que dès conclusions tirées dés eipériëHcés dii 
temps de guèi^rë eussent été singulièreiiient trou- 
blantes pour les cotisants et les adhérents du 
Parti qui ne pouvaient y trouvét lii justificàiibn 
de la politique socialiste. Mais nous né croyoiis 
pas que cette crainte ait empêché lés socilailistes 
âe commenter les faits de la guerre àii poiiit de 
vue économique. Le vrai, c'est que là pensée so- 
cialiste est épuisée depuis longtemps; lé vrai, 
c'est que les parleniéritaires qui dirigent le parti 
sont complètement étrangers au inondé dii tra- 
vail. Ils continuent d'eiïiployër les formulés 
marxistes, siir lesquelles lé parti s'est organisé 
depuis trente ans et avec lesquelles ils avaient 
gagné autrefois et lès jeunes iiitëllecliifels, éi une 
élite ouvrière. Mais ces forimiilés qiii représen- 
taient alors des principes d'action économique 
lie sont plîis que dés moyens électoraux, à 
l'inlériedr el à l'extérieur dii parti. 

Lès travailleurs, les producteurs, les éyhdi- 
càts savent ce qu'il faut pehsèf dé la trànsforniâ- 



DÉCAPÇPÎCE DU SOCIALISME. 3^9 



.t « / * -♦< 



\jpj\. ^t de 1^ (Jjépompqsitiqn du socialisme. Çom- 
TJipnt pert^in!| (^'çjitre eux dçH^eui-ent^ils attachés 
au socialisme, alor? qu'ils en connaissent la fai- 
blçssç ? P^r le lien dq 1^ sçule îflée <jui dem^qurp 
viyçinlf? d^in? 1^ spci^lisipç, rjntern^tionfilisme, 
dopt Tappa^ençe généreiiise séjduit çncore' leç 
esprits formés sous le commandement de la pa- 
rôle de Marx : Travailleurs de tous les pays, 
unissez-vous. Les syndicalistes révolutionnaires 
croient encore à la réalisation simultanée d'une 
nouvelle organisation de la production et de l'in- 
ternationalisme : ils demeurent en liaison avec les 
socialistes pour la seconde partie du programme. 
Le parti use et abuse de cette confusion pour 
conserver quelque influence sur le mouvement 
ouvrier. C'est la seule puissance qui lui reste; le 
Congrès s'en est servi aveuglément. .Aveuglé- 
ment, disons-nous. Car il paraît certain que la 
plupart des socialistes français, séduits par l'idée 
de la paix des peuples, ne voient pas que, sous 
ce nom, et en utilisant leur belle passion, de 
grands seigneurs de la finance et de la très haute 
industrie voudraient établir le règne international 
des puissances d'argent. Le Congrès socialiste, 
s'il avait été dirigé par des producteurs authen- 
tiques, eût certainement découvert que, dans la 
paix sans victoire, objet de son vœu, les finan- 



a3o L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

ciers des peuples enrichis n'auraient pas de peine 
à imposer un redoutable impérialisme économique 
aux peuples épuisés ou ruinés. Et la justice, le 
droit, ainsi que la nation française, eussent été 
satisfaits s'il était sorti, du Congrès socialiste 
d'avril 191 9, une condamnation de cette sorte 
d'impérialisme. 



CHAPITRE XI 



LES PRODUCTEURS 
DEVANT L'IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE 



Quel sens les socialistes ont-ils voulu donner 
aux manifestations du i**^ mai 191 9? On distingue 
que, au-dçssus des manifestations des travailleurs, 
ils ont voulu affirmer leur volonté de s'opposer 
aux impérialismes, considérés comme causes de 
guerre. Mais, fait curieux, ils n'ont dénoncé que 
les impérialismes territoriaux, et n'ont pas paru 
voir que, sous leurs yeux, naissent et grandissent 
de redoutables impérialismes qui ne sont pas terri- 
toriaux, qui sont économiques, qui répandent 
dans le monde de nouvelles causes de conflits et 
qui, au surplus, constituent une grave menace 
pour les producteurs de quelques pays de la 
vieille Europe. 

Les socialistes qui devraient être les premiers 
à saisir les nouvelles réalités économiques, sont 



1 < 



332 L ECONOMIE NOUVELLE. 

aveugles devant cette grande manifestation du 
monde moderne. Ils voient le capitalisme où il 
n'est pas ; ils ne le voient pas où il est. Que la 
France, qui doit rendre à ses travailleurs le pain 
volé par les Allemands, veuille s'assurer du côté 
de la Sarre tine légitim, compensation à ses 
pertes, ils crient au scandale; que l'Italie veuille 
arranger ses froTitières çt seg positions sur une 
côte où elle n'est pas sans droits historiques, ils 
s'indignent. Mais que des groupes de puissants 
capitalistes se servent de l'idéalisme pour sou- 
mettre d'innombrables populations au dur ipuff 
de riippérialisme économique, et les voici sans 
voix. Ils ont des yeux, et ils ne yoient pas. 

Apportons qijelques vues à ceux d'enti'e eux 
qui liront ces lignes. Depuis la guerre, les nations 
à intérêts généraux ou à intérêts particuliers sont 
divisées en deux groupes : les upes ont leur indus- 
trie appauvrie ou ruinée par la guerre ou la ré- 
volution, qt leur intérêt est de se donner de se- 
rieuses garanties territoriales afin que leurs 
producteurs puissent, en toute sécurité, recons- 
tituer leur industrie ; les autres ont leur matériel 
industriel intact, sont prêtes à fabriquer pour les 
besoins du monde entier, et leur intérêt est de 
s'ouvrir partout de grands marchés pour les pro- 
duits manufacturés. Celles-ci ont une tendance 



!••■ _. > ii^imriimnm 



PRODUCTEURS ET J^PÉIjlIALISMB pCONOMIQUE. 233 

pi^rguçe à rimpépalispiiç éconpmiqug. Plus çxaç- 
temçnt, chez elles, des consortiums de fin?inciçrp 
et ^In^Hstrieïs ont dejùis Ipng^^^^p, Compris 
tout rintérêt que présentent de ^irai^de^ ponnibi- 
n^iapns fifijeinpières qui aboutiraient à des pm- 
pra^ts et k des fpuynîtcire^ de ipe^tériel agricole 
et de inatériel roulant à des peup|fîs dpnt Tin- 
du^trîe vest ruinée ou naissait à peine avant la 

E^^mpJjB : 1^ I\vissjp. Son indi:jstrj€| çt ses trans- 
ports ^o?it désorganisés et ses ressoufcç^ ?S''^"' 
cçjles ri^ ppifrrcjTit pl^s être j5xploi|ées pajnt^na|||i 
(ju'aye< |'aidç et spu3 |a (Jirpctip^ du capitajj^mç 
étrapgef». Voilà pn pays bien préparé pour subir 
Vimpéridisme écpnomique, aussi bien avec le 
(( gouyelfnp^ent » bolcbeviste qu'ayec u^ gpu- 
ver^enjppt natipnal. 

La naliqnalisatipn des terres r^s^es apparaît 
cpipme là préface dVne éporit}^ ppération finan- 
cière quïi f^ra tpvaiUei: le paysan russe pour 
quelques ianqi|ij3r8 ji'AUpinagne Q}! d'Ainériqu^. 

V^ijiillei e|^ effet, y pus pendre cppapte q|ie, 
1^-bfis, pnia dpp|}é aux paysan^ ^pute la terrp, ' 
c'esfrà-dira beaucoup plui^ ^^^^ ^P^ pguyent 
cultiver a4c leurs bras et avec les pauvres 
instrumeilW qu'ils ppssèdent. Pppf cultiver cette 
tçprp (|ont il n'ont d'ailleurs, selon les c( lois )) 



a34 l'économie nouvelle. 

bolchevistes, que la jouissance, il leur faut des 
machines. Or, ils n'ont ni machines, ni capitaux 
pour en acheter. Lorsque vous sa!vez ces petits 
faits, tout s'éclaire. 

Si les bolchevistes conservent le pouvoir, 
l'affaire est d'une extrême simplicité. Les bolche- 
vistes ont fait un monopole d'Etat du commerce 
des machines agricoles, des semences, de? blés, 
à l'intérieur comme à l'extérieur. Vous ccmpre- 
nez maintenant pom-qupi de grands capitalistes 
d'Allemagne et d'Amérique ont été pleins de 
ménagements pour le « gouvernement » de 
Lénine. Les puissances d'argent que \% Times 
dénonçait au printemps de 191 9, sont prêtes à 
avancer, à un « Etat » bolcheviste bien appuyé 
sur les baïonnettes lettones ' et chinoises, les 
sommes nécessaires pour acheter les nachines 
agricoles dont le paysan russe a beso:n. Il est 
vrai que le placement n'est pas de toute sécurité, 
mais il n'est pas impossible de prendre des garan- 
ties. Avec le temps, on ferait de l'Elat bolche- 
viste russe un organe qui percevrait m fameux 
impôt sur la production russe pour le^compte de 
quelques grands manieurs d'argent de l'ancien 
et du nouveau monde. ; 

Si un gouvernement national reprend le pou- 
voir en Russie, la situation ne seré guère plus 



PRODUCTEURS ET IMP^RIAXISME ÉCONOMIQUE. a35 

brillante pour le paysan russe. Les puissances 
d'argent y trouveront leur compte, plus rapide- 
ment, plus sûrement, mais heureusement pen- 
dant un temps moins long. Tout gouvernement 
national qui rassemblera les terres russes sera 
obligé de consacrer le paysan russe, non dans la 
jouissance, mais dans la propriété de la terre. 
Mais la mesure, préparée dès le printemps 
de 1919 par Tamiral Koltchak, ne donnera au 
paysan ni capitaux, ni machines. Les capitalistes 
des deux mondes seront là pour les leur fournir 
non sans un honnête bénéfice. 

Dan« les deux cas, Tagriculture russe travail- 
lera pour les Rois de F Or. Dans la seconde hypo- 
thèse, elle aura l'espoir de pouvoir se 'libérer. 
Mais, pendant de longues années, elle paiera un 
lourd tribut à la finance et à l'industrie étran- 
gères. Pense- t-on que cela contribue à la pacifi- 
cation du monde? Quand les Russes seront en 
état de faire le compte des millions, des dizaines 
et des centaines de millions qu'ils devront payer 
à l'étranger, quand ils verront la sujétion où ils 
seront devant les Maîtres de l'Or et du Fer, de 
Hambourg, de Francfort ou d'autres lieux, 
croyez-vous qu'il ne se trouvera pas parmi eux 
quelque nouveau chef de la Moscovie pour refuser 
le tribut et prendre les armes pour se libérer? 



236 l'Économie ïjpï|veli,b. 

^^^T^ ^xemple, que x\0}Xf %on^ d'un gaj^g 
moins lointain. Q^e Fiume appa^tiei^pc; à |'I|aliç 
ou au royaume des Serbes, jj^^ Slpvènjçs et fje^ 
Croates, où est le Droit, où ç?t la Justice, nqu? 
n'endécideroiîsp^s, n'^y?[]:|t pçs qpalité ^q jijgp 
des notions. Mais pous pquvops ypir qpip, d^q?» 
Iç premier pas, Ç'ipme sçrai}; ei^tploit^e.pt mî§e pn 
valeur par 4ps producteur^ europée||s, l|or^ (|e 
1^ sujétion de Vor ^trapger; (jue, dans le ^ppbnd, 
Fjume risque fort d|B 4cypnir la ppr|,p gar l£|qp€^ll^ 
de gros intérêts fiiianciers étrangers, s^^inapl;, 
organisant et contrôlant le port, p|é|^étf|eraient 
da|is le pays sans industrie de^ Croates Epi|r en 
faire la conquête épqnomiqiïe. La pacj({pation 
du mpijde y gagneirait-elle quelque chose? l^pus 
en doutons. De tous les pouvoirs, celui de l'qf: 
est le plu3 dur et le moins hums^in. Si les Croates 
en font Texpérjence, ils ne tarderont pas à ^é^i- 
rer d*en secpuer \e joug. Voilà qui np serait pas 
fait pour consoliîde|: Iqi paix dans la Society dpf 
]>[a lions. 

Nous donnons c^s con^i^^ra^ions çf} ppus 
plaçant au point de vue deg prpcjucteurs ^urq. 
péens. Que no^s spyoïis oiiyri^rs j^u chef^ d'iij- 
dvistrie, non? avpiis le pl]is grand int^r^t ^ jj^a^- 
vaillpr sous la protection 4 ur^ go|}vprpep|eji{ 
natipnal plutôt q^fp ^qu^ le contrôl^ de quejque 



PRODUCTEURS ET IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE. 287 

grand banquier d'outre-mer. Nous soumettons 
ces considérations aux socialistes. Il se trouvera 
bien chez eux quelque héritier de la pensée des 
fondateurs du socialisme qui étaient si habiles à 
distinguer les combinaisons des capitalistes der-^ 
rière les proclamations des chefs d'État. Des 
hommes aussi préparés à la connaissance des 
faits écôriomi^ue^ né peuvent J)ds demeurer 
aveugles sur ce point. On conçoit aisément qu'un 
homme comme le président Wilson, entièrement 
saisi par un puissant idéalisme, qui s'est élevé 
au-dessus de tous les particularismes iiàtionaux, 
ne puisse voir lé spectacle des intérêts qiiî lili- 
lisent, pour les détourner de leur but, les plus 
nobles aspirations. Mais les socialistes sont, ou 
croient être, en contact direct avec les faits éco- 
nomiques; ils ont tous les éléments d'informa- 
tioil; ils connaissent et ont souvent dénoncé le 
jeu de la finance cosmopolite. Qu'attehdent-ils 
doiic pour mettre eii gardé les travailleurs fran- 
çais contre les lanceurs de l'iianipériâlisme écono- 
mique qui tend à assujettir les productéiirs euro- 
péens à la Ploutocratie internationale et qiii 
saboterait aussi bien la paix Wilson que là vic- 
toire française ? 



CHAPITRE XII 



LES GRÈVES ET LES IDÉES 



Nos doctrines sur Vaction ouvrière sont con- 
nues depuis la fondation de l'Action française; 
exprimées par des hommes d'origines très diffé- 
rentes, rattachées aux déclarations du comte de 
Chambord, aux idées de Le Play, du colonel de 
la Tour du Pin, de Proudhon ou de Sprel, elles 
ont pour base la reconnaissance nette du droit 
syndical, avec les formes d'action qu'il implique. 
Au-dessus du droit syndical, patronal ou ouvrier, 
nous plaçons l'intérêt de la production. Au-des- 
sus de l'intérêt de la production, l'intérêt natio- 
nal. Voilà vingt ans bientôt que ces doctrines 
sont exposées par ceux qui ont fondé l'Action 
française ou y ont adhéré. Notre attitude nous a 
souvent valu les critiques de quelques représen- 
tants des anciens partis conservateurs. ''Nous 
n'avons cessé d'exposer ce que nous considérons 



LES GRÈVES BT LES IDÉES. aSg 

être la vérité pour Taction économique et sociale. 
Nous n'avons jamais voulu ]a subordonner aux 
intérêts, aux passions ou aux préjugés d une 
classe ou d'une autre. Nous pouvons donc com- 
menter les événements de juin et de juillet 191 9 
avec une entière liberté d'esprit. 

En huit jours,, des grèves avaient été déclen- 
chées de tous côtés, dans presque toutes les cor- 
porations. Nous trouvions-nous devant un mou- 
vement de nature purement économique n'ayant 
d'autre moteur que l'intérêt ouvrier.^ Il est d'une 
évidence aveuglante aujourd'hui que, si les inté- 
rêts ouvriers ont été utilisés dans ces mouve- 
ments, la direction n'en a été nullement ouvrière. 
Utilisant les revendications des employés et des 
ouvriers dans une crise économique sans précé- 
dent, un parti a provoqué ou exploité des mou- 
vements en vue d'un résultat politique. Il les a 
coordonnés, à l'insu de ceux qui y participaient, 
leur a donné l'allure de mouvements spontanés 
afin de faire croire aux uns et aux autres qu'ils 
agissaient non selon un plan élaboré en dehors 
d'eux, mais sous la pression des mêmes néces- 
sités. Il s'agissait d'organiser une grève générale, 
sans prononcer le mot, qui eût déterminé une 
hostilité profonde dans tout le pays. Ainsi, pou- 
vait-on entraîner les masses vers un objectif 



aiô î/ÉCONOMIÊ NOUVeIle. 

qu'elles rie voyaient pas. tJn Irës petit nombre 
d'Hommes peuvent ainsi iriianœuvrer liné foule 
cofisidétablé. 

Veut'On savoir comment 1 on procède pdtir 
ëniràthèr dans une action révolutionnaire aeà 
hommes qui tierineîit là révôliition pour lé pire 
des inàux!^ En 1919, les Coiiditions économiques 
étant telles qu'il ii'ësl jias dé corporations où Ton 
ne soùfire des difficultés générales, la tactique 
est d'une extrêihe simplicité. Si l'on vise une 
corjpdràtioii oii il n'y â j)às de vie syndicale, oii 
choisit quelques hommes de la j)rofessiori pour 
engâgëi* lé mouvèméiil ; on les gagné par lé ccéur 
ou Jlar l'intérêt; on leur fournil un jilan d'action, 
avec les preinièrs subsides. Puis, on les iiivîlè.â 
réiinir Ifeiirs bainàràdés et l'on disparaît. À là 
première réîiniori, les camarades sont en état de 
défiance : ils veîileiit bien présenter dès revèii- 
dicatiôns ; ils veulent bien se syiidiquër ; mais ils 
se défieiit de la C. G. T. Les entrâînéuts se 
gardent bieii de heurter dé froiii cette défiance, 
et fondent liîi préinier groupement. Le groupe- 
ment fondé, on parlé dbiiciéiiièht de là C. G. T. 
Uésistàiices ; mais il se trouve toujours un cama- 
rade piour dire que Tadhésiori à là C. G. T. 
ri'ëntraîiie pas l'adhésion à* là révolution, un 
àùtré déclare qiiè, pltis 11 y àtirà dé rion-révolti- 



LES GRÈVES ET LES IDEES. ail 

tionnaires à la Confédération et plus le mouve- 
ment ouvrier sera « modéré ». Au surplus, il 
faut des statuts, des bureaux, des salles de réu- 
nion. Où cela se trouve-t~il, sans avances de 
fonds, sinon* à la Bourse du Travail? Ceci dit, 
les propagandistes peuvent reparaître ; la défiance 
à leur égard n'est pas tombée, mais elle est 
désormais impuissante. Les nouveaux syndiqués 
ne sont pas encore fiers d'adhérer à la G. G. T;, 
mais ils sont convaincus que Ton ne peut faire 
grand' chose en dehors d'elle, et comme ils 
désirent augmenter leurs salaires, ils se laissent 
faire violence. S'il s'agit d'une corporation bien 
organisée syndicalement, il suffit d'avoir le 
bureau du syndicat pour entraîner tout le monde. 
Si le bureau du syndicat résiste, et c'est très fré- 
quent, on crée à côté de lui un comité d'entente 
syndicale qui lui suscite toutes les difficultés et 
qui, exploitant les passions contre lui, le con- 
traint à une action qu'il condamne. S'agit-il de 
faire marcher les grandes fédérations, le procédé 
est le même. Veut-on enfin agir sur le comité 
confédéral lui-même? C'est par l'action de ces 
groupes extra-syndicaux que l'on obtient le 
résultat cherché. 

Car il faut bien s'en rendre compte : les mou- 
vements observés depuis la fin de 191 8 n'ont pas 

Valois. Ëconomie. i6 



2 43 l'économie nouvelle. 

été conçus par cette entité que Ton nomme la 
G. G. T., ni par les hommes les plus connus 
comme « meneurs » ouvriers. La grande majorité 
des hommes qui participent à la vie syndicale 
confédérale sont hostiles au mouvement révolu- 
tionnaire immédiat. Ils y sont entraînés par une 
infime minorité, mais par une minorité agissante 
et qui, utilisant dans la troupe ouvrière les inté- 
rêts immédiats, utilise chez les chefs les idées 
et les doctrines. 

L'or étranger, Tor bolcheviste, l'or de la 
finance facilite cette action et en décuple la force. 
Mais Tor ne crée pas, il ne permet que de multi- 
pUer et d'accélérer les mouvements. L'or 
n'explique pas l'ardeur de la minorité ni la passi- 
vité de la majorité. La vérité, la grande vérité, 
c'est que la minorité avec ou sans or, exploite 
l'idée pure contre une majorité qui est obligée 
de ne regarder sa conscience des réaUtés que 
comme une faiblesse humaine, opportuniste, 
devant l'idée. L'idée, c'est le marxisme, répandu 
à fortes ou faibles doses dans les groupements 
syndicalistes. Si les chefs syndicalistes cèdent 
devant des hommes qui ont peu ou point d'auto- 
rité syndicale, c'est parce qu'ils sont tout autant 
qu'eux péiiétrés de marxisme, et ' qu'ils se 
trouvent ainsi sans défense contre ceux qui les 



m 



LES GRÈVES ET LES IDEES. 343 

accusent de tiédeur dans la foi. Ce n'est pas, 
comme on le dit trop souvent, le jeu de la suren- 
chère : c'est le rappel aux principes, c'est le 
rappel à la doctrine qui joue. La plupart des 
chefs syndicalistes ont vu depuis longtemps que 
l'application de la doctrine déterminerait une 
catastrophe ; mais ils ne l'ont pas abandonnée ; 
ils ont conçu qu'ils laisseraient leurs successeurs 
se débrouiller dans les difficultés d'application. 
Il est aisé à leurs adversaires de faire pression 
sur eux, rien qu'en les dénonçant comme de 
simples opportunistes. 

C'est dans ce prestige des idées qu'il faut 
chercher l'explication de l'absurdité extraordi- 
naire des événements ouvriers, où l'on vit tant 
d'hommes entraînés, contre leurs intérêts, 
contre leur volonté, vers une fin qui leur fait 
horreur. Que l'intérêt allemand exploite cela, et 
qu'il provoque l'explosion au moment utile pour 
lui, c'est un jeu facile, avec le concours de 
quelques complices bien placés et bien camou- 
flés en humanitaires. Et l'Allemagne est bien 
outillée pour exploiter une idée qui est née chez 
elle et qui est représentée aujourd'hui dans son 
gouvernement. Mais la force et la violence que 
l'on veut déchaîner résident dans les idées. Il ne 
faut pas compter sur le « robuste bon sens y> des 



244 L ÉCONOMIE NOUVELLE, 

Français pour réagir contre Tidée marxiste : ce 
« robuste bon sens » , dans le trouble de la vie 
économique d'après-guerre, fonctionne au profit 
du marxisme chez tous ceux qui ont été touchés 
par la propagande socialiste. En Tabsence, chez 
un grand nombre d'ouvriers français, d'une 
idée qui s'oppose nettement au marxisme, c'est 
d'ailleurs que viendra le salut. C'est le cœur, 
c'est le sang français qui rendra au pays le sens 
de sa destinée, mais non sans obéir aux raisons 
qui sont enseignées depuis vingt ans par les 
hommes qui rénovent la pensée pure et la science 
politique.. Et nous ne devrons pas oublier, quand 
la crise décroîtra, qu'il est périlleux de confier 
la fortune d'un peuple aux coups du cœur. Si 
l'on veut que le cœur français demeure sain, 
donnons à l'esprit sa nourriture. A l'idée, il 
faut opposer l'idée. 



■-^i«S 



CHAPITRE XIII 



GOLLAPORATION OU LUTTE DE CLASSES? 



Ni Pune ni l'autre, car Tune et l'autre sont des 
fantaisies de l'imagination qui ne correspondent 
en aucune manière aux réalités, quand on consi- 
dère la production. L'une et l'autre supposent 
l'existence, dans l'économie, de groupements 
qui n'y existent pas. Il y a des classes sociales, 
aux limites fort incertaines, mais que l'on peut 
distinguer. Il y a non pas une mais des classes 
ouvrières, et des classes rurales, des classes bour- 
geoises, à Fintérieur desquelles il y a similitude 
de mœurs et d'usages. Mais il n'y a pas de classes 
économiques. Dans la production, il y a des ou- 
vriers, des chefs d'équipe, des commis, des 
contremaîtres, des chefs de service, des ingé- 
nieurs, des directeurs, des patrons, des adminis- 
trateurs. Les uns et les autres ont des intérêts 
propres, ou semblables, ou divergents, ou anta- 



a46 l'économie nouvelle. 

gonistes, ou communs. Sont-ce des intérêts de 
classe? Jamais. On peut les nommer ainsi. Mais 
la vérité est que ces intérêts sont propres à la 
fonction de chacun dans la production. Ce sont 
des intérêts de producteurs définis par les fonc- 
tions. Si Ton veut les reconnaître par des carac- 
téristiques de classe, on échoue, ou Ton aboutit 
à des vueà de la plus haute fantaisie. Des intel- 
lectuels ont pu répandre dans le monde la notion 
de deux classes distinctes : celle des possédants 
et celle des non-possédants ; celle des ouvriers et 
celle des patrons; celle des prolétaires et celle 
des capitaUstes. C'était pour se donner le gou- 
vernement politique des uns et des autres. La 
distinction du monde social en deux classes est 
une vue d'intellectuel et de politicien, qui peut 
servir les intérêts politiques d'un clan ou d'un 
parti. Elle est absolument fausse pour qui veut 
organiser la production. 

Nous ferons bien d'éliminer de notre langage 
et de notre pensée ces termes inexacts et ces 
fausses notions qui entravent considérablement 
notre œuvre de réorganisation économique. 
Nous demandons aux personnes qui souhaitent 
la collaboration des classes dans le travail, de 
bien se rendre compte que leur désir est sans 
aboutissement. Où sont ces classes que l'on 



COLLABORATION OU LUTTE DE CLASSES. 2/47 

invite à collaborer? où sont leurs organes d« 
coordination et de direction? Y a-t-il une classe 
ou des classes qui aient une mission spéciale 
dans la production? Cherchez, et vous ne trou- 
verez rien. Vous verrez des syndicats de toutes 
professions dont l'utilité est évidente quand il 
s'agit d'exercer une action dans une profession 
donnée, et que Ton ne peut, quels que soient 
les efforts que l'on fait dans ce sens, unir dans 
une organisation de classe. 

S'il a été créé une sorte d'institution de classe 
pour un certain nombre de syndicats ouvriers, 
c'est uniquement par l'effet d'un trompe-l'œil 
idéologique. Essayez de donner une organisation 
de même nature aux syndicats patronaux, vous 
verrez immédiatement que l'unité de classe est 
un mythe : contre elle se dressent les intérêts 
économiques • différents, intérêts industriels 
contre intérêts commerciaux, intérêts agricoles 
contre intérêts industriels et commei:ciaux, di- 
visés en outre selon les régions ou même selon 
les lieux. Si l'on se mettait en tête d'organiser ce 
que Ton appelle la collaboration des classes, il 
faudrait l'instituer entre les organismes centraux 
que se donneraient les prétendues classes. 

La production serait alors organisée par un 
conseil réunissant les chefs ou les délégués de 



a48 l'économie nouvelle. 

ces classes, donnant des ordres ou des inslruc- 
tions à leurs commettants respectifs. Je ne crois 
pas qu'il se trouve un homme de bon sens pour 
désirer une institution où les hommes, patrons 
et ouvriers, seraient écrasés par Ténormité de 
leur tâche et seraient impuissants aussi bien à 
organiser le travail qu'à répartir les produits. 

L'idée de collaboration des classes est évidem- 
ment née du désir d'opposer une idée à ce que 
les marxistes ont nommé la lutte des classes. 
Mais qui ne voit que parler de collaboration de 
classes, c'est reconnaître la possibilité de la 
lutte de classes, c'est en somme accepter la phi- 
losophie marxiste, c'est employer le jargon des 
marxistes ? Qu'il y ait lutte de classés quand des 
intellectuels parviennent à faire croire à certains 
groupes que la lutte de classes existe, c'est une 
illusion qui a la. valeur d'un fait, encore qu'il 
soit limité à quelques groupements. Mais que la 
lutte des classes soit un fait économique authen- 
tique, qu'elle explique les transformations éco- 
nomiques, voilà qui est faux. Que ce que les 
marxistes appellent lutte de classes puisse aboutir 
à la révolution prolétarienne, à l'organisation de 
la production par le prolétariat, c'est le plus 
grand « bourrage de crânes » que Ton puisse 
inventer. Voyez la Russie : il y a là-bas une die- 



COLLABOBATION OU LUTTE DE CLASSES. ailg 

tature qui n*est pas du tout celle du prolétariat, 
mais qui est bel et bien une dictature intellec- 
tuelle et militaire qui a recréé, pour la produc- 
tion, les organes de direction et de commande- 
ment qui sont indispensables au travail humain. 
Ni collaboration, ni lutte de classes, mais 
accord technique entre les divers éléments de la 
production, c'est la loi de demain. La pro- 
duction n'est pas divisée en classes; elle est 
répartie entre des groupes économiques. Les 
uns vivent du charbon, les autres des tissus, 
les autres du livre. Qu'ils soient patrons, ingé- 
nieurs, contremaîtres ou ouvriers, les membres 
du groupe ont pour premier intérêt la pros- 
périté du livre, du tissu, du charbon. Si leur 
production tombe, c'est la ruine pour le patron, 
c*est le chômage pour l'ouvrier. L'intérêt pre- 
mier, fondamental, est économique, et propre 
à une catégorie donnée de la production. En- 
suite, mais ensuite seulement, les intérêts se 
différencient : il y a des intérêts propres aux 
ouvriers du tissu comme il y a des intérêts pro- 
pres aux ingénieurs, aux patrons du tissu. Voilà 
les faits quïl s'agit de reconnaître si l'on veut 
donner à ce pays une organisation qui tienne. 
Nier les divergences d^intérêts à l'intérieur 
d'une profession, ou nier l'intérêt coqimun des 



25o L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

membres d'une même profession, c'est nier 
révidence. 

Il est vrai que, dans le temps où nous 
sommes, la conscience des intérêts divergents 
est beaucoup plus forte, dans certains groupes 
ouvriers, que la conscience de l'intérêt général 
de la profession. C'est, au reste, assez humain, 
et il ne manque pas de patrons à qui échappe la 
conscience de cet intérêt général. Est-ce à cause 
d'un vice de l'esprit? Nullement. Mais il manque, 
dans toute Féconotnie française, les organes où 
les membres de la profession puissent, pratique- 
ment, prendre conscience des intérêts généraux 
de la profession. Le syndicat patronal, le syn- 
dicat ouvrier sont des institutions à objectif 
limité, qui ne peuvent entretenir que la seule 
connaissance des intérêts particuUers de chaque 
groupe. 

C'est dans une institution supérieure à ces 
deux groupements que les membres de la pro- 
fession peuvent parvenir à une vue presque 
totale de leurs intérêts communs et c'est là que 
viennent se résoudre les antagonismes, dans la 
soumission à l'intérêt général de la profession. 
Que la création de ces organes soit sortie du 
pays de l'utopie, c'est un fait. Les comités per- 
manents qui se fondent dans le pays en sont la 



COLLABORATION OU LUTTE DE CLASSES. aT)! 

preuve. Dans la Métallurgie, dans le Bâtiment, 
ont été fondés des comités permanents réunissant 
les délégués des Fédérations ouvrières et ceux 
des Fédérations patronales. Les uns et les autres 
traitent au nom de leurs mandants, prennent 
des décisions communes et donnent respective- 
ment à leurs commettants l'obligation de les exé- 
cuter. Le premier objet entrevu a été la conci- 
liation, le règlement amiable des difficultés qui 
naissent dans le travail. Mais il y a beaucoup 
plus. On a compris immédiatement que ces 
comités auront un rôle plus étendu. Un rédac- 
teur du Moniteur des travaux publics Ta indiqué 
très nettement : «. Le comité permanent, écrit-il, 
ne doit pas être un simple organe de conciliation; 
il doit être un centre de création. C'est de lui 
que doivent partir les directions pour T organisa- 
tion rationnelle du travail; c est lui qui doit donner 
aux constructeurs les indications nécessaires pour 
le développement du machinisme. » 

Voilà l'institution où naîtra et se fortifiera la 
conscience des intérêts généraux des professions. 
On voit qu'elle a été rapidement conçue comme 
un organe supérieur aux organisations patro- 
nales et ouvrières. C'est là que seront repré- 
sentés les différents éléments de la production, 
appuyés chacun sur les groupements particuliers 



35a l'économie nouvelle. 



et agissant de concert, non pour faire de la col- 
laboration ou de la lutte de classes, mais pour 
organiser la production au profit du groupe éco- 
nomique tout entier et à la satisfaction des 
groupes particuliers qui y confronteront sans 
cesse leurs intérêts propres à l'intérêt général. 
Étendez ces institutions, imaginez leur liaison 
par groupes économiques, par régions, et enfin 
sur toute Fétendue du pays, et vous apercevrez 
le dessin de l'organisation économique de de- 
main. ' 



CHAPITRE XIV 



A PROPOS D'UNE CONFÉDÉRATION 
GÉNÉRALE DU PATRONAT. 



On a beaucoup Jparlé, depuis la fin de 19 18, 
de la Confédération Igénérale du Patronat. On 
veut la faire sous ce ^nom ou sous un autre. 
Nous dénonçons le projet comme un péril 
national; nous invitons les producteurs à s*y 
opposer par tous les moyens. L'idée d'une 
confédération du patronat est une idée aussi 
absurde que l'idée d'une confédération générale 
des ouvriers. Ni l'une, ni l'autre ne sont des 
idées de producteurs. Ce sont des idées de 
politiciens, qui exploitent en même temps les 
passions ouvrières et les passions bourgeoises, et 
qui Veulent avoir en mains la C. G. T. pour la 
manier contre les patrons, et la C. G. P. pour 
en tirer Tor de la vie large et de la corruption. 
Entre les deux, au-dessus des deux, politiciens 



aô4 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

et financiers feraient leurs affaires. A bas . la 
Confédération générale du Patronat I 

On connaît le projet qu'ont mûri secrètement 
quelques politiciens alliés à quelques grands 
profiteurs de la guerre : organiser sous le couvert 
des groupements économiques consultatifs qu'a 
créés M. Clémentel, une véritable confédération 
des syndicats patronaux. On a d'abord invité les 
syndicats patronaux à se fédérer par groupe- 
ments économiques, Tobjet déclaré étant de créer 
des organes d'information et de consultation 
pour le gouvernement. Idée excellente, dont il 
faut louer le ministre, mais qui devient une 
manœuvre dirigée par un autre ministre, M. Lou- 
cheur, et, sur un autre plan, par M. Briand. 
Les fédérations formées, on confédéré et Ton 
obtient cette confédération générale de la pro- 
duction, dont l'idée est encore excellente, mais 
à l'abri de laquelle on veut entraîner les patrons 
vers un but arrêté depuis longtemps par les 
personnages qui restent dans la coulisse. Le 
but, c'est la constitution d'un conseil écono- 
mique national, où siégeraient, avec les délé- 
gués du gouvernement, les délégués de la 
C. G. T. et les délégués de la confédération 
des syndicats patronaux. Sans l'avoir voulu, les 
syndicats patronaux seraient organisés en grou- 



LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. a55 

pement de classe et trouveraient en face d'eux 
une autre organisation de classe, la C, G. T., 
devenue institution officielle reconnue pour 
parler au nom de tous les ouvriers français. 
Voilà la combinaison préparée et pour laquelle 
on fait, depuis six mois, une intense propagande 
dans les milieux patronaux. Pes fédérations et 
des groupements ont été fondés pour propager 
ridée, pour amener les patrons à accueillir avec 
joie et reconnaissance ce don d'une confédération 
patronale que Ton opposerait à la C. G. T. Un 
certain noinbre d'imbéciles ont sauté sur l'idée. 
On a pu entendre, au printemps de 1 919, un 
aliuri déclarer que « le jour où les huit millions 
de patrons seraient unis contre les huit millions 
d'ouvriers », il y aurait quelque chose de changé 
en France! Voilà les idées de guerre civile 
répandues dans le pays par les soins du minis- 
tère de la Reconstruction nationale! C'est un 
péril national auquel il faut s'opposer résolu- 
ment. Les producteurs français sauront faire 
échouer ce plan. 

On voit assez le calcul des politiciens et de 

leurs protecteurs ploutocrates dans la réalisation 

de cette combinaison; avec une organisation 

fondée sur l'idée de la lutte de classes et placée à 

l.^ ^a discrétion du gouvernement, on consoUde le 



356 l'Économie nouvelle. 

pouvoir des politiciens habiles à exploiter le 
inonde ouvrier* On tient les patrons, on tient les 
ouvriers : on les manœuvre les uns contre les 
autres. On se fait présenter aux ouvriers comme 
Thomme qui fait céder les patrons; on àe pré- 
sente aux patrons comme Thomme qui calmé les 
colères ouvrières ^ Résultat : puissance démago- 
gique acquise sur les ouvriers, puissance conseï*- 
vatrice isur les patrons, accompagnée de sérieux 
profits matériels; 

Veut-on réaliser quelques affairés fructueuses P 
On a BOUS la main les moyens de diriger Taction 
ouvrière contre telle ou telle industrie que Ton 
veut ruiner complètement ou contraindre à 
accepter les volontés de tel ou tel groupe financier. 

Oh a pu le constater en 19 19 : le même homme, 
Aristide Briand^ excite, ordonne les mouve- 
ments du bolchevisme, afin d*effrayer la bour- 
geoisie, et excite, entretient, ordonne les réac- 
tions bourgeoises. Pour le soutenir, les politiciens 
de la Sociale qui veulent razeier quelques bour- 
geois, et les bourgeois qui suent la peur et qui 
attendent leur salut des mitrailleuses; au-dessus 
des uns et des autres, les grands bailleurs de 
fonds qui spéculent sur les troubles économiques 
pour rafler la fortune d autrui. C'est l'utilisation 
politicienne du dogme marxiste de la lutte des 



LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. 267 

classes, accommodé à deux sauces différentes 
pour les bourgeois et les ouvriers . 

OpposOins la vérité économique à cette presti- 
digitation de la politique démo-ploutocratique : 
l'organisation des producteurs en deux classes 
séparées n'est pas, ne peut être une organisation 
de la production, parce qu'elle ne crée aucun 
organe économique ; elle ne peut aboutir qu'à la 
constitution de deux groupes opposés, ennemis, 
non sur le plan de la production, parce qu'elle ne 
crée aucun organe économique, mais sur le plan de 
la guerre. Des politiciens peuvent se flatter d'éviter 
la guerre à laquelle porterait cette organisation; 
ils peuvent espérer qu'ils seraient les pacificateurs 
et les profiteurs du conflit permanent ainsi orga- 
nisé. Leurs calculs seraient tôt ou tard déjoués 
par l'explosion des passions soulevées. Ce n'est 
pas impunément que l'on amplifie la peur bour- 
geoise, que Ton excite les appétits ouvriers. 
L'issue de ce jeu, c'est la répression violente et 
impitoyable ou la révolution non moins violente 
et non moins impitoyable. Dans les deux hypo- 
thèses, c'est la menace de la ruine pour le pays, 
c'est le sang français versé. Nous voulons égargner, 
le sang et les richesses du pays. Producteurs, 
patrons et ouvriers, soyez séparés pour défendre 
vos intérêts respectifs, dans les cadres de vos 

Valois. Ëtionomie. 17 



\ 



358 ^l'économie nouvelle, 

industries ; mais soyez unis contre les politiciens 
pour défendre votre sang et vos biens. Il est faux, 
il est faux que vous apparteniez à deux classes 
distinctes et opposées. S*ilya des classes sociales, 
il n'y a pas de classes économiques. Il y a des 
groupements économiques propres aux métiers, 
aux régions et aux nations ; il y a solidarité éco- 
nomique entre tous les membres d'une même 
nation. Prenez conscience de ces intérêts com- 
muns, sans perdre conscience de vos intérêts 
particuliers de patrons ou d'ouvriers : cela ne 
conduira ni à la G. G. T. ni à la G. G. P. Vous 
serez conduits à vous donner les institutions où 
vous défendrez ensemble vos intérêts communs 
ae producteurs contre les naufrageurs de la 
finance et de la politique. 

L'utile et féconde réalisation d'une Gonfédé- 
ration générale de la production française, c'est, 
non pas la formation en classes, mais la forma- 
tion par professions, par groupes économiques, 
par régions, les syndicats ouvriers et les syn- 
dicats patronaux étant représentés, par leurs délé- 
gués, à chaque palier, les uns et les autres cons- 
tituant à chaque échelon, leurs conseils de 
métier. Dans cette formation, le conseil écono- 
mique national est constitué, non par les états- 
majors de deux classes sociales, mais par les 



\ 



LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. aBg 

délégués-patrons et ouvriers des groupements 
corporatifs et régionaux de producteurs et Tunion 
économique nécessaire se fait contre les politi- 
ciens. 



X 






/ 



[*' 



,4_i__iiil 



CHAPITRE XV 



LA SOLUTION 



Indications sur une organisation économique 

de la France. 

Quelles que soient les difficultés de Fheure 
présente, nous prions les Français de dépasser 
les événements du jour et de considérer ceux de 
demain. Nous ne leur demandons pas de les 
oublier, mais nous les invitons à ^e mettre en 
tête une autre |)ensée que celle de la résistance à 
la révolution; il faut savoir quelle organisation 
économique nous nous donnerons, patrons et 
ouvriers, en parfait accord, et en vue de notre 
bien commun. Si quelques personnes croient 
que le moment est mal choisi, dans un temps oii 
le plus vif antagonisme paraît se manifeste^, 
nous nous permettrons de leur faire observer 
que, s'il est prudent de veiller à ce que cet anta- 



LA SOLUTION. >6i 

gonisme ne brise pas Tarmature de la civilisa- 
tion, il est plus sage encore de veiller avec une 
pensée d'avenir, et non avec la mortfdans l'âme. 
Quiconque, au moment où sa maison parait 
menacer ruine, pense à l'aménagement nouveau 
qu'il fera, est beaucoup plus fort que celui qui, 
devant le même spectacle, ne pense qu'à se 
garantir de la chute des pierres. Et, au surplus, 
soyons sérieux : si le mouvement révolution- 
naire aboutit, il détermine la chute de la civili- 
sation en Europe, et, dans cette hypothèse, il 
est indifférent que nous ayons une pensée ou 
une autre avant l'événement. S'il échoue, et il 
échouera parce que les Français veuletit vivre, il 
faut être prêt à organiser dès que la crise sera 
surmontée. Tenons-nous prêts à l'organisation 
et, quelles que puissent être les erreurs, les 
fautes que commettent les syndicalistes révolu- 
tionnaires au cours de la crise, ne perdons pas 
de vue l'excellence du principe syndicaliste. 
Répétons-le : la révolution dite sociale, c'est la 
mort ; le syndicalisme, c'est la vie et c'est l'ordre. 

^ Faillite du « vieux système de travail ». 

Nous nommons (( vieux système de travail » 
le système libéral du xix* siècle, et nous disons, 
nous répétons depuis des années que ce système 



a62 L ECONOMIE NOUVELLE. 

est absurde, contraire à la tradition française^ 
contraire à l'enseignement chrétien ; irrationnel et 
inhumain. Il est responsable de la crise où nous 
sommes. Il fait faillite. La crise d'aujourd'hui le 
proclame. En quoi a-t-il été impuissant? En ceci 
qu'il n'a pas su créer un régime économique où 
les producteurs, chefs et exécutants, possèdent 
une haute conscience de l'intérêt général de la 
production. Le « vieux système de travail » avait 
tué la conscience du producteur, aussi bien 
chez le patron que chez l'ouvrier; il avait livré 
la 'production aux appétits et aux passions in- 
dividuelles. Il a fait du producteur un être qui 
ne cherche que les gros bénéfices ou les gros 
salaires, sans frein, ni en ce qui concerne les 
bénéfices ni en ce qui concerne les salaires, et 
il a opposé brutalement les uns aux autres, en 
dehors de la connaissance de l'intérêt général. 
C'est lui qui nous a donné ce patron, qui se 
f. . . de l'intérêt général, qui veut être le maître 
absolu chez lui, et qui exploite à la fois le 
consommateur, le fournisseur et l'ouvrier ; c'est 
lui qui nous a donné cet ouvrier qui se f. . . non 
moins que son patron de l'intérêt général, et qui 
ne cherche qu'à le rouler et à tirer de lui tout ce 
que l'on peut en tirer, par la ruse ou par la force. 
Dans ce système, l'antagonisme naturel devient 



LA SOLUTION. a63 

Fhostilité, décuplée par la puissance des idées 
lancées dans le monde, du parti des bénéfices et 
du parti des salaires, Tun et l'autre tirant sur la 
corde, jusqu'au moment où elle -casse, provo- 
quant la chute de Tun et de l'autre . 

Le jeu de la corde. 

C'est ainsi qu'un Anglais définit le système 
de travail du xix* siècle. Pourquoi et comment? 
C'est ce qu'a dit cet Anglais réaliste, Mr Whit- 
ley, M. P., industriel, dans un rapport remis à 
Lloyd George au printemps de 1919, au mo- 
ment où l'Angleterre était secouée par les grèves. 
Nous citons une page de ce rapport, d'une force 
et d'une netteté remarquables, afin qu'il apparaisse 
au lecteur comment, dans le pays classique de 
l'individualisme économique, on prend cons- 
cience des erreurs du siècle passé. 

Le vieux système du travail, écrit M. Whitley, le 
vieux système du travail a fait faillite, et il est aisé 
de découvrir les raisons de cet échec. Depuis la révo- 
lution industrielle, on peut dire, en effet, que les rela- 
tions entre « employeurs et employés » ont toujours 
eu comme base : l'antagonisme, la résistance et la 

contrainte. 

I 

Le même fait s'est produit dans toutes les nations 
civilisées. Le développement parallèle des u trades 
unions » et des associations d'employeurs, toujours 



a64 L ECONOMIE NOUVELLE. 

en opposition, a atteint un tel point que nous pou- 
vons dire sans exagérer que Tétat du monde de l'in- 
dustrie est un état de guerre latent. 

Dans de telles conditions, il est à remarquer d*une 
part que les associations patronales considèrent de 
leur devoir de s'opposer à toute tendance, à toute 
proposition formulée par les associations ouvrières en 
vue d'un progrès ou d'une amélioration quelconque, 
et, d'autre part, que les associations ouvrières croient 
rester fidèles aux principes du travail, en s'opposant 
à toute proposition formulée parles associations patro- 
nales pour le développement de la production. 

Les deux partis ne se rencontrent donc que pour 
se soumettre mutuellement leurs exigences et leurs 
revendications qui sont les raisons d'un conflit sans 
fin. En vérité, les négociations entre employeurs et 
ouvriers sont des négociations entre ennemis et c'est 
ainsi que les forces et les moyens des directeurs et 
des employés (ouvriers), se perdent et s'usent en de 
vaines et inutiles controverses. 

Les deux partis sont, en réalité, les victimes d'un 
système d'antagonisme qui a fait de l'industrie un 
véritable tug of war {jeu de la corde) et qui a entravé 
l'activité nationale en créant une pensée et des habi- 
tudes de classes. Toutes les fois, en outre, que la 
contrainte a été exercée, elle a soulevé automatique- 
ment la résistance dont les conséquences ont toujours 
été : stérilité et gâchis. 

Nous ne pensons pas qu'il soit possible de faire 
disparaître définitivement le conflit> mais nous esti- 
mons que la solution de l'avenir repose sur l'asso- 



LA SOLUTION. a65 

ciâtion étroite et ininterrompue de la direction et du 
travail, non point dans le seul but, que nous pour- 
rions appeler négatif , de régler les4îfférences de point 
de vue, mais dans le but positif d'encourager le pro- 
grès industriel, source de la prospérité nationale. 

La paix industrielle doit être signée, une paix qui 
ne doit pas être basée sur la puissance d'un parti, 
soutenu par des tribunaux, mais une paix qui devra 
être rinévitable conséquence de la confiance mutuelle, 
de la justice, de la bonne volonté créatrice. L'in- 
dustrie ne doit connaître ni trêves, ni arbitrages obli- 
gatoires. Ce qu'elle veut, au contraire, c'est la con- 
fiance. . . Ce qu'elle veut aussi, c'est un courageux mou- 
vement soutenu par le génie créateur des deux partis 
réunis. Tout individu qu'intéressera cette besogne 
ne pourra manquer de répondre à cet app^, car la 
tâche que nous devons affronter aujourd'hui est le 
plus grand problème de reconstruction sociale que le 
monde ait jamais connu. 

Nous croyons enfin que les intérêts communs de 
l'industrie sont beaucoup plus importants que ces 
intérêts que l'on veut aujourd'hui mettre en opposi- 
tion, et c'est sur la base de ces intérêts communs que 
pourra être établie en pleine confiance la charpente 
du nouveau système industriel. 

Je ne crois pas que la situation ait souvent été 
exposée avec tant de clarté, ni le but montré 
avec tant de précision. Toutefois, il ne serait pas 
inutile, au moins de ce côté de la Mailche, de 
montrer comment a disparu de l'industrie la 



366 L ECONOMIE NOUVELLE. 

conscience des intérêts généraux delà production. 

Avant la révolution industrielle (et avant la 
révolution politique), la production était assurée 
par le petit atelier où maître, compagnons et 
apprentis vivaient en contact étroit, sans grandes 
différences de situation ni de puissance écono- 
mique. Par le contact permanent, par les entre- 
tiens fréquents sur leur travail, les uns et les 
autres vivaient dans la connaissance de leur 
métier, de ses besoins et de ses intérêts géné- 
raux. Tout ce qui modifiait ou troublait Texer- 
cice du métier était immédiatement connu des 
uns et des autres, qui acquéraient ainsi la cons- 
cience des intérêts communs que venaient sou- 
tenir des coutumes et des institutions communes. 

Après la révolution industrielle, maîtres et 
compagnons se séparent, s'éloignent les uns des 
autres, perdent le contact, cessent d'échanger 
leurs vues et leurs connaissances. Leur situation 
respective est profondément modifiée. Le maître 
devient peu à peu un employeur dont la force 
économique individuelle est hors de proportion 
avec celle du compagnon devenu employé, ou- 
vrier ou prolétaire. De l'un à l'autre, les commu- 
nications se réduisent, et d'un côté, le maître 
devient un chef qui ne connaît guère que l'in- 
térêt de son entreprise, tandis que le compagnon, 



LA SOLUTION. 267 

spécialisé dans une partie du travail, et très 
éloigné par sa vie, par sa situation, par son ins- 
truction, du lieu où Ton voit la production dans 
son ensemble, ne connaît plus que son intérêt 
quotidieïi. Au cours du xix* siècle, la séparation 
s'accentue. Au commencement du xx*, elle 
est quasi complète : le maître est un homme qui 
vit dans une des branches de la production, sans 
autre vive préoccupation que celle des bénéfices 
que Ton y peut réaliser : le compagnon est un 
homme qui exécute une des pensées, un des ordres 
du niaître, sans savoir (et sans moyens de savoir) 
la place qu'il tient dans le travail, sans connais- 
sance de l'intérêt général de la profession. Pour 
ces deux hommes, les notions les plus précises 
que leur donne le travail ne sont plus que celles 
du salaire et du bénéfice. C'est parla que l'on 
arrive à la situation qu'expose Mr Whitley. 

A nous, maintenant, d'en sortir. Il faut que 
nous cessions le jeu de la corde, et que nous 
redevenions des producteurs conscients des inté- 
rêts de la production. Il ne s'agit pas de revenir 
à un état industriel périmé. Mais il s'agit de 
recréer, dans une situation économique nouvelle, 
une conscience des intérêts communs égale à 
celle qui a soutenu le système antérieur à la révo- 
lution industrielle. 



268 L ÉCONOMIE NOUVELLE. 

Or, veuillez regarder autour de vous : où et 
comment le patron ou l'ouvrier peuvent-ils 
acquérir cette conscience? Il n'y a ni lieu ni 
moyens. Au syndicat patronal, le patron apprend 
à connaître quelques'aspects des intérêts géné- 
raux de sa profession, mais vus presque exclusi- 
vement sous l'angle patronal ; au syndicat ouvrier 
l'ouvrier ne prend conscience que de son intérêt 
de salarié. On se plaint que, dans la plupart des 
corporations, les ouvriers ignorent l'intérêt géné- 
ral de leur propre production. Mais oii l'auraient- 
il connu ? S'il y a quelques écoles, quelques 
livres, quelques journaux professionnels pour les 
patrons et les ouvriers d'élite, il n'y a, pour l'im- 
mense majorité, ni école, ni cours, ni livre, ni 
journal, ni institution qui enseigne ou représente 
ces intérêts généraux. Au xix* siècle, l'horizon 
intellectuel de l'ouvrier a été rétréci à l'établi ou 
àl'étau, et les démagogues de la fin du siècle n'y 
ont fait briller que la lueur des torches. Il faut 
changer cela. Il nous faut créer les institutions 
qui rendront à tous les producteurs la conscience 
de leurs intérêts communs dans le cadre ie leurs 
différents métiers. 



EBAUCHE d'une ORGANISATION. 269 



ÉBAUCHE d'une ORGANISATION 



Représentation des intérêts particuliers 
Organes des intérêts généraux 

Où est la solution ? On a parlé d'un Parlement 
du travail, d'une représentation professionnelle 
organisée sur le mode démocratique. De telles 
institutions seraient inorganiques. Il y a mieux 
à faire. Suivons les lignes que nous indiquent 
les conditions de la production elle-même. Nous 
découvrons qu'il y a un intérêt et des conditions 
nationales de la production ; de même, un in- 
térêt et des conditions régionales, un intérêt et 
des conditions locales. A chacun de ces paliers, 
il y a des intérêts particuliers, qui sont patro- 
naux ou qui sont ouvriers. Cette vue acquise, 
organisons ; partons du premier palier^ et des 
organisations qui s'y trouvent. Au palier local, 
réunissons les délégués des organisations syndi- 
cales, patronales et ouvrières, etcréons un conseil 
local, à compartiments corporatifs. Voici le lieu 
matériel et moral, où seront résolus — et pré- 
venus — les conflits du travail, et où seront 
connues, par l'échange continuel des vues et des 
informations, les conditions communes de la 



270 l'économie nouvelle. 

production locale» les intérêts locaux de chaque 
corporation. Au palier supérieur, qui est la 
région naturelle ou la région économique, les 
délégués des Conseils, patrons et ouvriers, délé- 
gués locaux et délégués corporatifs formeront le 
conseil régional, où seront représentés les intérêts 
locaux, où Ton prendra conscience des intérêts 
régionaux, où les différents métiers se feront 
connaître les uns aux autres les services qu'ils 
attendent les uns des autres, où l'Agriculture ^ 
pourra dire ses besoins à la Construction méca- 
nique, où les ouvriers pourront obtenir du Bâti- 
ment des plans de construction de cités, etc. 

Au palier supérieur, qui est celui de la Nation, 
les délégués patrons et ouvriers des régions, les 
délégués patrons et ouvriers des fédérations ré- 
gionales de métiers, formeront le conseil natio- 
nal de la production. Là, intérêts de lieux, de 
régions, de métiers, d'industries, de grands grou- / 
pements économiques sont représentés ; là, les 
compétents et les responsables prennent cons- 
cience de leurs intérêts nationaux, de l'ensemble 
de leurs intérêts communs. 

A tous les paliers, donnez à tous ces organis- 
mes leurs institutions économiques, profession- 
nelles ou territoriales propres : revues, journaux, 
écoles, cours, maisons, caisses communes et 



lÎBAUCHE d'une ORGANISATION. 271 

particulières, et vous aurez créé, à tous les 
échelons de la production, les institutions par 
lesquelles les producteurs pourront connaître 
leurs intérêts communs et vivre d'une vie com- 
mune. 

C'est Tébauche d'une organisation économi- 
que de la France qui repose, non sur une idéo- 
logie, mais sur des principes tirés de l'observa- 
tion des faits contemporains et qui tient compte 
des nécessités de la production et des créations 
spontanées de la vie économique. Ajoutons que 
c'est, depuis l'été de 1918, le programme d'un 
groupe d'industriels, de commerçants, d'agricul- 
teurs qui travaille à l'organisation d'une Confé- 
dération Nationale de la Production, devant réunir, 
selon ces principes, les organisations patronnes 
et ouvrières. Ceux qui connaissent l'histoire des 
idées découvriront sans peine dans ce pro- 
gramme l'heureuse influence de maîtres longtemps 
regardés comme des hommes hors du siècle et 
qui étaient des précurseurs. Mais ce qui en fait 
llm-iginalité, c'est qu'il est l'œuvre commune 
d'hommes profondément différents par leur for- 
mation politique, qui, saisis par la volonté d'or- 
ganiser le pays, se sont accordés sur les condi- 
tions de la collaboration pour le travail. L'idée 
positive de la prospérité nationale les a réunis. 



373 l'Économie nouvelle. 

Voilà un des signes qui annoncent que, la crise 
actuelle surmontée, les Français seront prêts à 
se donner eux-mêmes l'organisation économique 
qui coordonnera les efforts de tous au nom des 
intérêts communs. 



/ 



/ 

( 



CHAPITRE XYI 



L'AVENIR 



Ne nous demandons pas où nous allons. Nous 
irons où nous voudrons. Il su£fît d'avoir une 
idée en têle, et une forte volonté à son service, 
pour donner une direction aux événements. Ceci 
est vrai pour l'homme qui porte l'erreur et pour 
celui qui porte la vérité. Mais la volonté qui sert 
l'erreur conduit les peuples à la ruine et à la 
mort. Celle qui sert la vérité conserve la vie des 
nations et leur donne la prospérité. Du jour où 
nous possédons une doctrine vérifiée par l'expé- 
rience, une idée dont la force de réalisation a été 
éprouvée, si nous y joignons la volonté de réussir, 
nous pouvons marcher hardiment : nous n'au- 
rons pas à nous demander où nous conduisent 
les événements, car c'est nous qui les engendre- 
rons. Et nous donnerons au monde, à notre 
société, à notre nation, les formes que nous 

Vaiow. Ëconomxfl. i8 



.374 l'économie nouvelle. 

aurons imaginées, prévues, la figure que nous 
donnerons à l'avenir que nous voulons organiser. 
La catastrophe russe n'est pas issue des condi- 
tions politiques et sociales de FEmpire : elle était 
dans la tête de Lénine et des disciples de Marx. 
La renaissance française est dans la tête d'un 
certain nombre de Français qu'anime une 
ardente volonté de faire vivre la France et de 
lui restituer son rôle d'initiatrice de la civili- 
sation. 

Ceci étant connu, on peut faire sans témérité 
quelques anticipations : 

La période de Findividualisme économique et 
de la démocratie politique touche à sa fin. Ces 
deux erreurs de l'intelligence humaine sont 
connues aujourd'hui comme des erreurs; il est 
certain que le monde moderne les rejette et va 
s'organiser selon les règles d'autres systèmes. 
Le socialisme n'a aucune chance de réussite, 
non parce qu'il manque d'adeptes, mais parce 
qu'il est d'une réalisation impossible ; l'heure de 
son triomphe serait celle de sa fin irrémédiable ; 
toutefois, il n'est pas impossible qu'il soit le 
régime nominal à& quelques nations arriérées qui ^ 
incapables de saisir la contradiction entre les 
faits et les idées, accepteront ou subiront, sous 
le nom de dictature du prolétariat, une sorte 



L ATENIR. «75 

d'autocratie intellectuelle, militaire et écono- 
mique qui leur donnera de nouveaux chefs sous 
des noms nouveaux et qui, annulant en principe 
la notion d'autorité, renforcera en fait les insti- 
tutions du commandement sous toutes ses formes. 
C'est ce que l'on voit en Russie, où la durée du 
régime bolcheviste ne s'explique que par le fait 
que les maîtres du régime reconstruisent, à leur 
profit, toutes les institutions du régime qu'ils ont 
détruit : les chefs de l'armée sont ramenés sous 
le nom de spécialistes militaires ; ceux de l'éco- 
nomie sous le nom de spécialistes de l'économie. 
Si ce régime dure quelques années, les spécialistes 
militaires ne pourront, pratiquement, être dis- 
tingués des officiers de n'importe quelle armée, 
et les spécialistes de l'économie seront des 
patrons tout comme ceux de n'importe (juelle 
nation dite capitaliste, et les Soviets ressemble- 
ront singulièrement aux Conseils syndicaux ou 
aux Consortiums économiques des nations capi- 
talistes. Ce n'est pas un phénomène nouveau 
dans l'histoire, et l'on sait assez que ce fut le 
mode de transformation de la Révolution fran- 
çaise qui aboutit sans heurts, conformément à la 
logique des nécessités, aux institutions napo- 
léoniennes, avec le concours des hommes qui 
avaient fait la révolution. 



^76 l'économie nouvelle. 

Augereau pouvait dire , au sacre de .Napoléon, 
qu'il ne manquait rien à cette grandiose céré- 
monie, rien, sinon les cinq cent mille hommes 
qui s'étaient fait tuer pour mettre fin à tout cela. 
Il n'y a pas d'autre issue, pour les révolutions, 
qu'elles soient politiques ou sociales, que la 
substitution de nouveaux chefs aux anciens, — 
ou la ruine totale. Mais cette substitution se fait 
sous des noms nouveaux et peut-être accompa- 
gnée de formes nouvelles de commandement et 
d'organisation économique et sociale. 

Dans les pays latins, à l'occident et au centre 
de l'Europe, les transformations peuvent se faire 
dans des conditions toutes diiSerentes. Si les 
chefs actuels de l'économie prennent eux-mêmes 
en mains l'œuvre de transformation que nous 
avons à accomplir, ils demeureront chefs de 
l'économie nouvelle de demain. C'est d'ailleurs 
ce que nous voyons se produire sous nos yeux : 
sous la pression des nécessités, sous la pression 
de l'a'ction intellectuelle qui s'exerce sur eux, 
les chefs d'entreprise, même ceux qui ont 
l'esprit complètement soumis aux doctrines de 
l'économie Ubérale, les chefs d'entreprise créent 
des institutions en opposition totale avec les 
habitudes et les doctrines de l'individualisme. 
De tous côtés, les producteurs ouvriers et patrons 



l'avenir. 277 



se syndiquent, pour établir par des contrats 
collectif les conditions du travail, les prix 
d'achat et les prix de vente. 

Mais il y a hésitation sur le mode de générali- 
sation du système syndical : sera-t-il, selon une 
image que Maurras donnait à l'auteur de ce livre 
il y a dix ans, sera-t-il horizontal ou vertical? 
En d'autres termes, la généralisation syndicale 
divisera-i-élle les nations en deux groupes 
opposés, patrons et ouvriers, réunis en deux 
vastes confédérations, ou organisera-i-eUe les 
nations en groupes économiques, chaque groupe 
réunissant les chefs d'entreprise et les ouvriers 
unis dans leurs syndicats respectifs, et subor- 
donnés au conseil de patrons et d'ouvriers qui 
contrôlera le groupe tout entier? Question capi- 
tale : selon la réponse que nous donnerons, nous 
irons à la vie ou à la mort. 

Je supplie ceux qui liront ce livre d'arrêter 
leur méditation en cet endroit : nous sommes 
ici au lieu où notre avenir est engagé tout 
entier. 

Ou nous nous diviserons en classes, et nous 
allons sûrement, mécaniquement, à la guerre 
civile, à la ruine, suivie de la lente et dure 
construction du seul régime qui puisse assurer 
notre vie ; 



2^8 l'économie nouyexle. 

Ou nous nous organiserons en groupes écono- 
miques, et nous serons en mesure de donner à 
notre pays la plus large prospérité que les nations 
modernes puissent connaître. Nous accomplirons 
une révolution économique profonde non seule- 
ment sans dégâts, mais avec profits constants et 
progressifs. 

Si nous nous trouvions dans la situation intel- 
lectuelle et politique où la France était il y a 
trente ans, c'est-à-dire sous la contrainte de 
r étroit conservatisme politique et social qui 
défendait les formes inertes que Ton croyait 
alors être TOrdre, je crois que la seule anticipa- 
tion de l'avenir que nous pourrions faire serait 
la prévision de la plus sotte et de la plus inutile 
des révolutions. 

Dans l'état intellectuel où se trouve la France 
aujourd'hui, après les vingt années d'enseigne- 
ment et de propagande de Maurras et de tout le 
groupe de l'Action française, il est possible de 
faire des anticipations d'un tout autre caractère. 

Il est connu d'un nombre considérable de 
Français actifs , ardents et voulant organiser leur 
pays, que la division en classes est, chez les 
patrons et chez les ouvriers, le résultat d'une 
grande erreur intellectuelle. 

Un nombre croissant de Français prennent 



j 



l'avenir. 279 



conscience de ce fait capital que la solidarité des 
intérêts économiques s'étend non aux classes, 
mais à tous les membres d'un même groupement 
économique, et que notre organisation syndicale 
doit être conforme aux indications données par 
la conscience de ce fait. 

En d'autres termes, et pour faciliter l'intelli- 
gence de ce fait : 

Dans le régime de la petite industrie, soumis 
à l'ancienne organisation corporative, la solida- 
rité entre patrons et ouvriers intéressait immé- 
diatement chaque entreprise, et les divergences 
ou les oppositions d'intérêts se manifestaient à 
l'intérieur de chaque entreprise où elles pou- 
vaient être résolues par des accords d'homme 
à homme et selon les usages corporatifs ; 

Dans le régime de la grande industrie, soumis 
à la libre concurrence, la solidarité entre patrons 
et ouvriers a presque complètement disparu. Les 
divergences ou oppositions d'intérêts ne pou- 
vaient être résolues que par un abus de force 
des patrons ou un abus de force — ou d'inertie 
— des ouvriers ; 

Dans le régime de la grande industrie, cons- 
truit en dehors des données de l'individualisme, 
on constate préalablement que : 

Que l'on en ait conscience ou non, il y a une 



a8o l'économie nouvelle. 

solidarité de fait entre tous les membres d'un 
même groupement économique, devant un autre 
groupement : les patrons et ouvriers du groupe 
de la Métallurgie, comme ceux du groupe de la 
Viticulture ' et de tous autres, ont un intérêt 
commun, à savoir que la Métallurgie, la Viti- 
culture, etc., soient prospères, et que leurs inté- 
rêts généraux ne soient pas sacrifiés à ceux d*un 
autre groupe; patrons et ouvriers sont les uns et 
les autres solidaires de leur groupe économique, 
parce qu'ils ne peuvent aisément changer de 
métier, soit à cause du lieu qu'ils habitent, /soit 
à cause de leur outillage, pour les patrons, de 
leur formation professionnelle, pour les ouvriers. 
La soUdarité est corporative : elle n'est plus 
propre à une entreprise ; Touvrier peut passer 
sans dommage ni pertes d'une entreprise à une 
autre ; si la corporation déchoit, il est obligé de 
changer de métier et subit une perte passagère 
ou durable. 

A l'intérieur de chaque groupe économique se 
produisent les antagonismes entre groupements 
vendeurs et groupements acheteurs ; il s'agit là 
d'antagonismes normaux et nécessaires : l'intérêt 
des producteurs-viticulteurs est de vendre au 
plus haut prix aux négociants en vins ; l'intérêt 
de ceux-ci est d'acheter au plus bas prix et de 



l'avenir. a8i 

revendre au plus haut prix aux détaillants. Les 
antagonismes se résolvent par des accords qui 
limitent les prétentions de chacun. A cet éche- 
lon! il y a solidarité entre les patrons et ouvriers 
d'un même groupement de producteurs, de re- 
vendeurs ou de détaillants. Si les (producteurs 
viticulteurs tirent un bon prix de leur produc- 
tion, il y a chance pour que les ouvriers obtien- 
nent de hauts salaires. 

Enfin, à l'intérieur de chaque groupement 
élémentaire, il y a antagonisme entre les diffé- 
rents facteurs du travail : capitalistes, chefs 
d'entreprise, techniciens, ouvriers. Les uns et 
les autres tentent de tirer le meilleur parti de 
leur collaboration. Cela s'appelle, en français 
vulgaire, tirer la couverture à soi. Quand, dans 
ce jeu, n'interviennent pas les forces étrangères 
à l'économie, ces manifestations de l'égoïsme 
naturel ont un effet heureux, en ceci qu'elles 
obligent les uns et les autres à être toujours en 
éveil pour maintenir leurs droits. Les antago- 
nismes se résolvent par des accords qui profitent 
à tous. Donnant, donnant. Le patron consent un 
plus haut salaire en échange d'un meilleur ren- 
dement du travail de l'ouvrier. L'antagonisme 
est d'ailleurs limité à une certaine zone des inté- 
rêts : une réduction extrême des bénéfices por- 



a8a l'ÉGONOMIB NOUYELLB. 

tant le patron à abandonner son entreprise, une 
réduction extrême des salaires portant l'ouvrier 
à quitter le métier ou à cesser le travail, les anta- 
gonismes s'arrêtent au point où la production 
elle-même serait mise en péril. 

En résumé, à chaque échelon de la vie écono- 
mique, on constate antagonisme à l'intérieur de 
chaque groupe, et solidarité des sous-groupes 
antagonistes devant les membres d'un autre 
groupe. Ce qui revient à dire : antagonisme à 
l'intérieur, solidarité quant à l'extérieur. Ces 
grands groupements économiques complets : 
Fer, Alimentation, Textile, et autres sont anta- 
gonistes à l'intérieur de la nation^ et solidaires 
devant le Fer, l'Alimentation, le Textile des 
autres nations. 

Ceci étant bien et dûment constaté et compris, 
les grandes lignes d'une organisation économique 
nationale apparaissent nettement, et le but à 
atteindre se précise. Il s'agit de rendre consciente 
la solidarité des groupes, de lui donner une 
expression, dans une institution permanente, 
afin que les antagonismes se manifestent et se 
résolvent sous le contrôle de l'intérêt commun. 
On imagine donc en partant de la base écono- 
mique, qu'un groupe élémentaire comprendra : 
un syndicat d'ouvriers, un syndicat de contre- 



l' AVENIR. a83 

maîtres, de techniciens, de chefs de service, un 
syndicat d'employés, un syndicat de chefs d'en- 
treprises, lesquels envoient un ou plusieurs délé- 
gués à un Conseil de la corporation, auquel tous 
les syndicats intéressés seront subordonnés, où 
ils prendront conscience de leurs intérêts com- 
muns, confronteront leurs intérêts particuliers 
et résoudront toutes les questions d'organisation 
qui se poseront. 

Ce conseil, ainsi que ceux des groupements 
élémentaires appartenant à un même groupe éco- 
nomique, enverra des délégués à un Conseil 
supérieur réunissant les délégués de plusieurs 
corporations, et l'on obtiendra ainsi une insti- 
tution où l'on prendra conscience des intérêts 
généraux du grand groupement économique. 
Le groupe économique envoie à son tour des 
délégués-patrons et ouvriers à un Conseil natio- 
nal, où l'on prend conscience des intérêts géné- 
raux de l'ensemble des groupes économiques. 

Pour sortir d'une expression abstraite de cette 
organisation, nous pouvons essayer d'en donner 
un tableau vivant. Il sera permis à tout lecteur 
de le prendre comme une description du pays 
d'Utopie ou comme une préfiguration de la vie 
économique de demain. 



«84 l'économie nouvelle. 



Anticipations. 

L'auteur de ce livre, empruntant ses images à 
la corporation qu'il connaît le mieux^ la sienne, 
celle du Livre, imagine ce que pourrait être 
l'assemblée générale semestrielle des conseils du 
groupe économique du Livre ; il reproduit l'ima- 
gination qu'il en fait sous la forme d'un procès- 
verbal sommaire de l'Assemblée : 

Sur convocation adressée par le Président, les membres 
du Conseil supérieur du groupe économique du Livre se 
sont réunis en Assemblée générale semestrielle au Cercle 
de la Librairie, 117, boulevard Saint-Germain, à Paris. 

Sont présents : 

Le Conseil des Lettres et des Arts : un délégué de la 
Société des gens de Lettres, un délégué du Syndicat des 
Écrivains, un délégué du Syndicat des Auteurs et 
Compositeurs de musique, un délégué du Syndicat des 
Poètes ; 

Le Conseil de l'Édition, de la Librairie et de la Papete- 
rie : deux délégués du Syndicat des Éditeurs, deux délé- 
gués de la Chambre syndicale des Libraires de France, 
quatre délégués du Syndicat des Employés de l'Édition et 
des Commis de Librairie et de la Papeterie ; 

Le Conseil des Imprimeurs : deux délégués du Syndi- 
cat patronal des Imprimeurs typographes ; deux délégués 
de la Fédération du Livre ; 

Le Conseil du Papier : quatre délégués de TUnion cen- 
trale des chambres syndicales du papier, deux délégué: 
du Syndicat ouvrier du papier, deux délégués du Syndi- 
cat des Employés du Papier ; 



ANTICIPATIONS . 285 

Le Conseil de la Reliure et de la Brochure : deux délé- 
gués du Syndicat patronal, deux délégués du syndicat 
ouvrier ; 

Le Conseil de la Fonderie de caractères (même com- 
position) ; 

Le Conseil de la Photogravure, de la Cli chérie et de la 
Galvanoplastie : un délégué de chaque Syndicat patronal 
spécialisé, un délégué de chaque Syndicat ouvrier spécia- 
lisé; 

Le Conseil de l'outillage du Livre : deux délégués du 
Syndicat des Fabricants de machines à imprimer, un 
délégué de la Chambre Syndicale des Fabricants de 
machines-outils (à titre consultatif), deux délégués 
ouvriers du Syndicat ouvrier, deux représentants des 
ingénieurs spécialistes ; 

Le Directeur des services du groupe (à titre consultatif) ; 

Le Directeur de la Maison du Livre (à titre consul- 
tatif) ; 

Tous les Membres des Conseils représentés ont pleins 
pouvoirs pour traiter au nom de leurs mandants. 

La séance est ouverte par le Président, qui prononce le 
discours d'ouverture; le Président rappelle à tous leurs 
devoirs à l'égard du Livre, qui représente un élément 
matériellenient peu important de la production générale 
mais dont le rôle est capital dans la vie nationale; parlant 
au nom de l'intérêt général, il exprime son regret d'avoir 
vu troubler, au cours du dernier semestre, la vie de l'une 
des corporations par une grève malheureuse : les Patrons 
et les Employés de cette corporation ont manqué à la loi 
du travail commun ; les conseils ont été institués par nos 
prédécesseurs, au lendemain de la Grande Guerre, pour 
prévoir les conflits d'intérêts et les résoudre avant qu'ils 
aient pris un caractère aigu ; la responsabilité de ce fait 
incombe aux deux parties, mais particulièrement aux 



286 l'économie nouvelle. 

Patrons, qui ont plus d'obligations que les Employés et 
Ouvriers dans la prévision des événements et qui auraient 
dû poser eux-mêmes la question des appointements restée 
en suspens depuis longtemps. Le Conseil supérieur espère 
que l'on ne re verra pas de pareils faits, qui étaient propres 
à Fétat arriéré du pays, au temps de l'ancien régime 
économique, quand les classes ouvrières, agitées par la 
Confédération générale du Travail, et les patrons, qui vou- 
laient se rencontrer dans une confédération patronale, se 
regardaient comme des ennemis, sans voir qu'ils étaient 
victimes les uns et les autres d'erreurs intellectuelles. 
(L* Assemblée marque son approbation unanime,) 

Le Président, après avoir donné un compte-rendu précis 
de l'activité des Conseils au cours du semestre écoulé, 
expose la situation générale du Livre : une fois encore, le 
Livre est menacé d'une crise, sensiblement moins grave 
que celle qui sévit de 191 7 à iQao, mais qui causera des 
difficultés assez importantes au Livre français, si l'on ne 
prend pas d'urgence les mesures préventives nécessaires. 
Par suite des mesures prises en Suède, en Norvège et en 
Finlande, qui veulent limiter l'exploitation excessive cpii 
a été faite de leurs forêts depuis dix ans, mesures qui 
seront applicables dans trois mois, les importations de 
pâtes de bois baisseront dans une proportion considérable ; 
le Canada et l'Amérique ne seront pas en mesure de 
combler le déficit avant un an ; notre exploitation d'alfa, 
bien que très développée depuis la Grande Guerre, n'est 
pas encore en mesure de compenser cette perte. Il va s'en- 
suivre une hausse sur les prix du papier, du fait que les 
fabricants français et anglais seront obligés de répar'' 
leurs frais d'exploitation sur une production considér 
blement diminuée. Le prix des Livres, depuis longtem 
stabilisé, et comportant une faible marge de bénéfio 
doit être maintenu ; il y aurait même lieu de le baiss* 



/ 



ANTICIPATIONS . 287 

au moins en ce qui concerne certaines collections, pour 
lui restituer le marché slave, enfin rouvert et accessible, 
mais où les Allemands veulent faire pénétrer des collec- 
tions nouvelles d'ouvrages en allemand, en russe et en 
français, qu'ils préparent à des prix inférieurs aux nôtres. 
Nous avons à faire un efiFort considérable dans toutes les 
Russies, à la demande du Conseil économique national, 
afin de retrouver dans ces pays toutes nos voies d'accès. 
Cet effort sera rendu très difficile si nous sommes obligés 
de majorer le prix des livres. Nous avons donc à résoudre 
le problème d'assurer à prix réduits l'énorme fabrication 
de livres russes et français qui nous est demandée, dans les 
conditions difficiles où nous nous trouverons très prochai- 
nement. 

. Il y a à résoudre un problème de fabrication et, ensuite, 
un problème d'expansion en Russie. Le problème peut être 
résolu; les Conseils, déjà saisis, vont soumettre à l'accep- 
tation du Conseil supérieur les mesures qu'ils proposent. 

Le premier délégué des éditeurs indique que, de l'étude 
faite par les éditeurs-libraires et les éditeurs de musique, 
il résulte que le problème de fabrication peut être résolu 
par les moyens suivants : 

Maintien du prix actuel des papiers aux seuls édi- 
teurs de Livres et de Musique pendant la période de 
disette ; 

Diminution de 20 p. 100 sur les prix de l'impression, 
du brochage et de la reliure ; la composition en russe 
facturée au prix de la composition en français. 

Dans ces conditions, que l'on a fait connaître aux 
Conseils intéressés, l'Édition française pourra lutter avan- 
tageusement sur le marché russe contre tous les concurrents 
possibles. 

Le premier délégué du Papier fait connaître qu'il est 
disposé à consentir le maintien des prix des papiers desti- 



a88 l'économie nouvelle. 

nés à TËdition à condition que l'on consente une majora- 
tion supplémentaire sur* les prix des papiers destinés aux 
industries et commerces pour lesquels le papier est un 
accessoire peu important ou peut être élevé sans inconvé- 
nient. Il a obtenu Tadhésion des fabricants de boîtes, de 
sacs et de papiers pour le commerce de détail. Il demande 
l'adhésion de la Papeterie pour les articles de papeterie. 

La Papeterie donne son adhésion. 

Le Papier déclare en outre qu'il pourra même consentir 
des prix légèrement inférieurs pour les papiers destinés 
aux ouvrages en langue russe, si les éditeurs veulent 
accepter trois types et trois poids de papier seulement, 
dont la fabrication sera assurée par trois usines différentes 
qui acceptent. Il indique que l'on réalisera une économie 
sensible si l'on peut centraliser la production nouvelle 
aux environs de Rouen. 

Les éditeurs s'engagent à obtenir de leurs confrères 
l'adoption des trois types et des trois poids. La centralisa- 
tion de la production nouvelle ne dépend pas d*eux. 

Le Conseil des Imprimeurs déclare que la réduction des 
tarifs d'impression est devenue possible; les capitaux que 
l'Imprimerie avait dû engager après la Grande Guerre sont 
sur le point d'être amortis; les Imprimeurs acceptent dès 
maintenant la réduction de tarifs, non de ao, mais de 
i5 p. loo. En fait, la réduction possible est de 1 1 ; mais 
on la porte à i5, espérant que les éditeurs, qui ont établi 
leurs prix en tenant compte de leur bénéfice normal, 
consentiront une légère diminution de ce bénéfice,. tempo- 
rairement. 

Les Éditeurs déclarent accepter. 

Les Imprimeurs déclarent qu'en ce qui concerne les prî 
de la composition en russe aux mêmes 'prix que pour I 
composition en français, ils sont prêts à l'accorder au 
conditions suivantes : 



ANTICIPATIONS . aSg 

Toute la production nouvelle en russe sera centralisée 
dans une imprimerie spéciale que cinq de leurs jeunes 
confrères sont prêts à monter dans la région de Rouen ; la 
Fédération du Livre peut constituer des équipes de lino- 
typistes et de correcteurs russes; les éditeurs auraient 
donc à donner tous leurs volumes en russe à cette impri- 
merie, qui selon Tusage, versera une partie de ses béné- 
fices à la Caisse corporative des retraites ; 

Les capitaux nécessaires, soient deux millions et demi, 
seront fournis par le groupe ou par ses soins. 

Les Éditeurs acceptent la centralisation ; ils déclarent 
qu'ils font la plus large confiance aux cinq personnes 
dont on leur a communiqué Içs noms. 

Le Président demande que la question des capitaux 
soit reportée à la fin de la séance, car elle se joint à d'au- 
tres demandes du même genre dont le bureau a été saisi. 

Le premier délégué patron du Conseil de la Reliure et 
de la Brochure déclare que les relieurs et brocheurs pour- 
raient consentir la réduction demandée par les éditeurs. 
Malheureusement, dans sa corporation, malgré tous les 
efforts, on a conservé les méthodes de rémunération 
établies à la fin de Tancien régime économique, méthodes 
égalitaires qui font que l'ouvrier habile n'est pas mieux 
payé que l'ouvrier malhabile. Le Conseil a été impuissant 
jusqu'ici à modifier cet état de choses. 

Le Président tient à protester contre une telle routine. 

Le délégué ouvrier de la reliure et de la brochure re- 
connaît que le fait est exact, que, évidemment la routine 
l'explique en partie, mais que ses collègues sont disposés 
à adopter le système de la rémunération différenciée, 
à condition que tous les patrons relieurs et brocheurs 
se décident à abandonner les vieux ateliers que certains 
occupent encore et où le travail se fait dans les plus mau- 
vaises conditions. C'est ce que certains n'ont pas voulu 

Valois. Économie. 19 



ago l'économie nouvelle. 

comprendre. Les ouvriers et ouvrières tiennent à travail- 
ler dans des locaux bien aérés et sains. Il faut prendre la 
résolution de transporter les ateliers ailleurs que dans les 
maisons qui ont été adaptées tant bien que mal aux néces- 
sités du travail. 

Les relieurs et brocheurs font observer que le reproche 
ne s'adresse qu*à un nombre restreint de maisons, très 
respectables d'ailleurs, qu'ils s'engagent à mettre en 
demeure de réaliser la réforme réclamée. Mais peut-on 
mettre un million à leur disposition ? 

Le président promet l'appui du groupe à condition que 
les patrons et les ouvriers prennent des engagements 
mutuels avant une quinzaine. 

Les uns et les autres prennent l'engagement sur l'heure, 
aux applaudissements de l'assemblée. 

Le Président invite l'assemblée à passer à l'examen de la 
question de l'expansion ; il fait connaître que le groupe de 
TËxportation a promis son concours pour les campagnes à 
entreprendre. Nous n'avons à considérer qu'un certain 
nombre de moyens de réalisation. L'Ëtat donnera, quand 
il le faudra, un caractère officiel à nos manifestations pour 
la culture française. Il est bien entendu que l'effort que 
nous^ allons entreprendre n'est pas à proprement parler 
une conquête du marché russe ; nous devons y reprendre 
la place qui était la nôtre autrefois ; pour ce qui est de la 
production des ouvrages en langue russe, nous ne l'entre- 
prenons et ne l'assurerons que pour fournir immédiate- 
ment aux peuples russes des moyens de culture et jusqu'à 
ce qu'ils aient pu reconstituer leurs propres moyens de 
production. C'est dans ce sens que nous avons négocié 
avec nos confrères slaves. 

Le Conseil des Lettres et des Arts déclare que cinquante 
de ses membres sont prêts à se charger de conférences 
artistiques, littéraires, scientifiques. 



ANTICIPATIONS. agi 






Le Directeur de la Maisbn du Livre, sur Tinvitation du 
Président, rend compte que Torganisme commercial cor- 
poratif peut assurer l'expédition et la répartition de toutes 
les expéditions ; il pourra envoyer en Russie, pour aider 
les libraires, un bon nombre d'employés et de commis 
que le Syndicat des Employés se charge de réunir. Mais 
si l'on veut agir avec la rapidité nécessaire, il y aura lieu 
d'ouvrir de très larges crédits aux libraires de Russie sur 
qui l'on possède toutes les références utiles ; eu égard à 
l'importance des opérations, on ne peut demander ces 
crédits ni à l'Édition, ni à l'organisme commercial corpo- 
ratif; il convient de les demander aux Banques. 

Le Président expose qu'il n'a pu jusqu'ici pressentir les 
Banques. Il va pouvoir le faire, étant en possession des 
chiflres demandés par les Conseils. Les différents crédits 
demandés s'élèvent à près de 8 millions, qu'il faut évidem- 
ment demander aux Banques, car, présentement, on ne 
peut ol)liger le groupe à un nouvel effort, si l'on tient 
compte des crédits énormes qu'il a consentis de tous côtés, 
depuis sa réorganisation, pour sa tâche d'expansion. 

Mais il règne en ce moment, dans certaines banques, 
un état d'esprit peu favorable aux entreprises de l'inté- 
rieur. La dernière République des Soviets, celle du 
Thibet, lance un emprunt de plusieurs milliards, qui est 
une mise en vente déguisée des ressources du pays, et un 
consortium de banques internationales travaille à faire 
autoriser l'emprunt dans plusieurs pays, afin de prendre 
hypothèque sur les richesses du Thibet que l'on revendrait 
à tel ou tel État, dès la ruine définitive des Soviets thibé- 
tains. Notre gouvernement national s'emploie à faire 
échouer ces projets ; mais il doit lutter contre le consor- 
tium financier qui s'appuie sur une grande République 
démocratique dont le gouvernement est entre les mains 
de gros financiers. 



29^ l'économie nouvelle. 

Un délégué ouvrier du Papier déclare qu'il faut faire 
céder les Banques en organisant une ^grève de leurs 
employés. 

Le délégué du Syndicat des Employés de TËdîtion fait 
observer que la grève ainsi organisée obligerait au chô- 
mage non payé des employés qui ne sont pas responsables 
de ces manœuvres. * 

Le Conseil des Imprimeurs propose de refuser d'avance 
d'imprimer les affiches, circulaires et titres de l'emprunt 
projeté. L'ordre peut en être donné dans toute la France 
en quarante-huit heures. 

La proposition est adoptée à l'unanimité. 

Le Président fera connaître cette décision au groupe de 
la Banque ; il sait qu'elle sera, bien accueillie par la majo- 
rité des banquiers, qui seront heureux de s'en servir 
contre ceux des leurs qui ont trop d'intérêts hors de 
France. Il ajoute que l'on peut demander aux employés 
de Banque, au nom du groupe du Livre, de déclarer 
qu'ils ne feront aucune opération pour cet emprunt. 

Les Syndicats d'Employés présents approuvent et se 
chargent de faire aboutir ce projet. 

Le Président déclare que, dans ces conditions, le 
groupe du Livre est assuré de l'appui cordial du Conseil 
supérieur des Banques, où il trouvera une majorité de 
financiers français, mal armés jusqu'ici pour résister à 
une pression extérieure. 

Le Président met aux voix l'ordre du jour portant 
ratification de toutes les décisions prises et engagement 
du groupe pour la garantie des emprunts. 

L'ordre du jour est adopté à l'unanimité. 

Avant de lever la séance, le Président remercie les Con- 
seils de l'heureuse influence que l'action de chacun a eue 
sur son prochain, et des preuves de solidarité profession- 
nelle et nationale que tous les .délégués ont données en pre- 



ANTICIPATIONS. agS 

nant conscience, devant les nécessités, de l'intérêt général. 
(( Nous avons une fois de plus, Messieurs, conclut-il, 
prouvé l'excellence du régime économique qui a été ins- 
tauré au lendemain de la Grande Guerre ; ce n'est pas en 
vain que nous avons renoncé à ces fantômes de libertés 
que l'on croyait être les dieux tutélaires de la production 
et du commerce. Nous jouissons maintenant de la vraie 
liberté dans la discipline corporative. Nous étions autrefois 
les membres séparés d'un même corps. Nous sommes de- 
venus un corps, dont les membres agissent en suivant les 
libres décisions prises par l'esprit qui connaît les vraies 
nécessités du corps qu'il meut. Messieurs, c'est à notre 
organisation que nous devons de connaître une prospérité 
magnifique ; c'est par cette organisation que les Français 
ont pu donner la preuve éclatante que leurs merveilleuses 
ressources intellectuelles valaient autant pour le travail 
que pour la guerre, et qu'ils pouvaient apporter la plus 
généreuse ardeur au service de » 

L'auteur s'arrête ici, supposant que les der- 
niers mots du discours se perdent dans les 
applaudissements provoqués par le souvenir de 
rhéroïsme dépensé par les Français pendant la 
Grande Guerre. 

La prévision de la prospérité, faite au cours 
de cette anticipation, pose, au reste, une question 
qui n'a pas été étudiée au cours de nos études. 
Rechercher la prospérité, c'est notre objet. Mais 
pour qui ? pour quoi ? Au service de qui allons- 
nous faire l'effort vers la prospérité ? La réponse 
à ces questions sera notre conclusion. 



CONCLUSION 



AD MAJOREM DEI GLORIAM 



1 



I 



C'est à dessein que, au cours des études qui 
précédent, on a considéré tous les problèmes en 
réaliste. C'est en réaliste, en physicien, peut-on 
dire, que Ton a voulu traiter toutes les questions, 
qu'elles fussent strictement économiques, ou 
morales ou politiques. L'auteur a entendu mon- 
trer, avec le plus grand désintéressement moral, 
dans quelles conditions l'homme et les nations 
croissent ou décroissent, vont à la prospérité ou 
à la ruine. Il croit avoir fait apparaître le méca- 
nisme matériel et intellectuel de nos luttes \ 
économiques et sociales. Que son parti-pris ! 

apparaisse et s'exprime, cela n'est pas niable : il 
prend parti pour la France en dehors de toute 
démonstration scientifique, mais non sans fortes 
raisons. Mais il s'est gardé d'introduire sa propre 
métaphysique, sa religion dans les considérations 
qu'il a développées. 



\ 



CONCLUSION. 395 

Mais le moment est venu de conclure, et de 
montrer que si cette mécanique, cette physique 
de la vie et de la prospérité sont vraies, si elles 
ont pour elles les preuves fournies par la raison, 
la science, Texpérience, elles ne résolvent rien 
qu'un problème intellectuel. S'il est question de 
passer à l'action, et c'est ce que demandent 
d'innombrables Français, un autre problème se 
pose. La science elle-même nous apprend que 
l'enseignement des vérités peut porter dans une 
heureuse direction les esprits résolus à agir dans 
le monde, mais qu'il est inefficace pour ceux qui 
ne se connaissent aucune raison d'agir. 

Quand nous avons démontré aux Français que 
la prospérité de leur pays nécessite l'adhésion de 
leur esprit à telle ou telle doctrine, les oblige à 
repousser telle ou telle autre, avons-nous créé en 
eux et autour d'eux toutes les conditions de la 
prospérité? Oui, toutes, sauf une, qui est la 
condition essentielle, à savoir la volonté d'agir, 
la volonté d'accomplir l'efibrt qui nous conduira 
à cette prospérité. 

Il serait vain d'enseigner la plus petite vérité 
à un peuple qui n'aurait aucun goût pour l'action, 
aucune volonté de vivre. La guerre a révélé chez 
les Français une ardente volonté de conserver la 
France. Y a-t41 chez eux la même volonté de 



396 l'économie nouvelle. 

faire vivre et de faire croître leur patrie ? Y a-t-il 
chez eux la volonté de s'imposer de nouveaux 
efforts, dont les individus bénéficieront et qui 
feront la grandeur du pays? Il est certain que les 
Français sont capables de cet effort de volonté. 
Mais dans quelle direction et en vue de quoi? 
Voilà la principale des questions à laquelle il n'a 
pas encore été donné de réponse. L'expérience 
révèle que l'homme et les peuples n'agissent et 
ne travaillent à la prospérité de leurs nations que 
s'ils sont soulevés par une vision d'avenir, qui 
donne à leur action une autre fin que celle de la 
seule prospérité. 

L'homme est ainsi construit que, à part un 
petit nombre d'individus qui ne sont que des 
ventres, il ne se voue à la prospérité de sa nation, 
et à la sienne propre que si la prospérité lui est 
présentée comme un moyen d'atteindre un but 
beaucoup plus élevé. C'est un fait que la pros- 
périté allemande avant la grande guerre, prospé* 
rite qui était le fruit d'un essor économique 
prodigieux qui faisait du citoyen allemand un des 
plus riches citoyens du monde, c'est un fait que 
cette prospérité n'a été obtenue que sous le 
souffle de l'idée que les poètes, les philosophes 
et les empereurs-rois avaient donnée à l'Alle- 
magne. Les Allemands ont trouvé la prospérité 



CONCLUSION. 397 

individuelle et sociale en cherchant à faire de 
l'Allemagne la- maîtresse et la conductrice des 
nations. 

Ici, nous, Français, nous rentrons dans la loi 
commune des hommes et des nations : nous 
n'atteindrons la prospérité que si nous concevons 
qu'elle sera un des moyens d'action d'une 
France dont la destinée est de jouer un grand 
rôle parmi les nations. 

Les Français ont-ils conscience de cette mis- 
sion? S'impose-elle assez fortement à eux pour 
qu'ils soient soulevés par elle et s'engagent dans 
la conquête de l'avenir? Toutes les observations 
faites pendant la guerre concordent : si quelques 
élites ont nettement conscience des hautes desti- 
nées de la France, la plupart des Français, qu'ils 
soient plus ou moins éclairés, sont également saisis 
par l'idée de la grandeur française. Tous ceux 
qui ont vécu aux armées, en ligne, ont pu cons- 
tater que, jamais, les authentiques combattants 
n'ont considéré comme possible la défaite fran- 
çaise. Même aux plus sombres jours, alors que 
tout ce qui était visible des forces en jeu annon- 
çait l'écrasement de nos armées, l'esprit du soldat 
français, pénétrant l'invisible, était soutenu par 
la victoire. Quelles raisons donnait-il? Aucune, 
sinon celle-ci : La France ne peal pas être battue • 



398 l'économie nouvelle. 

Le Français ne pouvait imaginer le monde sans 
la France; Thumanité, avec une France serve, 
il lui semble que ce soit un être dont le cœur va 
cesser de battre et dont la tête va cesser de pen- 
ser. Une imagination confuse lui montre la 
France donnant généreusement à Tunivers les 
trésors de sa foi, de sa bravoure, de sa pensée, 
de son travail. On a pu conter aux Français, 
depuis vingt ans, que d'autres peuples valent 
mieux qu'eux, et ils ont répété ces sottises du 
bout des lèvres : au fond, ils n'en croient rien. 
La tradition orale, autant et plus que l'enseigne- 
ment méthodique, a mis dans leur esprit de fortes 
images qui composent, sous les traits du saint, 
du guerrier, de l'homme d'Etat, du savant, de 
l'inventeur, de l'artisan, une grande figure de la 
France initiatrice de la civilisation. Sainte 
Geneviève, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV, 
Sully et Richelieu, Louis XIV, la Révolution et 
Napoléon, Bernard Palissy et Pasteur, les Tisse- 
rands de Lyon, les Tapissiers des Gobelins, les 
Ebénistes de Paris ont veillé sur le sommeil des 
soldats de la Somme aux Vosges. Il se peut, 
pensait le soldat français, que les nations étran- 
gères aient eu des grands hommes et des ouvriers 
de la taille des nôtres; mais les modèles sont à 
Paris; c'est en France que l'on sait faire le beau 




t. 



CONCLUSION. agg 

travail, le travail fini. C'est par cette conception 
du beau travail que le plus modeste des Français 
atteint la conception de la vraie grandeur fran- 
çaise ; c'est par là qu'il comprend que le monde 
boiterait si la France venait à manquer. Il a tou- 
jours refusé d'admettre que la France puisse 
manquer. La pensée qui l'a soutenue pendant la 
guerre l'animera- t-elle pour le travail de la paix? 

Ici, nous touchons l'âme même de l'homme, 
le mystère de la destinée des peuples. Nous 
allons poser la suprême question, celle qu'aucun 
peuple ne peut éluder : suffit-il d'avoir foi dans 
sa propre destinée, suffit-il d'avoir foi dans les 
destinées de son pays pour engager ce mouve- 
ment de renaissance comme celui auquel on 
nous convie? 

L'expérience historique nous enseigne encore 
que ces mouvements n'ont été engagés qu'aux 
époques oîi l'âme des peuples adhère aux vérités 
universelles. Hommes et peuples ne se conten- 
tent pas de leur petite vie quotidienne, hommes 
et peuples consentent, désirent l'effort qui les 
élève au-dessus d'eux-mêmes seulement lors- 
qu'ils croient que l'action à laquelle ils partici- 
pent s'exécute dans le sens du mouvement, de 
l'ordre universel. L'homme veut voir, au delà 
de la nation, l'humanité ; au delà de l'humanité, 



r 



3oo l'Économie nouvelle. 

Dieu. Qu'il ignore Dieu ou qu'il Thonore, 
l'homme veut agir dans le sens que commande 
la Pensée, le Verbe qui anime le monde. Les 
soldats de l'an II obéissaient à la Liberté comme 
les Croisés à Dieu ; les Allemands ont cru mani- 
f esiter une pensée divine par leur propre triomphe 
de peuple-dieu comme les socialistes croient 
atteindre l'aboutissement du mouvement univer- 
sel par leur révolution. Il est vrai que les gens 
de Manchester pensent à leurs cotonnades lors- 
qu'ils parlent de Dieu, mais il est non moins 
vrai qu'ils pensent à Dieu lorsqu'ils font leurs 
cotonnades. 

Au cœur de tout peuple et de toute assemblée 
d'hommes qui montent parmi les nations, il y a 
une foi. C'est la vie elle-même qui pose le 
dilemme : Crois ou meurs. Celui qui ne croit 
pas que son action sera comptée dans le mouve- 
ment du monde, pourquoi se dépasserait-il? 
Pourquoi même entreprendrait-il une œuvre? 
Mais celui qui est mu par une foi, celui-là ne 
craint pas de construire en vue d'un avenir qu'il 
ne connaîtra pas mais vers lequel il sait qu'une 
pensée supérieure dirige ses efforts et ceux de ses 
frères. L'homme ne cherche point la prospérité 
pour elle-même ; il ne la trouve guère lorsqu'il 
en fait l'objet de ses désirs, mais s'il fait don de 



CONCLUSION. 3oi 

son œuvre à Dieu^ c'est alors que la prospérité 
lui est donnée. 

Lorsque l'on a considéré longuement ce 
monde dévasté par la guerre, lorsque Ton a 
mesuré toute l'étendue des ruines, calculé les 
efiTorts de la reconstruction, reconnu les moyens 
d'action, marqué les étapes, on voit le but lumi- 
neux qui sera atteint après quelques années de 
patient labeur. Mais c'est à ce moment que 
l'esprit hésite à donner un commandement au 
corps qui repousse l'effort : A quoi bon, si cette 
ûeuvre est vaine? A quoi bon, si ce travail est 
sous la menace constante de la révolution ou de 
la guerre? C'est alors que l'esprit comprend la 
grande vérité de l'Écriture, qu'il l'entende en 
chrétien ou en réaliste : « Cherchez d'abord le 
Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste 
vous sera donné par surcroît. » 



FIN 



Paris, i6 novembre 1919- 



V 



■ APPENDICE 



LE PROBLÈME DE LA VIE CHÈRE 



ORIGINES ET SOLUTIONS 



Il ne semble pas que, depuis que Ton écrit et discute 
sur la vie chère, l'essentiel du problème ait été exactement 
saisi. L'insuffisance des mesures prises, la croyance géné- 
ralement répandue que le prix de la vie baisserait rapide- 
ment si le gouvernement prenait des mesures énergiques, 
montre que Ton ne s*est pas exactement rendu compte des 
causes de la vie chère. Faute d'en avoir vu les causes, on 
ne voit pas exactement les remèdes, et l'on ne peut com- 
prendre que la baisse est encore lointaine. Nous en 
essayons l'étude à notre tour dans une direction où 
M. Jacques Bainville a donné d'un seul coup beaucoup de 
lumière le jour où il a montré que le pouvoir d^achat des 
monnaies françaises a baissé (Action française du 
a6 août 191 9). C'est dans cette direction que l'on peut 
faire d'utiles découvertes. Mais il faut étudier le problème 
en se dégageant des idées du socialisme et de l'économie 
libérale- Si l'on demeure la tète farcie des àneries sur la 
plus-value ou la loi de l'offre et de la demande, on ne 
comprendra rien, on n'expliquera rien, on sera incapable 
de trouver une politique économique qui tienne. 



304 l'économie nouvelle. 

qu'est-ce que la vie chère P 

Et d'abord qu'est-ce que la vie chère? La vie est-elle 
chère du fait que les choses ont doublé ou triplé de prixP 
L'augmentation du prix des choses ne définit pas la vie 
chère. Les denrées et produits peuvent coûter nominale- 
ment deux, trois, cinq, dix fois plus sans que la vie 
devienne chère, si le pouvoir d'achat du consommateur 
,,< s'élève proportionnellement. Si, avec cinq cents francs par 

^ mois en 1919, je puis me procurer autant de déjeuners, 

?' . de bouteilles de vin, de tabac, de vêtements, de parts de 

C loyer, etc., qu'avec deux cent cinquante en 191 4» je me 

désintéresserai complètement du fait que Je paquet de 
cinquante coûte un franc ; la vie ne sera pas plus chère. 
I Mais, si mon pouvoir d'achat de consommateur a diminué, 

: , si, avec mes cinq cents francs mensuels de 1919» je me 

: procure moins de choses qu'avec deux cent cinquante en 

19 14» alors la vie est chère. 

C'est ce qui se produit présentement. Le pouvoir 

d'achat du consommateur a diminué, parce que le pouvoir 

'?. d'achat des monnaies dont nous nous servons a diminué. 

Et ce n'est pas seulement par comparaison avec telle ou~- 
telle monnaie que son pouvoir d'achat a baissé. En France 
même, le franc ne vaut plus un franc quand nous ache- 
tons une marchandise, parce que nous payons au moment 
de l'achat autre chose que la marchandise achetée. 

Suffirait-il, pour nous restituer notre pouvoir d'achat 
que, employés, ouvriers ou patrons, nous recevions sept 
ou huit cents francs là où nous recevions deux cent 
cinquante francs en 19 14 et cinq cents en 1919P 
Illusion : l'écart entre les prix majorés proportionnelle- 
ment, et notre pouvoir d'achat, nominalement accru, ne 
serait pas modifié. Quelles que soient les mesures que 
nous prenions actuellement (libérales, socialistes, réalistes). 



LE PROBLÈME DE LA VIE CHERE. 3o5 

notre pouvoir d'achat ne peut pas augmenter immédiate- 
ment. Dans un an ou deux, si nous avons une bonne 
diplomatie, une bonne politique, une bonne économie, 
notre pouvoir d'achat sera très sensiblement relevé. Nous 
verrons tout à l'heure comment. 

POURQUOI LA VIE EST CHÈRE 

La vie étant tenue pour chère parce que notre pouvoir 
d'achat a diminué, il s'agit de savoir pourquoi ce pouvoir 
d'achat est plus bas qu'en 1914. 

Est-ce parce que les ouvriers ont demandé des augmen- 
tations de salaires P Parce que les produits sont plus rares P 
. Parce que les mercantis nous exploitent? Parce que nous 
n'avons pas la liberté du commerce ? Parce que, selon les 
pauvres explications de la vieille économie politique, [les 
demandes sont plus abondantes que les offres P 

Toutes ces raisons n'expliquent rien, ou pas grand' 
chose. 

Notre pouvoir d'achat a diminué dans la proportion où 
le coût de la production a augmenté. 

Le coût de la production a augmenté parce que : 
1° Avec le matériel fatigué, usé, que nous avons, avec 
les difBcultés de réajustement des démobilisés, un même 
temps de travail rend moins qu'en 191^ ; 
I 2" Nous sommes obligés d'acheter à l'étranger plus de 

matières premières, plus de matériel, plus de produits 
qu'en 1914; 

3** Enfin, et ceci est capital, parce que V ensemble de la 
[ production française est grevée de frais généraux nationaux 

beaucoup plus élevés qu'en 191 4» du fait que les charges 
I de rËtat ont augmenté dans une très forte proportion eu 

^ égard à la production. En 1914? quand nous faisions un 

{ achat d'un franc, nous payions, au maximum, 10 p. 100 



1 



Valois. Économie. ao 



3o6 L'écONOMIB NOUVELLE. 

de frais généraux nationaux (armée, marine, travaux pu- 
blics, police, rentes); nous recevions donc un objet ou 
une fraction d'objet dans lequel étaient incorporés au 
moins quatre-vingt-dix centimes de travail et d'invention. 
En 19 19, pour le même achat, nous payons a 5 à 3o p. 100 
de frais généraux nationaux. Notre pouvoir d'achat a 
donc diminué dans cette proportion. Nous payons chaque 
jour les charges de la guerre. Les dépenses de la guerre 
ont été payées sur l'avenir. Chaque fois que nous achetons 
une livre de beurre, nous donnons a5 à 3o pour 100 
en plus de la valeur du beurre pour payer les coups de 
canon et les coups de fusil que nous avons tirés pour nous 
conserver la vache du paysan. Nous payons le travail 
dépensé pour la guerre, travail qui est parti en fumée, 
mais grâce à quoi nous pouvons encore mettre un peu de 
beurre sur notre pain. Et nous payons en même temps 
les biens qui ont été détruits par la guerre sur notre sol. 
Tout à l'heure, nous vous donnerons quelques chiffres 
pour préciser notre explication. Auparavant, il est inté- 
ressant de voir comment et quand la vie est devenue 
chère. Cela nous aidera à tirer d'utiles conclusions. 

COMMENT ET QUAND LA VIE EST DEVENUE CHÈRE 

Du a août 1914 à la fin de 1916, le prix de la vie n'a 
pas sensiblement augmenté. La vie n'était pas tenue pour 
chère, et elle ne l'était pas. Pourquoi ? 

Parce que, de I9i4à£tn 1915, généralement, on a fait 
moins d'achats de denrées ou de produits non indispen- 
sables. 

Parce que, en fait, les denrées et les produits avaient 
fort peu augmenté de prix. 

Le coût des denrées s'était fort peu élevé, parce que le 
coût des produits manufacturés était resté à peii près sta- 



l 



I 



LE PROBLÈME DE LA VIE GHÈRE. 807 

tionnaire, du fait que Von vivait sur les stocks d^avant- 
guerre fabriqués aux prix d'avant-guerre. Le paysan 
n'augmentait pas le prix de son beurre parce que le cor- 
donnier n'avait pas augmenté le prix de ses chaussures. 
Et réciproquement. 

Vers la fin de 1 916 et en 19 16, les stocks s'épuisent un 
peu de tous côtés. La durée de la guerre dépassant les 
prévisions, il faut remettre en fabrication sans attendre 
la fin de la guerre. A partir de ce moment, le coût de la 
production des fabrications nouvelles s*élève parce que les 
fabrications sont assurées par une main-d'œuvre d'une 
moindre valeur technique; parce que l'on est obligé de 
payer plus cher la main-d'œuvre qualifiée qui reçoit de 
hauts salaires dans les usines de guerre ; parce que l'on est 
obligé de payer plus cher toutes les matières premières 
dont la Recherche, l'extraction, le transport coûtent plus 
cher. 

I Quand le paysan vient, à ce moment, faire réparer ses 

machines, acheter du matériel, des engrais, des vêtements, 
I il constate et accepte une majoration déjà sensible. A son 

j tour, il augmente ses prix. D'autre part, il y a déjà un 

{ accroissement des vignettes mises en circulation par l'État 

pour payer des dépenses de guerre. La valeur du papier 
baisse parce qu'une partie représente du travail consommé 
par la guerre. C'est alors que la vie devient chère, l'écart 
entre les prix et le pouvoir d'achat s' accusant. A partir de 
191 6, l'écart s'accentue. 

Les consommateurs subissant la hausse sur les pro- 
duits de la terre et de la manufacture, réclament des aug- 
mentations de salaires, qui retentissent de nouveau sur le 
prix des produits, puis des denrées. Les emprunts d'État 
se succèdent, alourdissant les charges de l'État ; le papier 
mis en circulation augmente. Les prix montent tandis 
que le pouvoir d'achat diminue. 



3o8 l'économie nouvelle. 

La majorité des Français espéraient une baisse du prix 
de la vie à l'armistice ou à la signature de la paix. Si l'on 
avait mieux réfléchi, ou aurait compris que c'était au 
contraire à ce moment que la cherté de la vie se ferait le 
plus sentir. C'est, en effet, l'époque où l'on commence à 
consolider les charges de guerre et où, par suite du réajus- 
tement des démobilisés au travail, une baisse de la pro- 
duction était inévitable. La main-d'œuvre qui quitte le 
travail y apporte moins de goût; celle qui y revient est 
obligée de faire une nouvelle mise en train. 

On aurait pu éviter, par une politique prudente et forte, 
le bond des prix de fin 1 918 à juillet 19 19. Une politique 
imprévoyante a aggravé la situation. La journée de huit 
heures, dont il y a lieu d'approuver le principe en vue 
des résultats futurs, a été appliquée au moment le plus 
mal choisi. Il était inévitable que, dans l'impossibilité où 
l'industrie était de renouveler son matériel, elle déter- 
minât une baisse de production et, par conséquent, une 
hausse du coût de la production. Nous payons tous les 
frais d'une expériencje dont le principe seul aurait dû être 
posé cette année et l'application remise à six mois ou un 
an après la démobilisation. 

En résumé, les causes d'augmentation du prix de la 
vie, aggravées par une mauvaise politique, par l'accapare- 
ment et la spéculation, résident surtout dans la hausse du 
coût de la production industrielle, et la diminution du 
pouvoir d'achat vient du fait que la production est grevée 
de frais généraux nationaux très fortement accrus. Ces 
deux éléments ne sont en aucune manière irréductibles, 
mais il ne f^t pas se dissimuler que leur réduction très 
sensible np peut s'opérer en quelques semaines. Les ba- 
raques Vilgrain, les coopératives, les prix normaux 
peuvent limiter les exercices des mercantis, mais ne chan- 
geront ri«n au fait qu'il faut prélever chaque année 



LE PROBLÈME DE LA VIE GHèRB. 3o9 

25 milliards sur la production française. Il faut bien voir 
cela, si Ton veut agir efficacement et le plus rapidement 
possible vers la baisse des prix. 

SITUATION ACTUELLE. LES ÉLÉMENTS DE LA HAUSSE 

Le plus gros élément de hausse, je Tai indiqué plus 
haut, c'est Faugmentation des frais généraux nationaux. 
Pour vous en rendre compte, voyez bien que, à toute 
époque, les frais généraux de la nation, c'est-à-dire toutes 
les dépenses publiques, sont supportés par la production. 
Où qu'ils soient placés, sur les terrains, sur les produits, 
sur les revenus, impôts et droits viennent s'incorporer 
aux prix des choses. Or, en 1914» les frais généraux de la 
France étaient de cinq milliards. En 1919, ils atteignent 
ou dépassent 26 milliards. L'écart entre les deux chiffres 
ne représente pas, nous le savons assez, des travaux 
publics dont bénéficierait la production immédiatement, 
mais du travail entièrement consommé pendant la guerre 
et dont nous ne bénéficierons, par le prestige, l'élan, la 
confiance (et les biens matériels aussi) que nous avons 
acquis, que dans quelques années. Ces vingt-cinq mil- 
liards sont incorporés aux prix des choses. Ce que cela 
produit, des chiffres arrondis le montrent clairement. 

Ëtant admis que, avant la guerre, la production 
française représentait une quarantaine de milliards, les 
frais généraux nationaux, c'est-à-dire les charges de l'État, 
y étaient incorporés pour un huitième; les salaires, 
appointements, pour tous travaux d*extraction, de pro- 
duction, de transformation, de répartition, de transports, 
de vente et les bénéfices et dividendes des entreprises, 
pour sept huitièmes ou 35 milliards. 

Le chiffre de 19 14 devant nous servir de base, nous 
dirons que les 4o milliards de production de cette époque 



3io l'économie nouvelle. 

représentaient 4o milliards d'objets ou de quantités de 
denrées du prix de i franc, Un homme salarié ou 
appointé à 5oo francs par mois pouvait ' acheter 5oo de 
ces unités de la production. Or, combien coûtent aujour- 
d'hui Tensemble des unités de la production française? 
En considérant que les salaires et appointements ont en 
moyenne doublé, que les bénéfices et dividendes ont 
également doublé (ce qui dépasse la vérité), ce qui coûtait 
35 milliards en 19 14 en vaut 70 aujourd'hui, et il faut 
y ajouter les 25 milliards que l'État nous oblige à incor- 
porer à tous les prix. La valeur nominale de la produc- 
tion serait donc de 70 + ^5 = 95 milliards. Mais la quan- 
tité de notre production ayant baissé, ce n'est pas par 
quarante, mais par trente-cinq au plus que nous pourrons 
diviser le chiffre total pour connaître le prix de l'unité 
qui nous sert de base. A l'aide de ces chiffres simplifiés, 
on découvre que l'unité (objet, fraction d'objet ou quan- 
tité de denrée) qui valait i franc en 1914, vaut plus de 
a fr. 5o en 1919 et que les frais généraux nationaux, au 
lieu d'y être pour 1/8, y sont maintenant pour 1/4. 

Dans ces conditions nouvelles, que peut acheter 
l'homme qui gagnait 5oo francs par mois en 191 4 et qui 
en gagne 1 000 aujourd'hui ? Alors qu'il pouvait acheter 
5oo unités de production en 191 4, il n'en peut plus ache- 
ter aujourd'hui que i 000 divisés par 2 fr. 5o, soit 4oo. 
Ce qui revient à dire que le pouvoir d'achat de son salaire 
a baissé de ao p. 100. En fait (les chiffres que nous don- 
nons ici ne valant qu'à titre d'indication, et il n'y est pas 
tenu compte des causes secondaires de diminution du 
pouvoir d'achat), la baisse du pouvoir d'achat est plus 
forte : d'après les indications du change, elle dépassi 
3o p. 100 ^ Qui ne voit maintenant que, désormais, les 

I. Le taux du change indique ici autre chose que ce qu*il 
indique en temps de paix entre nations débitrices et créditrices. 



LE PROBLEME DE LA. VIE CHÈRE* 3li 

augmentations de salaires ne peuvent absolument rien 
changer à cette proportion, que les baraques Vilgrain et 
les prix normaux ne pourront avoir aucune action sur les 
causes essentielles de la cherté de la vie, et que le rétablis- 
sement de la liberté commerciale aura autant d'efficacité 
qu'un cautère^ sur une jambe de bois ? 

CONCLUSIONS 

Il n'y a pas de solution immédiate au problème de la 
vie chère. Que l'on pourchasse les accapareurs et les spécu- 
lateurs, cela apportera un léger adoucissement à notre 
condition. Mais c'est tout à fait insuffisant. Les mesures 
à prendre doivent avoir un objectif beaucoup plus impor- 
tant. Nous avons à prendre quatre sortes de mesures : 

Privées, qui tendront à la restriction de notre consom- 
mation ; 

Economiques t qui tendront à l'augmentation de notre 
production ; 

Financières y qui tendront à la réduction des charges de 
l'État ; 

Politiques, qui tendront à faire passer le plus tôt pos- 
sible à la charge de l'Allemagne une part,ie des charges 
que nous payons aujourd'hui. 

Si, dans les deux années qui vont suivre, les charges 
de l'Ëtat pouvaient être réduites de moitié, la production 
doublée, nos ventes à l'étranger accrues tant par notre 

Il indique que, aux yeux d'une nation dont les charges d'Etat 
sont payées avec les ressources normales de TËtat (c'est le cas 
des Etats-Unis), il n'y a pas égalité entre le produit marqué un 
dollar et le produit marqué 5 francs ; le premier représente sen- 
siblement un dollar de frais de travail, le second représente 
seulement 3 fr. 5o de frais de travail et x fr. 5o de charges 
d'État découlant de la guerre. 



3ia l'économie nouvelle. 

production que par nos restrictions, le problème de la vie 
chère serait résolu et nous pourrions résumer la situation 
ainsi : 

Charges de l'État lo 

Tous frais de la prodviclioii 70 

Total "So" 

Ces 80 milliarda représentant non plus lea Uo milliards 
d'objets, de fractions d'objets ou de quantités de denrées 
de igili, ni les 35 milliards de 1919, mais les 80 mil- 
liards d'unités d'une production doublée, l'unité qui 
nous a servi de base pour 1914 coûterait sensiblement 
[ franc. Ce serait une situation extraordinairement bril- 
lante, puisque, les salaires demeurant doublés, l'homme 
qui avait &00 francs par mois en 1914 et qui en aurait 
1000 h cette époque pourrait acheter i.ooo objets, frac- 
tion d'objets ou quantités de denrées contre 5oo en I9i4> 
Son pouvoir d'achat aurait doublé. Nous ne pouvons 
espérer une pareille situation ; mais, en travaillant avec 
énergie, et en augmentant notre production actuelle de 
3o k 5o p. 100. nous aérions bien près de toucher le port 
avant deux: ans d'ici. Après quoi nous partirions pour la 
prospérité. 

Moyens et conditions de la réalisalion. 

Dans l'économie privée, c'est relativement facile. Res- 
trictions volontaires. Les Français les feront. Encore, 
faut-il le leur demander, leur expliquer quel sera le 
résultat de ces restrictions. 11 faut que chacun comprenne 
que, présentement, à quelque rang social qu'il vive, son 
train de vie ne peut être celui de 191^. Il faut le réduire 
d'au moins a5 p. 100. Naturellement, que les restrictions 
portent plus sur les objets manufacturés que sur les 



LE PROBLÈME DE LA VIE CHÈRE. 3l3 

denrées. Vous achetiez six paires de chaussures par an : 
vous n'en achèterez que quatre. Les chaussure3 que vous 
n'achèterez pas seront vendues à l'étranger. Il faut que 
nous consommions moins et que nous vendions plus, 
beaucoup plus à l'étranger. Chaque objet que nous expor- 
tons améliore notre change et fait payer à l'étranger une 
partie de nos frais de guerre. C'est justice, puisque nous 
avons sauvé le monde. Restrictions. Restrictions. Il faut 
le dire, le répéter, et en démontrer la nécessité. On a 
trop cru que, au jour même de la paix, ce serait l'abon- 
dance. Pas d'illusions : c'est la gène. Supportons la gène. 
Si nous voulons vivre cette année sur le pied de 1914? il 
est inutile d'essayer : c'est impossible. L'objet de notre 
effort, ce n'est pas la recherche de la majoration de 
salaires par cherté de vie, c'est le travail pour faire baisser 
le prix de la vie. 

Dans l'économie des entreprises, c'est plus difficile. 
Mais il faut que les chefs d'entreprise, les patrons se 
mettent au travail avec acharnement. Secoués comme ils 

* 

viennent de l'être par la loi de huit heures, ils sont dans 
d'excellentes dispositions d'esprit pour rénover matériel 
et méthodes, afin de produire. deux où ils produisaient un 
en 1914* Les méthodes, c'est l'affaire d'un an d'études et 
de mise au point. Le matériel, ce sera plus long. Dans 
deux ans, il est probable qu'un large renouvellement aura 
été fait. Mais il faut aussi enseigner les patrons, les arra- 
cher à la paresse d'esprit qui les enlise dans les conceptions 
de l'économie libérale. 11 faut les amener à renoncer défi- 
nitivement à l'individualisme qui les condamnerait à être 
battus à plate couture par l'Allemagne et par nos alHés et 
associés. Syndicats d'achat, de vente, d'exportation, de 
publicité, d'assurances, unification des types de fabrica- 
tion, des types de machine, donc règle et discipline corpo- 
ratives, voilà ce qui s'impose à eux. S'ils veulent produire. 



3i4 l'économie nouvelle. 

mettre en valeur toutes nos ressources, il faut qu'ils re- 
noncent au dogme mortel de la liberté. 

Financièrement, un des premiers moyens, que M. Jac- 
ques Bain ville a suggéré, c'est celui auquel pense le gou- 
vernement italien. L'emprunt forcé à 2 1/2, ce n'est pas 
une mauvaise chose. C'est même une heureuse combi- 
naison. Encore faut-il y préparer les Français. Nous sous- 
crirons tous avec, entrain dès que nous saurons que c'est 
une bonne mesure pour la France et une excellente pour 
notre économie privée. Il faut expliquer à la France 
qu'une des conséquences d'un emprunt fait dans ces 
conditions signifie l'augmentation de notre pouvoir 
d'achat. 

Il y a lieu également de réduire par d'autres moyens 
la circulation des billets de banque. Il faut développer le 
mouvement des chèques. C'est, dit-on, une question 
d'usage et de mœurs. Si vous voulez. Mais comme nous 
n'avons pas le temps de changer les usages par la propa- 
gande, nous 'pouvons en faire une question de gouverne- 
ment. Que l'Ëtat, au nom de l'intérêt public, invite les 
corporations à organiser les règlements par chèques dans 
le délai de trois ou six mois ; que les salaires seuls soient 
payés en espèces. Plus de garçons de recettes ; des compta- 
bles pour les chambres de compensation. 

Politiquement? Politiquement, il faut agir de telle 
manière que l'Allemagne paie le plus possible et le plus 
vite possible, et, s'il se peut, que le traité de paix, pourvu 
d'un ou plusieurs avenants, diminue les charges de l'Ëtat 
français. Notre pouvoir d'achat s'en ressentira fortement. 

Évidemment, il y a plus. Le programme que nous 
indiquons suppose l'ordre en France, une vie politique 
sans heurts, sans à-coups, tout autre chose que le chac*" 
que veut recréer chez nous M. Aristide Briand. Ce n'ei 
pas chose aisée dans le régime des partis où nous somme 



i 



LE PROBLÈME DE LA VIE GHÀRB. 3ï5 

Si, comme le demande M. Fayol, y État était administré 
comme une bonne Compagnie privée, la remise en ordre 
serait rapide. Mais nous sommes en société anonyme, et 
chacun sait que les sociétés anonymes ne marchent bien 
que lorsqu'elles sont entre les mains d'un homme. Quand 
les conseils dirigent, c'est médiocre. Soviets de patrons et 
soviets d'ouvriers, cela se vaut. Or, la société anonyme où 
nous sommes est de la forme la plus détestable : elle est 
perpétuelle et elle est gérée par une assemblée de manda- 
taires dont les intérêts sont opposés à ceux des actionnaires 
que nous sommes tous. Société anonyme perpétuelle gérée 
par des hommes qui changent sans cesse et qui touchent 
de gros jetons de présence, que la Société soit prospère 
ou non. Mauvaises conditions pour liquider la situation 
difficile où nous sommes. Il est hors de doute que notre 
pouvoir d'achat augmenterait plus rapidement si nous 
avions une autre forme de Société nationale. Nous avons 
gagné la guerre dès que nous avons eu un seul chef des 
armées. Nous gagnerons la paix dès que nous aurons un 
seul patron pour les affaires du pays. Politique d'abord. 
C'est aussi vrai pour le problème de la vie chère que pour 
le problème militaire et tout autre problème national. 



/ 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Dédicace 5 

La Salutation a la Paix 7 

PREMIÈRE PARTIE 
LES DOCTRINES 

CHAPITRE PREMIER 
Au COMMENCEMENT EST LB VERBE l5 

chapitre ii 

Introduction a l'étude des problèmes économiques 

et sociaux au xx® siècle .36 

Reconnaissance intellectuelle a6 

I. La prétendue lutte des classes a8 

II. Le dogme marxiste de la lutte des classes. 36 
III. L'erreur de Marx sur le caractère des luttes 

du XIX* siècle 43 

1:^ IV. Caractère idéologique des luttes politico- 
sociales 53 



3i8 L'éGONbMIB NOUVELLE. 



CHAPITRE m 

Pages. 

L'ÉCONOMIE LIBÉRALE 64 

Ses conceptions et ses erreurs fondamentales. . 64 

I. La théorie de la valeur 69 

' 11. La loi de Toffre et de la demande 76 

III. La concurrence 86 



CHAPITRE IV 

L'économie socialiste 99 

La théorie marxiste de la valeur et la théorie de 
la plus-value io5 



CHAPITRE V 

L'économie réaliste ia3 

I. Premiers principes laS 

Définition de VÉconomiquef 123; L'effort et 
le travail, 125 ; La loi du moindre effort, 
127 ; Conditions et moyens de la création 
économique, 129, ' 
II. La valeur i43 

III. La propriété et les bénéfices ou la personna- 

lisation des résultats des efforts 162 

IV. Les facteurs de la production 161 

V. Les prix 167 

VI. Une condition nécessaire du progrès écono- 
mique : la contrainte mutuelle 177 

Représentation du jeu des forces économiques dans 
les différents régimes i84 



/ 



\ 



TABLE DBS MATIÈRES. Sig 

DEUXIÈME PARJIE 

CONFRONTATION DES DOCTRINES 
DEVANT LES FAITS 

CHAPITRE VI 

Pages. 

L^IlfTELLBGTUALISATIOR DB l'eFFORT 187 

CHAPITRE VII 
La MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION 196 

CHAPITRE VIII 
La LIBÉRATION DE LA PRODUCTION 305 

CHAPITRE IX 

Les PATRONS. . ai6 

CHAPITRE X 
La DÉCADENCE DU SOCIALISME. 223 

CHAPITRE XI 
Les PRODUCTEURS DEVANT L*IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE. 23 I 

CHAPITRE XII 

Les GRÈVES et les idées 238 

CHAPITRE XUI 

Collaboration ou lutte de classes a45 



^ 



390 



L'ÉGOIfOMIE WOUVELLB. 



CHAPITRE XIV 



• Pages. 

A PROPOS d'une confédération du patronat. ... 353 



CHAPITRE XV 



I: 



La solution 260 



CHAPITRE XVI 



L'avenir 

Anticipations, 28U» 



273 



Conclusions. 



] 



Ad majorem Dei gloriam 294 



Appendice. 

Le problème de la vie chère 

Origines et solutions, 303; qu est-ce que la vie 
chère? 30U; pourquoi la vie est chère, 305 
comment et quand la vie est devenue chère, 306 
situation actuelle, les éléments de la hausse, 309 
conclusions, 3ii; moyens et conditions de la réa- 
lisation, 312, 



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